Quand la musique de Beethoven et des ragas indiens apaisent les adolescents autistes

Dans l'Institut médico-éducatif « Chant du loup » à Canteleu, Marie-Céline Pestrinaux a choisi la rencontre entre la musique de Beethoven et les ragas indiens pour créer un environnement propice aux apprentissages pour les adolescents autistes. Quels en sont les bénéfices ?

Quand la musique de Beethoven et des ragas indiens apaisent les adolescents autistes
Maxence écrit son ressenti après l'écoute de l'album Cosmos de Shani Diluka, © Marie-Céline Pestrinaux

Marie-Céline Pestrinaux est professeure des écoles. Spécialisée en autisme, elle enseigne dans l'Institut médico-éducatif (IME) « Chant du loup » à  Canteleu (Seine-Maritime) pour des adolescents autistes avec une déficience intellectuelle associée. Certains sont en IME depuis longtemps, d'autres sont arrivés du milieu scolaire ordinaire. Yanis, Logan, Nathan et Maxence ont entre 16 à 20 ans et des parcours semés d'embûches. De plus, depuis le début de la crise sanitaire Marie-Céline Pestrinaux a remarqué que les troubles de ses élèves se sont accentués.  Angoisse, inquiétude, comportements agités, l'incertitude inhérente à la situation les fait énormément souffrir :  

« Chaque nouvelle annonce du président est une source de stress. Parfois, ils entendent des informations erronées, ou leur interprétation n'en est pas forcement juste. Ils ont aussi très peur d'attraper le virus ; certains ont déjà été cas contact et ont été testés plusieurs fois. Ça peut être très compliqué pour eux au niveau sensoriel et génère une angoisse démesurée. Comme d'ailleurs de porter le masque toute la journée. »

Marie-Céline Pestrinaux s'interroge : comment rassurer ses élèves et créer un environnement propice à l'apprentissage ? Mélomane passionnée, l'enseignante décide de leur proposer un projet où la musique serait l'outil principal pour les aider à gérer leurs émotions. 

« On en discute, mais la parole avec les jeunes autistes n'est pas la meilleure solution. La communication et l'interaction restent compliquées. Je me suis dit que la musique pourrait être une véritable ressource intérieure, un vecteur pour apprendre à canaliser et réguler ses émotions de façon autonome.»

Beethoven comme moteur de la construction de l'estime de soi

Pour son projet, l'enseignante choisit l'album Cosmos de la pianiste Shani Diluka dans lequel la musique de Beethoven rencontre les ragas indiens. Elle l'a découvert peu avant le début de la crise sanitaire et ce fut un déclic. La rencontre entre l'Orient et l'Occident d'abord, qui « symbolise des valeurs de solidarité et de fraternité ».  Mais surtout la découverte du compositeur lui-même, qui, atteint de surdité lorsqu’il était jeune, a néanmoins continué à créer des chefs-d'oeuvre.  

« Beethoven a pu faire de son handicap une force, malgré toute les conséquences sur sa vie, explique Marie-Céline Pestrinaux.  Nombre de personnes autistes écrivent des textes ou des poésies sans parler, ce qui témoigne de la richesse de l’autisme, vue de l’intérieur. Je voulais sensibiliser mes élèves sur le fait que l’art peut être une source de résilience créative. Il en est de même pour eux : il est possible de tirer de leurs particularités une force qui leur permette de s’affirmer tels qu’ils sont, qu'ils soient valorisés et encouragés pour construire leur projet de vie le plus sereinement possible », explique l'enseignante. 

Le dialogue du piano et des tablas comme métaphore de l'interaction

La musique se montre très vite un matériel très intéressant pour travailler, bien plus que la gestion des émotions. L'enseignante choisit de présenter aux élèves la Sonate Au clair de lune. Elle construit le travail autour de l'écoute, mais surtout autour du visionnage de la captation du concert. Au-delà du dialogue des cultures, ce qui l'intéresse, c'est de se servir du dialogue entre Shani Diluka et les musiciens indiens pour travailler la coopération et la communication avec ces jeunes qui ont des difficultés à rentrer en interaction les uns avec les autres : « Ils sont très renfermés, très inhibés.Ils ne vont pas naturellement faire des activités ensemble. Ils ne vont pas forcément aller l'un vers l'autre, engager des actions communes. » Et les élèves se montrent très réceptifs : 

« Le dialogue est très net entre le piano d’une part et le sitar et les tablas d’autre part : quand le piano joue, les tablas attendent, ce qui  implique l'écoute et l'attention de l’autre. D’un point de vue auditif et visuel, c’est très clair pour eux : lorsque la pianiste joue, les deux autres musiciens l’écoutent avec attention et vice-versa. Un vrai modèle d'interaction et de communication expliquées autrement que par les explications verbales. »

Pour les inciter à la coopération, Marie-Céline Pestrinaux décide d'introduire la pratique et d'initier ses élèves aux percussions corporelles. Un vrai défi pour maintenir l'attention et la concentration sur les gestes à faire, sur le fait de coordonner leurs mouvements et de les contrôler,  s'entrainer et persévérer, raconte l'enseignante. Et de mettre en application des situations de l'interaction : 

_« On a pris les enfants par deux en imaginant des situations de dialogues. Et cela a incité même ceux qui parlent peu, de reprendre le copain en disant '_Non, là, tu t'es trompé, il faut plutôt faire comme ça.' Ils ont beaucoup ri et éprouvé un vrai plaisir partagé grâce à la musique, » témoigne-t-elle. 

Les écrits des élèves autour de l'album Cosmos
Les écrits des élèves autour de l'album Cosmos , © Marie-Céline Pestrinaux

La musique comme rituel d'apaisement

Et les résultats sont là. Les quatre élèves, Yanis, Logan, Nathan et Maxence demandent régulièrement à réécouter la Sonate Au clair de lune, raconte Marie-Céline Pestrinaux. Et notamment Maxence, pour qui l'écoute de l'album Cosmos est devenu un outil pour réguler ses émotions de façon autonome :  « Il passe ainsi d’un état de grande agitation à un état de calme total dès que l’écoute commence. Cette demande est devenue un rituel qu’il a mis finalement seul en place. Il peut écouter longuement l’album puis se sent calme et disponible pour se mettre au travail. C’est très positif » se réjouit Marie-Céline Pestrinaux.

Mais pour l'enseignante, le travail n'est pas fini. Prochaine étape : ses élèves s'entrainent à parler de leur rencontre avec Beethoven à d'autres élèves de l'établissement. Un défi qu'ils relèveront haut la main dans très peu de temps, affirme fièrement Marie-Céline Pestrinaux. Et d'espérer que la situation sanitaire permettra à ses élèves de rencontrer et d'entendre jouer la pianiste Shani Diluka très prochainement.