Comment photographier la musique ? Deux artistes témoignent

La 23e édition du Paris Photo met l’art de capturer des images à l’honneur dans la capitale en ce mois de novembre. L’occasion de s’intéresser à deux artistes qui tissent des liens entre la photographie et la musique.

Comment photographier la musique ? Deux artistes témoignent
La violoniste Diana Tishchenko capturée par Masha Mosconir lors du concours Long-Thibaud-Crespin, © Masha Mosconi

Comment montrer la musique sur une image figée ? C’est le défi de ces deux photographes aux styles complètement différents. L’une est musicienne devenue photographe par hasard, l’autre, ancienne photo journaliste reconvertie dans la photographie artistique. Masha Mosconi, de son nom de photographe, capture des instants de concerts, de concours, et accompagne des artistes ou des ensembles pour leurs photos officielles… Tandis que Mélanie-Jane Frey pense la musique photographiée d’un point de vue purement artistique, avec des clichés où l’artiste s’efface presque derrière son instrument. 

Mais les deux artistes ont en commun cette volonté de montrer une musique vivante : « J'axe mon travail non pas sur l'instrument mais sur l'humain, précise la photographe Masha Mosconi. La population connaît visuellement un piano, un violon, une flûte… mais il a rarement accès à l'émotion d'un regard. » De son côté, Mélanie-Jane Frey a vite compris que capturer la musique passerait par cette émotion et par le mouvement : « En commençant à travailler avec des instruments, mais surtout avec des instrumentistes venus poser pour moi, c'est l'énergie du musicien et la symbiose avec l'instrument qui m'ont surprise, donc je me suis mise à travailler sur ces mouvements-là. »

La technique du collodion humide

L'ancienne photojournaliste Mélanie-Jane Frey, reconvertie en photographe d'art
L'ancienne photojournaliste Mélanie-Jane Frey, reconvertie en photographe d'art, © Didier Bizot

Pour son travail, Mélanie-Jane Frey utilise un procédé ancien, du XIXe siècle. Une technique appelée 'collodion humide', une sorte de « polaroid préhistorique » selon la photographe. L'image est prise dans une chambre à soufflet, puis développée sur une plaque préparée avec des produits chimiques que Mélanie-Jane Frey utilise pour créer des vagues qui apparaîtront sur la photo initiale. Des vagues « plus ou moins brutales ou douces, ce qui me permet d'exprimer les différentes forces musicales ou émotions exprimées dans la musique », explique l’artiste.

Une des photos de la série sur les violoncellistes par Mélanie-Jane Frey
Une des photos de la série sur les violoncellistes par Mélanie-Jane Frey, © Radio France / Mélanie-Jane Frey

C’est ce procédé qui a donné envie à la photographe de travailler sur la musique, domaine qu’elle découvre grâce à cette série sur les instrumentistes : « C'est en faisant une expérience chimique qui m'intéressait esthétiquement [le collodion humide] que je me suis dit que ça ressemblait à une onde musicale, et que j’ai décidé de travailler avec un instrument puis finalement avec un instrumentiste. » 

Une photo de la série sur la musique de Mélanie-Jane Frey
Une photo de la série sur la musique de Mélanie-Jane Frey, © Mélanie-Jane Frey

La série ne présente que des violoncellistes, un instrument qui touche particulièrement Mélanie-Jane Frey : « Si j’avais fait de la musique, ça aurait été cet instrument-là… Il y a cette espèce de câlin, d’embrassade que je trouve très belle et j’apprécie le son ». Mais elle travaille déjà sur un autre projet qui inclurait d’autres instruments de l’orchestre, y compris le chef ou la cheffe. 

Le déclic de l'altiste

L'altiste Maria Mosconi, devenue la photographe Masha Mosconi
L'altiste Maria Mosconi, devenue la photographe Masha Mosconi, © Laurent Méliz

Le travail de Masha Mosconi sur la photographie et la musique est tout aussi récent, de 3 ans et demi, après un déclic lors d’un voyage au Cambodge : « Je partais avec mon association [Esperanz'Arts] et un photographe reporter. Il m’a prêté un de ses boîtiers, j’ai fait quatre déclenchements et ça a suffit pour comprendre qu’il se passait quelque chose : je savais que j’allais peut-être m’exprimer aussi à travers ce médium qu’est la photographie. » 

Le violoniste Daniel Kogan lors du concours Long-Thibaud-Crespin édition 2018
Le violoniste Daniel Kogan lors du concours Long-Thibaud-Crespin édition 2018, © Masha Mosconi

Le musicien classique a besoin d’être rassuré.

Altiste professionnelle, Masha Mosconi (Maria Mosconi de son nom de musicienne) se met à photographier lors de concerts et tournées, puis commence à être appelée par des artistes et ensembles pour des shootings… Jusqu’à prendre une année semi-sabbatique pour se consacrer à cette nouvelle passion. Pour elle, connaître le monde de la musique, ses codes et ses artistes est un avantage : « Le musicien classique a besoin d’être rassuré, surtout pour des visuels car il n’a pas l’habitude… Comme je suis musicienne, il y a une confiance qui s’établit. » 

Un atout qu’elle utilise aussi pour les concerts ou concours  : _« Je connais beaucoup d’œuvres_puisque c’est mon métier, donc je peux anticiper toutes les tensions et détentes que je vais tenter de transcrire visuellement pour que le spectateur puisse voir l’énergie et la sensation qu’il a ressenti à tel ou tel moment. » Masha Mosconi se dit critique sur certains visuels classiques « ultra désuets » qui pour elle effacent l’instrumentiste : « Il y a parfois beaucoup de Photoshop, retravailler la peau jusqu’à un point où l’on n’a plus accès à la vraie personne. Dans la pose aussi, avec des choses très figées, où l’artiste, jusqu’à il y a encore peu de temps, pose en statique avec l’instrument à côté et où il ne se passe rien dans l’image. » En prenant son appareil photo, l’altiste souhaite « dépoussiérer » ce milieu.