Enrico Caruso : la légende de « la voix du siècle » décryptée

Mis à jour le vendredi 08 novembre 2019 à 12h20

Près d’un siècle après sa mort, le ténor italien Enrico Caruso figure toujours parmi les plus grandes voix lyriques. Mais son nom a su s’échapper des salles d’opéra pour conquérir le monde entier. Voici la légende décryptée de celui qui fut la première star internationale du monde lyrique.

Enrico Caruso : la légende de « la voix du siècle » décryptée
Enrico Caruso, la « voix du siècle », © Getty / Hulton Archive

En 1996, le quotidien américain The Washington Post publie un sondage sur les plus grandes figures du millénaire. Une longue liste de noms prestigieux dans laquelle se trouvent seulement deux italiens : Michel-Ange, et Enrico Caruso. Comment un chanteur d’opéra, un genre souvent jugé élitiste, s’est-il retrouvé parmi les plus grands noms du millénaire ? Près d’un siècle après sa mort, le nom du ténor Enrico Caruso est gravé dans la mémoire collective. Sa réputation a largement dépassé les sphères feutrées du monde de l’opéra. Voici le mythe d’Enrico Caruso, la « voix du siècle », décomposé !

Un ténor légendaire

Enrico Caruso, c’est d’abord une voix. Né à Naples le 27 février 1873, le jeune Errico (prénom qu’il changera sous les conseils de son premier professeur de chant) est séduit dès l’âge de 10 ans par la musique et plus précisément le chant. Rapidement remarqué pour ses qualités vocales tout à fait exceptionnelles, le ténor passe près d’une décennie à travailler sa voix, passant du ténor lyrique ou « spinto » au ténor dramatique ou « robusto » parfaitement adaptée au nouveau style émergent de l’opéra, le verismo, qui favorise la déclamation et l’expression pure plutôt que l’élégance maniérée du bel-canto du XIXe siècle. Caruso profite également d’un avantage physique, notamment d’une bouche particulièrement large et de cordes vocales plus longues que la norme, un phénomène physiologique confirmé à l'époque par le chirurgien anglais William Lloyd, docteur et spécialiste de la gorge pour Caruso.

Au-delà des années de travail et des spécificités physiologiques qui firent de Caruso un ténor exceptionnel, deux rencontres sont à noter dans la vie d’Enrico Caruso sans lesquelles le ténor n’aurait sans doute jamais atteint une telle renommée. En février 1894, Enrico Caruso est appelé aux armes pour trois ans. Afin de ne pas perdre ses capacités lyriques, il chante chaque après-midi après l’entrainement. Ému par la beauté de cette voix, le major Giuseppe Nagliati annonce après seulement un mois et demi qu’Enrico sera remplacé par son frère afin qu’il puisse continuer sa formation musicale. « Je lui dois beaucoup. […] Peut-être, je l'ignore, qu'en l'absence du commandant, je n'aurais peut-être jamais été capable de continuer à chanter si j'avais été obligé de faire le service militaire de trois ans », confie Caruso en 1920 à Pierre Key, journaliste pour le Daily Telegraph.

Les premières expériences d’Enrico Caruso auprès du grand professeur Guglielmo Vergine (qu’il rencontre en 1891 grâce au baryton Eduardo Messiani) ne sont pas sans leur importance dans la création du « grand Caruso », mais ce sont les conseils en 1896 du chef d’orchestre et professeur de chant Vincenzo Lombardi qui permettent au jeune ténor d’atteindre la perfection vocale. Basculer en avant le larynx : un simple conseil physiologique qui permet à Caruso de ne plus retenir sa voix et d’éclaircir ses notes aiguës. A présent parfaitement équilibrée entre puissance et beauté, la voix de Caruso peut atteindre et maîtriser les hauts-registres sans craquer, une des nombreuses prouesses lyriques qui feront de lui une légende.

Un ténor au nez fin

Déjà remarqué au début du XXe siècle, c’est en 1902 que le destin glorieux d’Enrico Caruso sera réellement scellé lorsque, dans une chambre du Grand Hôtel à Milan, il enregistre 10 chansons avec Fred Gaisberg, réalisateur américain de la compagnie Gramophone de Londres. Malgré les honoraires de 100 livres estimés exorbitants par sa direction (« oubliez cet enregistrement » annonce le télégramme de Londres), Gaisberg décide d’enregistrer la voix de Caruso : un choix décisif dans la nouvelle industrie du phonographe commercialisé.

Si cette technologie est encore limitée car seuls certains registres sont captés par le phonographe, la voix de Caruso est parfaite pour ce nouveau medium. Deux ans plus tard, le 1er février 1904, il signe un contrat exclusif avec l’entreprise américaine Victor Talking Machine Co. (qui deviendra par la suite RCA Victor) pour laquelle il produira lors de sa carrière 260 enregistrements qui se vendront à plusieurs millions d’exemplaires et feront de Caruso le plus grand succès commercial de l’époque. Dès 1909, il sera l’artiste masculin le mieux payé au monde.

Objet quotidien incontournable dès sa commercialisation au début du XXe siècle, le phonographe se trouve rapidement dans les salons, toutes classes confondues. La voix de Caruso sonne dans plusieurs millions de foyers, avec une audience internationale bien plus diverse que les spectateurs réguliers qui fréquentent les salles d’opéra. Alors au sommet de sa carrière lors de l’arrivée de l’industrie du disque, le succès de ses enregistrements est immédiat et fait de Caruso la première « star » de l’industrie de la musique mais également de la culture populaire. 

Ces enregistrements participent également au rayonnement commercial de l'opéra mais surtout du phonographe, qui devient à cette époque un véritable objet culturel d’intérêt et de valeur et non une simple mode commerciale. Alors que certains artistes lyriques refusaient d'enregistrer pour des raisons de qualité sonore, d’autres décident de se lancer dans l'aventure seulement après avoir découvert les sommes d’argent colossales rapportées par les ventes de disques. 

Une figure médiatique

Voix légendaire, artiste à l’avant-garde de l’industrie du disque, Enrico Caruso est aussi l’une des premières grandes célébrités du XXe siècle qui fera l’objet d’une véritable fascination médiatique tout au long de sa vie. Sa popularité dépasse les sphères privilégiées et exclusives de la musique classique. S'il est certes un ténor respecté dans le monde de l’opéra, il est par ailleurs adulé par un public plus large, plus populaire, grâce à ses enregistrements d’airs italiens et de chansons américaines telles que « Over There » de George M. Cohan. Il participe également à l’industrie du cinéma et joue dans le film My Cousin d’Edward José en 1918.

Cinéma, radio, phonographe, magazines, livres et journaux : le nom et la voix d’Enrico Caruso domine les médias au début du XXe siècle. Figure incontournable de la société américaine, il apparait régulièrement dans la presse écrite, notamment dans la publication italo-américaine La Follia di New York pour laquelle il dessine régulièrement de nombreuses caricatures de lui-même. 

La presse écrite s’intéresse également à sa vie personnelle. En 1910, alors que la star du Metropolitan Opera de New York est menacée de chantage par la mystérieuse mafia « Black Hand », la presse suit avec grand intérêt le déroulement de cette affaire. En 1921, lorsque le ténor est fragilisé par la détérioration de sa santé, la presse internationale s’inquiète : afin de contrer toute spéculation médiatique, le directeur du Metropolitan Opera de New York Giulio Gatti-Casazza mentionne le nom de Caruso pour la saison 1921/22 du Met, une saison que le ténor ne verra jamais.

Enrico Caruso, le ténor adoré
Enrico Caruso, le ténor adoré, © Getty / Hulton Archive

« Passé 50 ans on a le droit d’arrêter sa carrière, un grand artiste doit avoir la dignité de faire ses adieux à son public lorsqu’il est encore en pleine possession de ses possibilités », raconte Caruso dans le livre L’art de chanter, écrit avec Luisa Tetrazzini. Décédé le 2 août 1921 à l’âge de 48 ans, Caruso suivra ses propres conseils, avec deux ans d’avance. Décrété jour de deuil national, le roi d’Italie Victor Emmanuel III fait ouvrir la Basilique Royale de l’église de San Francesco di Paola pour l’enterrement du grand ténor, un événement qui se déroulera en présence de plusieurs milliers d’italiens en deuil, et qui sera suivi par le monde entier.

Preuve de l’affection nationale pour le « grand » Caruso, le chanteur et vaudevilliste américain Sam Ash crée la chanson « They Needed a Song Bird in Heaven » à peine quelques mois après sa mort : « Ils avaient besoin d’un oiseau chanteur au paradis, alors Dieu a pris Caruso… »