Vivre, ressentir, comprendre : l’enseignement musical selon la rythmique Dalcroze

Un enseignement musical par et pour la musique, telle est la définition qu'Emile Jaques-Dalcroze, pédagogue suisse, voulait pour sa 'rythmique'. En quoi cela se traduit-il concrètement ? Reportage, à l'occasion de la Journée consacrée à la rythmique Dalcroze au Conservatoire de Vincennes.

Vivre, ressentir, comprendre : l’enseignement musical selon la rythmique Dalcroze
Un cours de rythmique Dalcroze avec les élèves en danse du Conservatoire de Vincennes et de Rueil-Malmaison, © Radio France / Suzana Kubik

Un samedi matin, neuf heures pile, au Conservatoire de Vincennes. Sur le plateau de l'Auditorium, une chorale improvise sur un air des Champs Elysées de Joe Dassin. Etudiants, professeurs de formation musicale, musiciens instrumentistes, danseurs, musicothérapeutes et même une pédiatre, chantent, marchent dans le rythme, improvisent des gestes et des mouvements en suivant la musique : c'est l'échauffement avant la journée consacrée à la rythmique Dalcroze, et la rythmique Dalcroze ne se pratique pas en restant assis. « La musique ne se vit pas seulement à travers les oreilles, tranche Anne Lamatelle-Meyer, une des organisatrices, professeure de formation musicale et dalcrozienne. Elle se vit avec tout le corps, tous nos sens doivent être en éveil. » Le ton est donné.

Dans l'assistance, le panel des participants est très diversifié et les motivations parfois surprenantes au premier abord. Comme dans le cas de cette pédiatre de Rueil-Malmaison, qui vient découvrir la rythmique Dalcroze sur les traces d'une petite patiente qu'elle suit depuis plusieurs années. « Cette petite fille est très épanouie, bien dans ses basquettes et encore mieux dans son corps. J'ai appris qu'elle fait de la rythmique au Conservatoire de Rueil-Malmaison, et je voulais en savoir plus par moi-même. Je vois de plus en plus souvent les enfants dans mon cabinet qui souffrent des problèmes de santé causés par une scolarisation trop sédentaire, trop passive, un cadre qui s'aggrave avec l'adolescence. Or, ce que je vois ici, c'est une pédagogie complète, qui renoue le lien entre l'intellect et le corps de l'enfant et encourage la créativité. »

Christine est professeur de formation musicale en Bretagne. Elle travaille aussi avec les élèves porteurs de handicap. Si elle participe depuis plusieurs années aux journées de sensibilisation à la rythmique Dalcroze, c'est aussi pour les vertus thérapeutiques de cette pédagogie. « Les élèves autistes que j'initie à la musique ont un schéma corporel très peu investi voire absent. Je me suis beaucoup interrogé sur la méthode à mettre en place pour permettre à ces élèves de réinvestir leur corps. C'est la rythmique Dalcroze qui me donne les outils les plus créatifs sur cet aspect-là.»

Florence est clarinettiste à la Garde républicaine et professeur de clarinette. Elle suit un élève qui n'arrive pas à maîtriser la pulsation musicale. «Je me suis rendue compte que ma formation de professeur classique n'a pas de solution. Il faut que cet élève comprenne par lui même ce que c'est que la pulsation, et par conséquent, comment se construit la structure rythmique par-dessus. Je viens puiser des idées d'exercices qui le rendront plus actif dans cette prise de conscience.»

Les ateliers de découverte destinés aux professionnels de la musique et les cours avec les élèves des Conservatoires de Vincennes et de Rueil-Malmaison s’enchaînent pendant la journée entière. Une occasion de connaître cette méthode d'enseignement sous ses nombreuses déclinaisons.

Lors de la journée Dalcroze en 2015, le public a participé à une chorégraphie sur une chanson signée Emile Jaques-Dalcroze :

L'élève au centre des apprentissages

Car contrairement à ce que l'on peut penser au premier abord, la méthode Dalcroze n'est ni une technique de danse ou d'expression corporelle réservée aux danseurs, ni une méthode d'apprentissage des rythmes musicaux. Elle s'inspire des deux, mais dans une approche globale - dont la rythmique, le solfège et l'improvisation sont les trois piliers. Une méthode d'enseignement 'pour la musique et par la musique', comme le définit le compositeur et pédagogue suisse Emile Jaques-Dalcroze, qui l'a conçue il y a plus d'un siècle .« C’est une méthode qui utilise le mouvement naturel du corps pour développer une sensation musicale à travers le corps et ensuite mieux intellectualiser les notions musicales, explique Hélène Nicolet qui enseigne la rythmique Dalcroze aux adultes, aux seniors et aux étudiants de la Haute école de musique et à l’institut Jaques - Dalcroze de Genève. Si le nom de rythmique a été choisi, c’est parce qu'Emile Jaques-Dalcroze voulait développer l’humain en relation avec le rythme qui est présent dans toute chose. Il a fondé sa réflexion sur le constat que le rythme est l’élément musical qui se retrouve dans tous les aspects de la vie.»

Solidement implantée dans le système éducatif suisse, la rythmique Dalcroze est toujours assez confidentielle en France. Aujourd'hui, seules douze rythmiciennes, diplômées de l’Institut international Jaques-Dalcroze de Genève, travaillent sur tout l'hexagone. Anne-Gabrielle Chatoux était l'une des premières à avoir introduit la rythmique Dalcroze au Conservatoire du IXe arrondissement de Paris. Aujourd’hui, elle est en charge de la formation musicale pour les filières danse et voix au Conservatoire de Vincennes. D’origine suisse, elle a baigné dans la rythmique Dalcroze depuis sa plus tendre enfance. A l'image des pédagogies alternatives, telles Montessori, Steiner ou Freinet, la rythmique Dalcroze fait de l’élève un acteur à part entière des apprentissages, explique-t-elle :

C’est un enseignement où l’élève est actif et construit par lui-même la matière enseignée, guidé par l'enseignant. L’enseignant dalcrozien enseigne la même chose que n’importe quel autre enseignant, mais en faisant en sorte que l’enfant découvre par lui-même la notion travaillée. Au départ le travail est très intuitif : on propose à l’enfant d’écouter, comparer, faire par lui-même. Au fur et à mesure les exercices vont se complexifier, et à un certain moment on va chercher à comprendre ce qui a été fait. C’est la phase de la conscientisation, de retour sur ce qui a été vécu, le moment où l'on fera ce lien très important entre l’intellect et le ressenti. Au moment où on accède à cette conscientisation, cet enseignement s’apparente à toute autre méthode. Ce qui est vraiment important, et qui différencie la pédagogie Dalcroze de l'enseignement traditionnel, c’est toute la phase qui a précédé la conscientisation. Mais il est crucial de passer par la phase de la conscientisation, parce que, sans elle, on reste au stade de la sensibilisation.

Anne-Gabrielle Chatoux enseigne la formation musicale selon la méthode Dalcroze au Conservatoire de Vincennes
Anne-Gabrielle Chatoux enseigne la formation musicale selon la méthode Dalcroze au Conservatoire de Vincennes, © Radio France / Suzana Kubik

L’enseignement dalcrozien se fait soit au piano soit par le chant, en s'appuyant sur les mouvements naturels du corps. « L’enfant est pris dans son ensemble, son corps est son instrument, il est comme une grande oreille. Et lorsque l’on met un nom sur une notion musicale, elle a déjà été vécue par le corps, explique Anne- Gabrielle Chatoux. Pour une même notion on proposera plein d’approches différentes pour multiplier les chances qu'elle soit intégrée. Lorsque j’explique un triolet par exemple, on va d’abord faire entendre le triolet à travers des exemples musicaux. Ensuite on va le danser avec un foulard, on va le comparer avec un rythme qui ressemble beaucoup, mais qui est quand même différent, on va le chanter, taper sur un tambourin, faire écouter une chanson pour l’identifier... et après seulement on va dire à l'élève : ce que tu as fait, ressenti, marché, dansé, chanté, s'appelle un triolet et s’écrit de cette façon-là. De fait, lorsque l'enfant a intégré le triolet pratiquement sans se rendre compte, et qu'il prend son instrument, il le connait déjà. »

Danseurs, mais aussi chanteurs et instrumentistes, abordent par la pédagogie Dalcroze la formation musicale, la respiration et même le geste musical. Comme avec Anne Lamatelle-Meyer, professeure de formation musicale au Conservatoire du XIIIe arrondissement de Paris. Elle encadre plusieurs classes d'instrumentistes, pour lesquelles le fait de ressentir la musique par le corps change radicalement le rapport à l'instrument. « Pour un instrumentiste, la pulsation intérieure régulière est la base, si l’on ne l’a pas, on ne peut pas superposer des éléments rythmiques par-dessus. On n’est pas dans un cours technique, c’est du ressort du professeur d’instrument, mais on travaille le phrasé, la respiration, la direction du geste, l’écoute et la compréhension de la partition. Lorsqu’il s’agit d’une difficulté à dépasser, la méthode Dalcroze a un atout majeur : il n’y a pas d’éducation punitive et chaque enfant est tiré vers le haut en fonction de ses compétences spécifiques. Par différents types d'exercices nous abordons un problème en essayant de passer par tous les types de perception : auditive, visuelle, tactile, pour amener l'élève à la compréhension d'une notion. De cette façon-là, chaque élève, quelle que soit sa difficulté et sa particularité, peut à un moment donné se reconnaître dans une compétence qui est sa force.»

Ce qui est important, c'est le cheminement

Aussitôt dit, aussitôt vérifié : nous assistons au cours public destiné aux jeunes élèves en danse des Conservatoire de Vincennes et de Rueil-Malmaison. Le cours est encadré par Geneviève Attahir, professeur de formation musicale au Conservatoire à Rayonnement Régional de Bayonne, reconvertie à la pédagogie Dalcroze après avoir enseigné quelques années de manière 'classique'. Les élèves apprennent une chorégraphie simple sur une pavane à texte. Sont abordés au cours de la séance : le rythme croche-deux double-croches, la notion de pavane, sa place dans des suites orchestrales et le contexte historique musical du Grand Siècle français. Geneviève Attahir a prévu un temps plus long pour l'apprentissage de la chorégraphie; il se trouve que les petites danseuses sont très à l'aise, et que cette étape est vite pliée. Qu'à cela ne tienne, Geneviève s'adapte. « C’est une pédagogie qui demande du temps pour l’enseignant aussi, du temps pour qu’il mûrisse et qu'il se fasse confiance. Pour qu'il dispose d'une palette suffisamment riche d'exercices et d'approches pour s'adapter à tout type de public. Pour moi, c’est vraiment la transversalité qui permet d’apprendre plein de choses par la musique - la sensation de la pulsation, mais aussi les éléments d'analyse ou de l'histoire de la musique. La rythmique Dalcroze est l’antithèse de l’apprentissage scolaire classique, parce qu’elle part du postulat qu’à une question on peut répondre de plein de façons différentes, en utilisant plein de cheminements différents, et c'est le cheminement qui l'emporte sur le résultat.»

En Suisse, la rythmique Dalcroze est intégrée dans le cursus scolaire. Hélène Nicolet y a enseigné pendant dix ans. Selon elle, l'adaptabilité de cette méthode lui permet d'être déclinée dans de nombreux contextes et avec toutes les générations :« Il s'agit tout d’abord d'une approche à l’improvisation et par l'improvisation qui développe la créativité dans tous les arts. Au départ, Emile Jaques -Dalcroze a voulu introduire cette méthode dans l’objectif de former les musiciens complets. Aujourd’hui, la méthode Dalcroze est généralisée dans l'éducation musicale dans le primaire entre 4 et 8 ans en Suisse romande. Cela a été décidé par les autorités quand elles se sont rendues compte que les rythmiciens ont des compétences à travailler les aspects psychomoteurs et la coordination chez les élèves dès le plus jeune âge. La méthode Dalcroze appliquée dans le cadre de l'école sera d'ailleurs moins utilisée pour aborder les notions musicales et plus pour développer d'autres compétences : l'écoute, la coopération, l'expression, toutes les compétences qui n'ont pas leur place dans d'autres matières. »

Laetitia Disseix-Berger, professeur de formation musicale, avec ses élèves danseuses du Conservatoire de Rueil-Malmaison
Laetitia Disseix-Berger, professeur de formation musicale, avec ses élèves danseuses du Conservatoire de Rueil-Malmaison, © Radio France / Suzana Kubik

Pour une meilleure reconnaissance en France

Si la Suisse reconnaît les vertus de la rythmique Dalcroze en lui réservant une place de choix dans l'enseignement, et même dans le domaine médical (la rythmique Dalcroze est remboursée par la sécurité sociale pour les seniors), la pédagogie n'est que peu représentée en France. Douze professeurs seulement sur le territoire détiennent le diplôme délivré par l'Institut international Jaques-Dalcroze de Genève et par la Haute école de musique, seul diplôme homologué par l'institution mère. Les études sont longues, exigeantes et onéreuses - trois années pour le Bachelor, deux supplémentaires pour le Master, ce qui décourage bon nombre de candidats.

Mais tout le monde ne se sent pas non plus à l'aise avec une méthode d'enseignement où l'enseignant doit remettre en question tous ses acquis. Une raison de plus, selon Geneviève, pour expliquer le peu de reconversions : « C’est un tsunami, ça bouscule toutes les convictions en tant qu'enseignant, et ce n’est pas évident. Parfois on n’a pas envie d’être jugé en se mettant dans la peau de l’élève. Certaines personnes ne sont pas à l’aise dans leur corps, ou ils ne savent pas improviser... cela remet en cause plein de choses. Il faut déplacer le curseur des objectifs à atteindre sur le cheminement, dédramatiser, apprendre à prendre du temps pour chercher et expérimenter. L’enseignant n’est plus le détenteur du savoir qu’il va inculquer aux enfants : on est tous impliqués au même niveau à chercher ensemble, et l’enseignant ne fait que de guider ce tâtonnement. »

Une démarche personnelle, un investissement considérable, et le problème de pouvoir mettre en pratique les acquis une fois rentré en France. Au vu de l'intérêt des personnes présentes à la journée Dalcroze au Conservatoire de Vincennes, c'est une méthode qui suscite beaucoup d'enthousiasme auprès des professionnels, mais qui peine à prendre de l'ampleur en France : « Souvent quand ça marche, c’est qu’il y a une équipe, et un directeur ouvert qui soutient l’initiative. La France a ce côté académique développé, mais trop figé. Il est très difficile de bouger les lignes. En plus, dans une course au résultat, cette méthode n’est pas efficace. Elle demande du temps consacré à chaque élève, une approche individualisée. Et c'est ce qui est le plus difficile à défendre de nos jours », conclut Anne-Gabrielle Chatoux.