Urban Brahms au festival Lisztomanias : tisser le lien social par la danse

Depuis deux éditions, le festival Lisztomanias de Châteauroux s'ouvre aux populations éloignées de la musique classique avec un volet humanitaire. Parmi les actions, l'atelier de danse Urban Brahms qui fait se rencontrer jeunes migrants et habitants du quartier.

Urban Brahms au festival Lisztomanias : tisser le lien social par la danse
Lisztomanias 2019, le projet Urban Brahms de Nima Sarkechik, © Radio France / Suzana Kubik

Depuis 18 ans, le festival Lisztomanias fête de nombreuses facettes de Franz Liszt – compositeur prolifique, homme de lettres, ami des plus grands intellectuels et artistes de son époque, infatigable voyageur et bien sûr, un des plus grands pianistes de l’histoire. L'année dernière, le festival a décidé pour la première fois de mettre en avant la facette moins connue du grand homme : son coté philanthrope : « Liszt a donné des concerts de charité, il était membre de la société des étrangers réunis en France pour le secours des malheureux. Il y avait vraiment l'intérêt de sa part pour ce qu'on appellerait "le social", explique Nicolas Dufetel, musicologue et conseiller historique. Nous avons voulu créer un versant du festival qui s'interroge sur ces questions. Un travail avec les quartiers, avec les prisonniers, avec des gens du voyage, montrer comme Liszt que la musique est sans frontières, géographiques ou sociales. »

Décloisonner, c'est le mot d'ordre d'un ensemble d’initiatives programmées en collaboration avec le centre communal d’action sociale, une façon aussi de donner un nouveau souffle à un festival qui fêtera deux décennies bientôt, et de l'inscrire dans l'avenir, selon Nicolas Dufetel. Ainsi le week-end inaugural - baptisé Oksyrian - fut-il sous le signe des métissages et des rencontres entre musiciens traditionnels, classiques et habitants des quartiers, avec une carte blanche au pianiste franco-iranien Nima Sarkechik. 

Les valses de Brahms pour tisser les liens

Parmi les moments forts, le spectacle Urban Brahms, autour des 16 valses de Brahms interprétées par le pianiste, qui ont été mises en mouvement par les danseurs amateurs issus des quartiers populaires de Châteauroux. Une étape dans la rencontre des personnes éloignées de la musique classique pour Nima Sarkechik : « L'idée c'est d'aller rencontrer l'art de l'Autre, directement dans son contexte social. Je vais dans les quartiers où la musique classique n'a pas pignon sur rue. Quelle est la solution ? Je m'intéresse à l'autre. Moi, j'apporte les valses de Brahms, et toi, qu'est-ce que tu peux apporter ? Pour créer cet intérêt, j'ai envie de m'intéresser à l'humain en face de moi. Quand la confiance s'installe, on peut communiquer,» explique le pianiste.

La chorégraphe Louise Cazy anime le collectif de création ouvert aux amateurs Dansensemble, où les personnes de toute origine, de tout niveau et tout âge peuvent venir danser : « L'objectif c'est que chacun arrive avec son niveau de danse et on voit comment on peut mettre en valeur les identités de chacun.» Depuis l'année dernière, la chorégraphe travaille avec le festival sur un projet de création qui permet de faire se rencontrer les habitants du quartier et les personnes venues d'ailleurs : 

«C’était principalement ouvert aux gens en situation de migration, jeunes mineurs, des personnes en demande d'asile, et des personnes de Châteauroux. L'idée c'était de créer une rencontre, parce qu'une des problématiques de la migration c'est qu'on est seul et isolé, et la danse est un endroit de partage où la langue du corps est universelle. A travers le mouvement on peut échanger, communiquer et créer quelque chose ensemble,» s'enthousiasme Louise Cazy.

Et l'idée prend bien. Odile est retraitée, elle a 68 ans. Elle a rejoint la troupe l'année dernière même si elle n'avait jamais dansé auparavant :

« Pour moi c'est un vrai défi, je suis la mamie de la troupe. Mais j'ai fait partie de la Ligue des droits de l'homme, je sais ce que traversent ces jeunes gens et j'ai envie de les soutenir. Ici, on est en confiance, et les relations qu'on tisse continuent après les ateliers. »

Parmi les danseurs de la petite troupe, Sirajo, un jeune guinéen, qui est arrivé en France il y a neuf mois et a été logé à Châteauroux en attendant le jugement de l'OFPRA à sa demande d'asile. Il était danseur dans son pays, et le projet Urban Brahms lui a permis à la fois de renouer avec sa passion et de sortir de l'isolement social : « La danse me permet de nouer des relations. Je suis venu tout seul en France, je ne connaissais personne. A travers la danse, je me fais des amis. J'aurais bien aimé continuer après le festival...» Ce qui sera possible, parce que le projet Urban Brahms permettra à tous les participants d'intégrer le collectif Dansensemble de Louise Cazy après le festival.