Accompagner la musique à l'école : qui sont les Dumistes ?

Il a deux casquettes : l'artistique et le pédagogique. Qu'est-ce qu'un Dumiste ? A l'heure où les ministères de l'Education nationale et de la Culture remettent au goût du jour la place de la musique à l'école, zoom sur un métier méconnu.

Accompagner la musique à l'école : qui sont les Dumistes ?
Le Musicien intervenant : portrait d'un métier méconnu, © Getty / picture alliance

Un Dumiste (de Diplôme Universitaire de Musicien Intervenant) n'est ni professeur de conservatoire, ni enseignant, mais les deux à la fois. Créé par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale en 1984 pour « favoriser l’éducation musicale dans le primaire », le métier de Dumiste reste encore largement méconnu. 

Depuis les années 1990, 5 000 musiciens intervenants sont sortis diplômés des neuf centres de formation répartis sur le territoire. Quasiment tous ont pu trouver un poste dès la sortie de leurs études. « On pourrait en former beaucoup plus, » regrette d'ailleurs Jean Jeltsch, directeur du Centre de formation des musiciens intervenants (CFMI) de Lille. Pourtant, le nombre de candidatures à la formation est en baisse, pendant que les collectivités territoriales et structures associatives peinent elles-aussi à recruter.

« On est utile partout où l'on va »

Si l’idée initiale était de former des professionnels pour les besoins de l’éducation musicale à l’école,  leurs missions ont rapidement commencé à se diversifier, notamment en direction du milieu hospitalier ou celui de la petite enfance. 

« La force principale des Dumistes est la bonne connaissance des réseaux culturels et associatifs sur un territoire, couplée à une formation solide entre l’artistique et la pédagogie. » 

Un musicien intervenant peut ainsi travailler à la fois sur des projets proposés par les enseignants dans le cadre de l’éducation musicale à l’école, en tant que médiateur auprès des publics empêchés ou éloignés de la culture, comme dans le milieu du handicap ou les milieux défavorisés, ou être porteur de projets artistiques ou culturels qui mettent en lien des structures associatives ou des lieux de diffusion d’un territoire et le milieu scolaire. Une polyvalence qui prend tout son sens loin des zones urbaines, comme témoigne Céline, musicienne intervenante en Région centre, où sur une cinquantaine de communes, il n'y a que trois musiciens intervenants : 

« Je travaille dans une zone rurale, où le contexte social est complexe et l'accès à l'emploi souvent difficile. De fait, j'ai dans les classes des enfants en grande difficulté scolaire et sociale qui autrement n'auraient pas pu faire de la musique. Les écoles de musique sont parfois éloignées de 30 km et souvent trop chères. Notre mission est de rendre la musique accessible à ces populations-là dans le cadre de l'école, qui est de fait gratuite. Un Dumiste peut avoir plusieurs casquettes : travailler à l'école, donner des cours de formation musicale à l'école de musique, animer une chorale, travailler en crèche, en EHPAD ou IME, et même dans des entreprises. On est utile partout où l'on va. »

Et il n'y a pas deux situations professionnelles qui se ressemblent, comme le raconte Lydie, qui a débuté sa carrière en Île-de-France, avant de s’installer dans le Finistère : 

«  En Île-de-France, le recrutement d'un musicien intervenant sur un projet dépend souvent de la volonté politique d'une municipalité à dédier un budget à l'enseignement musical. Du coup, les missions ne sont pas du tout les mêmes. En zone rurale, ce sont les financements qui sont la difficulté principale, et même quand les projets se montent, les musiciens intervenants doivent être très créatifs pour trouver des solutions avec très peu de moyens. Mais le travail est beaucoup plus passionnant, parce que l'aspect social du métier a plus d'importance. Les musiciens intervenants sont plus facilement amenés à travailler dans différents types de structures qui en ont besoin : comme dans des crèches ou dans des hôpitaux », explique la professionnelle.

« Une formation très complète »

Mais cette polyvalence se prépare. Les candidats à la formation du musicien intervenant peuvent postuler à un de neuf Centres de formations de musiciens intervenants (CFMI), entre Aix-Marseille, Île de France, Lille, Lyon, Poitiers, Rennes, Sélestat, Toulouse et Tours. La formation dure deux ans et couvre à la fois les disciplines artistiques et la pédagogie. Sur 1500 heures de formation, 500 heures sont dédiées aux stages à l’école, dans des structures de la petite enfance, dans des conservatoires, associations ou structures spécialisés.

Parmi les modules proposés, l’improvisation, la direction de chœur, l’arrangement, la musique électroacoustique ou l’expression corporelle viennent compléter le parcours artistique des futurs Dumistes. Et puisque le champ d’intervention ne cesse de s’élargir, certains centres de formation dispensent les modules spécialisés dans le handicap ou la petite enfance (Tours ou Lyon.)

« C'est une formation très complète, fait remarquer Lydie, qui s’est formée au CFMI d’Orsay. En plus des aspects musicaux, on travaille sur la pédagogie et on est en permanence sur le terrain. Je dirais même qu'en termes de pédagogie de groupe, nous sommes parfois plus formés que les enseignants, avant de rajouter : 

En tous cas, en 18 ans de carrière, je ne me suis jamais sentie dépourvue de méthode face à un groupe de 30 élèves. »

Il est possible d’accomplir la formation en trois ans, notamment pour les candidats en formation continue d'autant plus qu'il n'y a aucune limite d'âge . De nombreux candidats choisissent ainsi de se convertir au métier de musicien intervenant après une première carrière dans la musique, ou même après avoir évolué au sein de secteurs parfois très éloignés de celui des pratiques artistiques, comme Céline, qui est devenue Dumiste après un parcours dans le management. Enfant, elle a appris le piano et la guitare, et en cherchant une reconversion elle a choisi de s'orienter vers l'enseignement de la musique à l'école. 

« J'ai gardé un souvenir négatif de l’enseignement de la musique au collège, très strict et peu créatif. Je voulais autre chose et je me suis donc orientée plutôt vers une transmission de la musique plus spontanée, plus dans le ressenti », explique-t-elle. Tous les genres musicaux ont le droit de cité, rajoute Lydie qui vient du milieu des musiques actuelles : « C'est un métier qui nous permet de faire avec ce que nous sommes, de rester fidèle à l'univers d'où l'on vient, grâce à l’ouverture et la diversité des projets auxquels on participe » s’enthousiasme la professionnelle. 

La formation est accessible sur test d’entrée, un test qui permet de juger le niveau de pratique musicale du candidat, et ce, sans tenir compte du parcours antérieur, des diplômes ou du genre musical qu’il défend. En plus de l’oreille musicale, on vérifie l’aptitude de chanter dans des esthétiques différentes, la capacité d'utiliser sa voix, ainsi que la vocation pédagogique et la motivation du candidat. Les autodidactes sont acceptés, sous condition qu'ils aient : « une fibre artistique et une certaine culture musicale, »  selon Jean Jeltsch.

« Un métier passionnant, mais complètement précaire »

Et en terme carrière, fait assez rare pour être souligné, les musiciens intervenants n’ont aucun problème pour trouver un poste.  Sur 15 ressortissants de la promotion 2018 du CFMI de Lille, tous ont trouvé un poste à la sortie de l’université,« grâce aux stages que les étudiants font tout au long de leur parcours, qui permettent de créer du lien avec les structures locales et les collectivités,» selon Jean Jeltsch

Pourtant, la tendance est plutôt à la fermeture de postes par manque de candidats diplômés, et les candidatures à la formation sont en baisse.  Ainsi les Centres musicaux ruraux (CMR), premier employeur des musiciens intervenants en milieu scolaire,  « s’arrachent-ils les cheveux pour recruter, » alors que les Dumistes sont embauchés selon les mêmes conditions de recrutement qu’un titulaire d’un diplôme d’état (DE) ou d’un certificat d’aptitude (CA) , comme par exemple un professeur de conservatoire. 

Mêmes conditions de recrutement, même combat. Car, si l'on accède à un contrat de durée déterminée relativement facilement, la précarité reste la règle dans le milieu. Audrey, diplômée en 2016, en a fait les frais et a fini par changer de voie : 

« C'est un métier passionnant, très varié, mais complètement précaire. Ce qui est révoltant, c'est que les collectivités territoriales continuent à favoriser les contractuels au lieu de proposer un CDI aux musiciens intervenants avec qui ils travaillent déjà depuis plusieurs années.  Dans mon cas,  après ma première année, j'ai eu la mauvaise surprise de voir la mairie engager à ma place une autre personne quand mon contrat est arrivé à sa fin. » 

D'autant plus que la contrainte supplémentaire représente le concours de la fonction publique territoriale, dont l'obtention est la condition sine qua non pour être titularisé, et dont le calendrier est complètement aléatoire. « Cela devient impossible d'avoir des projets de vie lorsque tous les ans, en avril, vous attendez de savoir si vous serez renouvelés ou pas », avoue la jeune femme.

Même son de cloche du coté de la Fédération nationale des musiciens intervenants (FNAMI), qui, en absence de représentants syndicaux propres à ce corps du métier, se charge de dénoncer les conditions précaires de l'emploi :  pour certains musiciens intervenants les contrats à durée déterminé s’enchaînent depuis 25 ans. S'y rajoute le manque de reconnaissance au sein des équipes pédagogiques, à la fois au conservatoire et dans le milieu scolaire : 

« Si nous avons un quota de 20 heures par semaine, rien n'est prévu pour échanger avec les équipes pédagogiques du conservatoire ou de l'école. Nous n'appartenons ni à l'une ni à l'autre catégorie. 

En classe, c'est l'enseignant qui est le seul garant de la pédagogie selon les textes, alors que nous avons une formation complète en pédagogie. En même temps, nous n'avons pas non plus la reconnaissance des artistes musiciens. 

Il y a très peu d'associations locales qui peuvent regrouper les musiciens intervenants en guise de soutien. Nos collègues souffrent de l'isolement et les risques psychologiques sont très importants, » regrette Hélène Doré, coprésidente de la FNAMI. 

« Dans le contexte actuel, notre métier peut avoir un véritable rôle à jouer » 

Aujourd'hui, dans un contexte où la musique à l'école revient sur le devant de la scène, les musiciens intervenants espèrent être associés à de nombreux projets lancés par les ministères de l'Education nationale et de la Culture.« C'est un métier en expansion, explique Mathilde, musicienne intervenante dans le Rhône. On est beaucoup plus intéressants pour le mairies que les professeurs de musique. Un professeur de musique est payé pour donner un cours à un élève, alors que nous, on dispense un cours à 25 élèves, et on porte les valeurs de la musique à la portée de tous les enfants. »

Mais les sollicitations se font attendre, comme pour le Plan chorale, projet phare des deux ministères :  « En réponse à cette initiative, nous avons voulu constituer un collectif pour être interlocuteur unique pour le déploiement du chant choral. Pour l'instant, tous les textes sont parus et les politiques sont définies, mais seules les grandes structures qui ont l'habitude de travailler avec les DRAC en tirent leur parti, déplore Alexandre Martin, président de la FNAMI. Seulement, s'il n'y a pas de travail dans des territoires et les petites structures, l'implantation des chorales ne peut pas se faire. Et dans le plan des formations que le ministère de l'Education nationale veut déployer pour former les chefs de chœur, les musiciens intervenants ne sont pas pris en compte. Le ministère veut que les artistes viennent dans les écoles, ce qui est très bien, mais les musiciens intervenants sont déjà formés à travailler sur ce type de projet. » 

Selon le professionnel, c'est justement ce type de projets qui est l'avenir du métier : au delà d'un intervenant en classe, les musiciens intervenants seront de plus en plus coordinateurs de différents acteurs engagés sur un territoire, entre l'enseignement musical et général d'un coté, et le tissu culturel et artistique de l’autre. Une dynamique qui pour l'instant, est loin de couvrir tout le territoire national :

« C'est un métier relativement jeune, et nous manquons de recul par rapport à la diversité des situations d'embauche des musiciens intervenants, ainsi que d'une cartographie précise sur le territoire national. Selon les témoignages de nos membres, il y a de vraies zones blanches et l'activité se concentre surtout autour des 9 centres de formation, parce que les collectivités sont plus sensibilisées à la valeur ajoutée apportée par les musiciens intervenants, » explique Hélène Doré. Une valeur rajoutée qu'il n'est pas facile de faire valoriser auprès des collectivités territoriales, étant donné les restrictions budgétaires qui imposent des choix. 

La cartographie des MI recensés en 2015 et des MI adhérents 2018
La cartographie des MI recensés en 2015 et des MI adhérents 2018, © FNAMI

« Avoir un intervenant en musique ne fait pas partie de la culture française.

Alors que nous avons à la fois les compétences artistiques et pédagogiques, en plus d'avoir la connaissance du milieu scolaire et du tissu culturel et artistique d'un territoire. Mais dans le contexte actuel, où les politiques de l'éducation artistique et culturelle à l'école sont en demande de ce profil, notre métier peut y avoir une véritable rôle à jouer, » estime la coprésidente de la FNAMI.

Pour recenser toute la diversité des situations professionnelles des musiciens intervenants et sensibiliser l'opinion publique aux spécificités du métier, la Fédération organise les premières Rencontres nationales des musiciens intervenants du 17 au 20 octobre à Lille et à Tourcoing.