Musique et cerveau : le vrai du faux

Du fameux "effet Mozart" à l'oreille absolue, les effets de la musique sur le cerveau, attestés par les chercheurs, souffrent de nombreux a priori. Qu'en est-il véritablement ? Tour d'horizons avec la neuroscientifique québécoise Isabelle Peretz.

Musique et cerveau : le vrai du faux
Initiation prénatale à la musique : un mythe ?, © Getty / ullstein bild Dtl.

1.  Écouter Mozart rend plus intelligent 

FAUX. Et si, après seulement 10 petites minutes d'écoute d'une œuvre de Mozart, notre QI  augmentait ? C'est en 1993 que Francis Raucher et son équipe de chercheurs californiens lancent l'hypothèse qui se répandra ensuite comme une traînée de poudre et donnera naissance au mythe le plus connu, celui de l'effet Mozart

Rappelons les faits : dans la prestigieuse revue scientifique américaine Nature, Rauscher publie une étude qui démontre qu’après seulement dix minutes d’écoute de la Sonate pour deux pianos en ré majeur K 448 de Mozart, les adolescents soumis à l'expérience arrivent à mieux résoudre des tâches d’intelligence spatiale.  

L’annonce fait l’effet d’une bombe. Mozart est servi à toutes les sauces, rats et plantes y passent, les femmes enceintes et les nouveaux-nés reçoivent des compilations des œuvres de Mozart dans les maternités, et certains États américains vont jusqu’à obliger les structures publiques d’accueil de la petite enfance à diffuser du Mozart quotidiennement. Le marché des supports audio estampillés Mozart - censés rendre plus intelligents les enfants et les adultes - explose. En même temps, la controverse monte : de nombreuses études successives contredisent les résultats de Rauscher. Pourtant, le mythe de l'effet Mozart a la vie dure. Qu'en est-il véritablement ? 

Mozart, Bach ou Michael Jackson, c’est la musique que l’on aime qui améliorera nos facultés cognitives, parce qu’elle nous procure du plaisir, explique Isabelle Peretz, chercheuse québécoise en neurosciences, dans son livre Apprendre la musique, nouvelles des neurosciences. Et plus important encore : si l'écoute de la musique ne laisse pas notre cerveau indifférent, la pratique musicale aura un impact démultiplié sur nos performances intellectuelles. 

La chercheuse cite plusieurs études sur différentes populations d’élèves, plus ou moins jeunes, qui après avoir suivi un enseignement musical (piano ou chorale) à l’école, ont un taux de réussite plus élevé dans toutes les matières évaluées : « Apprendre à faire de la musique est un atout quand l’activité fait partie de l’éducation générale, et cela depuis l’âge de six mois jusqu’à la fin de l’adolescence. La musique favorise les facultés intellectuelles et sociales de l’enfant, mais seulement si elle est pratiquée en plus, et pas au lieu d’une éducation générale » conclut Isabelle Peretz. 

2.  Tous les musiciens sont bons en maths 

FAUX. Il y a 2500 ans déjà, Pythagore considérait la musique comme une science mathématique, au même titre que l’arithmétique, l’astronomie et la géométrie. Au Moyen Âge, la musique a une place de choix parmi les sept arts de l'enseignement, aux cotés des disciplines littéraires, de l'astronomie, de la géométrie et de l'arithmétique. De nombreux compositeurs à travers l’histoire se sont inspirés des mathématiques pour théoriser ou composer de la musique, et Jean-Sébastien Bach en est le plus illustre exemple, imbriquant la théorie des nombres et des procédés mathématiques dans ses nombreuses compositions, la plus célèbre étant la fugue de l'Offrande musicale

Mais le contraire est aussi vrai : les scientifiques, les physiciens, les mathématiciens peuvent être d'excellents musiciens. Encore un illustre exemple : Albert Einstein, qui était un violoniste hors pair. Mais cela veut-il forcement dire qu’une prédisposition pour la musique implique une meilleure compréhension des mathématiques, comme on a tendance à le croire ?

Pour Isabelle Peretz, il s’agirait de deux formes d’intelligence distinctes : « Musique et mathématiques partagent certains mécanismes, écrit-elle. Tout comme le langage et la musique partagent plusieurs mécanismes. La considération en bloc de facultés ou de formes d’intelligence, comme la musique et les mathématiques, facilite la comparaison, mais pas nécessairement la compréhension de leurs mécanismes d’opération », conclut-elle.

3.  La musique fait du bien 

VRAI. Vous écoutez votre morceau préféré des milliers de fois de suite, éprouvant à chaque fois des frissons dans tout le corps ? Cette sensation traduit parfaitement le rapport que la musique entretient avec nos neurones. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vous passez des heures entières scotché à votre casque, pourquoi vous courez à votre répétition de chorale après une longue journée de travail ? Parce que la musique fait du bien. 

Le plaisir ressenti vient de la sécrétion de la dopamine dans les circuits de la récompense, explique Isabelle Peretz. La dopamine est le neurotransmetteur du plaisir et de la motivation, le même qui est secrété au moment d'un bon repas, par exemple, mais aussi sous l'emprise des drogues ou pendant le sexe. 

« Si vous demandez à des étudiants ce qui leur procure le plus de plaisir dans la vie, écrit Isabelle Peretz, ils vous dirons que la musique vient juste après le sexe et le soleil, et bien avant la nourriture et le sommeil. »

C'est dire l'emprise que la musique exerce sur le cerveau. Autant en profiter, c'est gratuit (ou presque), socialement valorisant, excellent pour la santé et totalement légal !

4.  Pour devenir musicien, tout se joue avant 3 ans 

FAUX. Dans la course à la performance, c'est le mythe qui a le plus hanté les nuits des jeunes parents. De l'éveil musical in utero à l'exposition musicale prénatale, la musique fait une entrée de plus en plus précoce dans la stimulation des enfants. Il faut faire vite : avant trois ans, les facultés cognitives sont à leur apogée, et si l'on loupe ce coche, le sort de notre enfant sera scellé à jamais : il ne deviendra pas musicien. 

Cette croyance puise ses origines notamment dans la théorie des périodes critiques de l'apprentissage, ces phases du développement cognitif de l'enfant où certaines acquisitions sont plus fluides, parce que prioritaires.  Par exemple, à la naissance, le bébé naît avec une prédisposition pour apprendre toutes les langues du monde, capacité qui déclinera au cours de la première année de vie en fonction des traits pertinents de sa langue maternelle. Mais cela ne veut pas dire que le bébé perdra toute faculté de discrimination sonore par la suite. 

Les récentes découvertes des neuroscientifiques nous rassurent sur ce plan. La plasticité cérébrale, cette capacité du cerveau à se modifier et réorganiser ses connexions sous l'effet des expériences et des apprentissages, perdure toute la vie. Autrement dit : contrairement à ce que l'on croyait il y a encore quelques années, on peut produire de nouvelles connections entre nos neurones même à l'âge avancé ! 

« Quatre mois d'apprentissage formel du piano, écrit Isabelle Peretz, avec l'apprentissage de la lecture, améliorent non seulement l'humeur, mais les activités dites exécutives, telles que l'attention et la planification, chez les 70 ans. » 

A noter aussi que l'apprentissage de la musique a un effet protecteur sur le cerveau : les musiciens sont moins affectés par le déclin des facultés auditives provoquées par l'âge, par exemple. Si une initiation musicale précoce suscite effectivement un apprentissage plus rapide, ne nous interdisons rien, on peut devenir musicien à n'importe quel âge de la vie !

5.  On a du talent ou on n'en a pas 

FAUX. On a du talent, ou on n'en a pas...  c'est la phrase qui tue dans l’œuf tout projet du musicien amateur. Y a-t-il un gène pour la musique ? Quel est le rôle du talent ? Existe-t-il, à l'instar de la « bosse des mathématiques », une « bosse du musicien » ?

Nous ne guettons plus les protubérances sur le crâne pour déceler une prédisposition naturelle, comme pouvait le faire Franz Joseph Gall, contemporain de Mozart et initiateur de la phrénologie. La bosse du crime, la bosse des mathématiques et la bosse de la musique sont classées parmi les accidents de l'histoire de la science. Il n'empêche que nous ne sommes pas tous égaux devant l'apprentissage de la musique, et c'est dans notre capital génétique qu'il faut en chercher l'origine.

Pour la musique, comme pour d'autres disciplines artistiques, un brin de talent n'est pas de trop. A investissement égal en termes d'heures ou d'années de pratique, les plus doués réussiront mieux. Isabelle Peretz compare le talent musical aux arbres. Les plus grands ne seront pas ceux qui ont reçu le plus d'eau, mais ceux qui ont les meilleurs gènes, écrit-elle. Mais en ce qui concerne la musique, le talent a été généreusement distribué : les études montrent que 95% de la population a toutes les prédispositions pour atteindre un excellent niveau, à condition de s'y investir suffisamment. 

Cependant, les gènes ne sont pas « les seuls maîtres à bord, précise Isabelle Peretz. L'environnement peut influencer la façon dont le code génétique est exprimé chez un individu. » Autrement dit, seul un contexte favorable permettra au talent de s'épanouir, et vice versa.

Statistiquement, pas plus de 2,5% des personnes n'ont aucune prédisposition pour la musique, le reste étant les amusiques, les personnes atteintes d'une anomalie neurogénétique qui rend l'apprentissage de la musique extrêmement difficile. 

6.  Point de musicien sans l'oreille absolue

FAUX. Il s'agit du fantasme par excellence de tout apprenti musicien. Cette faculté impressionnante de pouvoir associer un son joué au nom de la note lui correspondant, semble pour certains un Graal inaccessible. Il fut un temps où l'oreille absolue était un critère de sélection à l'examen d'entrée aux conservatoires. Nombreux sont les musiciens à entretenir le souvenir frustrant des dictées musicales, où une personne sur vingt répondait du tac au tac et monopolisait toute l'attention du professeur, alors que les autres calculent mentalement les intervalles joués pendant de longues minutes. 

Mais ce que nous savons moins, c'est que beaucoup de personnes pourvues d'une oreille absolue se passeraient bien de ce "don". La traduction systématiquede tous les sons du quotidien en notes de musique - sirène des pompiers, sonnerie du téléphone, tonalité de l’ascenseur, etc. - peut entraîner une gêne. Assister à un concert dans lequel on perçoit un infime décalage dans l'accord des instrumentistes peut devenir une torture. 

Non seulement avoir l'oreille absolue n'est en aucun cas le gage d'un talent musical exceptionnel, mais en plus seulement 10% de musiciens occidentaux en sont pourvus.

Mais d'où vient-elle, cette oreille absolue ? Selon Isabelle Peretz, c'est une différence structurelle du cerveau présente à la naissance, résultat de l'expression d'une multiplicité de gènes, qui n'a pas d'impact sur les facultés cognitives de l'individu. Une forme de synesthésie, d'association involontaire entre un son et un mot, qui vient de l'activation « de connexions entre réseaux neuronaux adjacents qui, dans un cerveau normal, sont inhibés, » nous apprend la chercheuse.

Alors, même si vous n'avez pas l'oreille absolue, que vous avez passé l'âge critique de trois ans et que vous n'avez jamais eu la moyenne en maths, vous avez certainement assez de talent pour vous lancer, Mozart ou pas, dans la musique. Et votre cerveau vous en remerciera toute votre vie durant !