Quel est le rôle du livre-disque dans l'éveil musical des enfants ?

Le livre-disque est une première expérience du spectacle partagé en famille, selon Michèle Moreau, directrice de Didier Jeunesse. A l'occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, rencontre avec une éditrice qui se consacre aux livres à écouter.

Quel est le rôle du livre-disque dans l'éveil musical des enfants ?
Le livre-disque avec Michèle Moreau, directrice de Didier Jeunesse, © Getty / eclipse_images

« Le répertoire oral qu'on entend dans la petite enfance transmis par la famille, par les grand- parents ou par l'école, est primordial », constate Michèle Moreau, directrice des éditions Didier Jeunesse. Partie, dans ses premières collections, de l'association entre la mélodie d'une langue et la musique de sa culture d'origine, Michèle Moreau aborde dans ses livres-disques aussi bien le ballet que l'opéra, la comédie musicale que le jazz. A l'heure du 30e anniversaire de la maison, l'éditrice revient sur sa ligne éditoriale, construite autour de la musicalité de la langue et la puissance narrative de la musique.

France Musique : Comment êtes-vous venue à l'idée de proposer des livres-disques, d'associer la musique à vos choix éditoriaux ?

Michèle Moreau : Au début, il y a eu les comptines. A l'époque, j'étais éditrice scolaire des méthodes de langues chez Didier Jeunesse. Je me suis dit : pourquoi ne pas faire entendre les comptines en langues étrangères ? Pour moi, la voix est très importante. Je travaille tous mes textes à voix haute. Dans toutes les cultures on chante pour apprendre les parties du corps, on berce les enfants, on chante en faisant les marionnettes avec les mains... Puis j'ai eu l'idée de valoriser des langues peu visibles, mais qui sont pourtant parlées par des milliers de petits écoliers français à la maison, comme l'arabe ou le berbère. C'était le début de la collection Comptines du monde, que j'ai voulu ancrer dans un format luxueux, avec des textes en langue originale et pour laquelle j'ai voulu sélectionner le plus beau sur le plan musical. Je suis allée chercher les musiciens et les instruments typiques de chaque culture, dans une démarche qui ne dénature pas le matériel musical tout en le rendant moderne et audible aux oreilles occidentales.

Aujourd'hui vous proposez dans vos collections un choix très varié autour de la musique classique et le jazz. Comment y êtes-vous venue  ?

C'était suite à ma découverte de Pierre et le loup, que je n'avais pas écouté enfant, mais que je voulais faire découvrir à mes filles. J'ai commencé tard à oser m'intéresser à la musique classique, parce que je suis d'une famille qui n'était pas mélomane. Je trouve dommage que cette musique qui provoque de telles émotions soit réservée à une élite. Elle est tellement socialement marquée, et c'est de plus en plus le cas. En même temps, elle peut devenir facilement accessible grâce à la narration. Un enfant peut découvrir un instrument en écoutant Pierre et le loup, et peut-être voudra-t-il apprendre à en jouer plus tard... Donc le rôle du livre-disque, qu'il feuillette en l'écoutant, c'est d'éveiller sa curiosité pour la musique classique. 

Pierre et le loup, La boite à joujou, Satie, Chopin, La Petite Sirène... Parfois vous choisissez un compositeur, parfois un style de musique, parfois une oeuvre littéraire ou scénique. Comment se construisent vos projets ? 

Chaque projet est unique. Je suis un peu comme un metteur en scène : une idée me trotte dans la tête et attend souvent une rencontre pour que le fil rouge se déroule : une oeuvre littéraire, un désir de parler d'un compositeur, une oeuvre que je souhaite mettre à la portée des enfants. Si je pars d'une idée littéraire, je choisis des livres emblématiques de la littérature jeunesse : La petite sirène, Pinocchio, Peter Pan, Les Malheurs de Sophie et je leur associe un musicien, un type de musique. J'en discute avec les interprètes, comme pour l'album autour de Schumann pour lequel Claire-Marie Le Guay m'a fait une sélection d’œuvres en s'inspirant de la trame de l'histoire.

Après il faut trouver la bonne association, la bonne sélection entre ce qu'on va mettre dans le disque et dans le livre. C'est un jeu qui est différent à chaque fois. Depuis un temps déjà, je me demande comment écouter Bach ou Debussy, par exemple. Je n'ai pas encore trouvé ma réponse. Une rencontre avec un auteur pourrait me montrer la voie.

Votre catalogue est très varié : il comprend  la comédie musicale, la musique instrumentale, le ballet, l'opéra, le jazz... Comment choisissez-vous le genre que vous voulez aborder ?

Cela se fait aussi à travers des rencontres. Je suis mes envies et je regarde mes filles. Je me souviens que jeune maman j'aimais beaucoup raconter La flûte enchantée, mais je trouvais très compliqué de résumer l'histoire. Donc je me suis dit qu'il faut qu'un auteur me raconte l'histoire de façon à ce que cela tienne la route dans la narration pour un enfant. Mon expérience des concerts jeune public, que j'ai beaucoup vu, m'a beaucoup inspiré et donné envie de faire des choses autour de la musique classique. Mais j'ai souvent été déçue par ces spectacles qui me donnaient l'impression de ne pas assez toucher les enfants. Ils n'étaient pas assez scénarisés, je restais sur ma faim. On va un peu trop souvent chercher les gens qui ont baigné dans la musique, alors que c'est très intéressant d'aller chercher ailleurs, comme pour le Carnaval des animaux, que j'ai confié à un conteur spécialisé dans des calembours qui ne connaissait pas du tout l'oeuvre. C'est pour cela que je demande à mes réalisateurs de tisser au mieux le texte et la musique. Pour moi, raconter une histoire avec de la musique, ce n'est pas gratuit. C'est comme une bande son d'un film très travaillée qui doit donner envie d'écouter la musique.

A qui s'adressent vos albums ? Sont-ils didactiques ou plutôt destinés aux familles ?

Je n'aime pas parler de pédagogie. Notre mission d'éditeur est de provoquer cet émerveillement partagé entre les parents et leurs enfants, entre les éducateurs et les élèves. C'est une mission d'éveil. C'est dommage d'ailleurs de se priver de l'écoute en famille, de revivre avec son enfant l'émotion de ce qui est une première expérience du spectacle, un éveil à l'art et à la vie.

Comment se porte le livre-disque aujourd'hui ?

Il y a une grande concurrence entre les éditeurs, mais je ne dirais pas qu'il soit en perte de vitesse. Le vrai problème, c'est la ringardisation de l'objet CD, au point que même les médiateurs en bibliothèques n'osent plus en proposer aux parents et aux enseignants en pensant qu'il n'ont plus de lecteurs CD à la maison. Or, les lecteurs CD sont encore nombreux, et nos livres-disques sont des objets qu'on aborde aussi bien en les feuilletant, qu'en écoutant le disque. Nous proposons aussi l'écoute en streaming, cela rassure les gens, ils se disent qu'ils pourront avoir accès à l'écoute où qu'ils aillent. Mais je crois toujours au disque qui accompagne l'album, c'est un objet que l'on aime partager. Il suffit de rappeler aux jeunes parents leurs souvenirs d'enfant liés à une collection particulière souvent écoutée en famille... Et rappeler toujours qu'écouter un livre-disque, c'est aller à l'encontre du zapping, développer la concentration, l'attention, et un espace intérieur de l'enfant qui fera qu'il pourra s'approprier cette découverte. Enfin, bien sûr, le livre-disque c'est profiter de ce moment privilégié où l'on est loin de l'omniprésence des écrans dans nos vies.