Handicap et enseignement musical : portrait de Delphine Decaëns, professeure de piano malentendante

Les personnes malentendantes peuvent-elles faire de la musique, en faire leur métier, voire l'enseigner ? La professeure de piano Delphine Decaëns prouve que c'est possible. Aujourd'hui spécialisée dans l'accueil des enfants en situation de handicap, elle témoigne.

Handicap et enseignement musical : portrait de Delphine Decaëns, professeure de piano malentendante
Enseignement musical et handicap : portrait de Delphine Decaëns, professeure de piano malentendante, © Getty / Sam Edwards

Au premier abord, le parcours de Delphine Decaens ressemble à n'importe quel parcours de musicien professionnel : diplômée de la Schola Cantorum de Paris et du Conservatoire national de région (CNR) de Saint-Maur-des-Fossés, elle est titulaire du diplôme d'État et professeur de piano depuis plus de 25 ans. Or, Delphine Decaens est malentendante, un handicap qu'elle a longtemps caché, y compris à ses professeurs de musique. 

"Personne ne savait que j'étais malentendante. J'ai commencé le piano à 6 ans, j'étais appareillée à l'âge de 14 ans. Je compensais énormément, je ne voulais pas que ça se sache, c'était hyper tabou, et j'étais très malheureuse dans la société et à l'école. La musique était le seul en droit où j'étais bien. Parce que comme je suis née avec une surdité congénitale bilatérale. Sans appareillage, je comprends tout de travers mais je ressens énormément les vibrations. Mais comme j'ai l'oreille absolue, ça permet de se réapproprier l'écoute et de développer le langage ensuite."

Delphine Decaens réussit brillamment ses études de musique sans aucune adaptation particulière, et décide à 17 ans de se consacrer à l'enseignement. Très vite, elle se spécialise dans l'accueil des élèves en situation de handicap. Aujourd'hui, elle enseigne au Conservatoire à rayonnement communal de Montargis et dans l'école de musique qu'elle a fondée, à une vingtaine d'élèves qui viennent parfois de loin. Malgré la loi de 2005 qui garantit à chaque personne porteuse d'un handicap l'accès aux établissements d'enseignement artistique, les élèves en situation de handicap sont encore très minoritaires dans les conservatoires. La première raison est l'appréhension des enseignants :

"L'enseignant va vous dire : Je ne peux pas le prendre, je ne suis pas formé. C'est ce que j'entends souvent : on manque d'outils pour aller plus loin. J'ai l'impression d'être une extraterrestre par rapport à ça ! Quand j'ai commencé, je n'étais pas formée ! Et la plupart des formations vous donnent des pistes, et les outils, c'est vous qui les construisez ." 

Et la clé, c'est l'expérience. Delphine Decaens a élaboré sa méthode qui s'inspire de l'orthophonie, de la méthode Martenot et de la méthode Dolce pour les enfants autistes. Pâte à modeler pour travailler le toucher, foulards et crayons pour donner des repères, la musique lui permet de travailler la coordination, la latéralisation et d'autres fonctions exécutives et s'appuie sur les points forts de chaque élève : 

"On peut s'adapter. A partir du moment où on est ouvert et bienveillant, que l'on n'est pas dans l'urgence et que l'on n'a pas l'impératif du résultat, l'idée est de mettre en place des parcours adaptés. "

La professionnelle dispense aujourd'hui les formations pour outiller les enseignants des conservatoires, et a élaboré une méthode de rééducation par la musique des enfants sourds. Elle espère par son exemple convaincre davantage de parents d'enfants en situation de handicap de pousser la porte d'un conservatoire, parce que, selon la professionnelle, ils sont encore trop nombreux à penser que leur enfant n'y a pas sa place :

"Il y a beaucoup d'appréhension, c'est encore très tabou. Il ne faut pas se dire : 'mon enfant est sourd ou aveugle et il ne peut pas faire de musique'. Elle peut jouer un rôle énorme tout d'abord pour l'épanouissement personnel de l'élève, mais aussi lui permettre de communiquer, affiner son oreille et jouer avec les autres."