Le cerveau des pianistes jazz plus réactif que celui des pianistes classique ?

Vous êtes plutôt improvisation jazz ou sonate de Beethoven ? En tous cas, peu de musiciens optent pour les deux à la fois, et cela vient du cerveau. Explications.

Le cerveau des pianistes jazz plus réactif que celui des pianistes classique ?
Passer de la partition classique à une impro engage des circuits totalement différents dans le cerveau , © Getty / Pacific Press

« C'est très dur de passer de la musique écrite à une improvisation », affirme le pianiste jazz Paul Lay qui a reçu une formation classique avant de se consacrer au jazz. « Quelle que soit votre maîtrise de l’instrument, cela n’a rien à voir. Tout simplement, on passe par différents canaux en fonction de la musique que l'on joue. »

Un constat partagé par de nombreux musiciens, comme cette pianiste classique, frustrée d'écouter les pianistes jazz improviser avec une telle facilité : « Malgré le fait que j’ai passé ma vie au piano et continue à le faire, je suis incapable d’un tel lâcher prise, d’une telle inventivité. » Pourtant, elle ne manque ni de technique, ni d’expérience, et encore moins de réactivité étant accompagnatrice professionnelle de chanteurs et d'instrumentistes. D’un point de vue extérieur, on imagine les pianistes professionnels pouvant basculer avec aisance d’un registre à l’autre, après tout, ils connaissent tous leur harmonie sur le bout des doigts. Pourtant, leurs témoignages prouvent le contraire. 

Interpréter une sonate de Beethoven ou improviser sur un standard de jazz mobiliserait chez les musiciens des compétences différentes. « Nous n'avons pas le même matériel de base dans lequel on puise,expliquait récemment le pianiste jazz Yaron Herman au micro de France Culture.On [les pianistes jazz] ne fait pas une relecture, nous sommes plus libres à développer notre propre langage dès que l’on possède un vocabulaire riche.  Le travail de l’improvisateur est non seulement de connaitre une langue, mais savoir comment en créer d’autres.  L’improvisateur est censé manipuler des structures dans un souci de cohérence, de logique, afin de raconter une histoire. » Alors qu'un interprète classique se fie au texte qu'il souhaite d'abord traduire à la perfection, en apportant bien entendu une touche personnelle. 

Et le cerveau ?

On sait que la pratique musicale a une grande influence sur la formation, l'activité et la communication des circuits neuronaux : la discrimination sonore, la motricité, la synchronisation, l'anticipation chez les musiciens professionnels sont aiguisés grâce aux années de pratique régulière. Mais dans une récente étude menée à l’Institut du cerveau et des sciences cognitives Max Planck (MPI CBS ) de Leipzig, les scientifiques sont allés un peu plus loin. L’équipe de la neuroscientifique Daniela Sammler s’est penchée sur l’activité cérébrale des pianistes professionnels spécialisés dans le jazz ou dans le classique, et a observé qu'en fonction du style de musique joué, la réponse dans leur cerveau n’était pas la même. 

« La différence entre les pianistes classique et les pianistes jazz est dans la façon dont ils planifient leur jeu. Les deux styles demandent  différents types d’exigence au musicien : pour le classique, une interprétation habile, pour le jazz, une créativité dans l’improvisation. Comme pendant le jeu, ce sont différents circuits qui sont sollicités dans le cerveau, et il est donc difficile de basculer de l’un à l’autre », explique Daniela Sammler.

Trente pianistes professionnels, une moitié spécialisée en jazz et l’autre en musique classique, ont participé à l’étude. Ils devaient imiter le jeu d'une main sur l’écran qui interprétait une suite d'accords, tout en corrigeant en temps réel les erreurs d'harmonies ou de doigtés. Leur activité cérébrale était enregistrée par des récepteurs placés sur leur tête.  

Les résultats ont démontré que le cerveau des pianistes de jazz anticipait plus rapidement que celui des pianistes classique. « Les pianistes jazz identifiaient immédiatement l'erreur harmonique, l’intégraient et s'adaptaient plus vite. Les pianistes classique mettaient plus de temps à réagir, butant sur les aspects techniques ou les erreurs de doigtés plus que sur la suite harmonique », explique la scientifique.

L'imagerie cérébrale a confirmé les observations des scientifiques. « Lorsqu'ils étaient confrontés à une irrégularité harmonique, les pianistes classique montraient une activité plus importante dans les aires frontales, responsables des situations de conflits. En clair, les pianistes classique géraient d'abord une situation de stress, et passaient ensuite à la "reprogrammation de la tâche", située dans la zone postérieure du cerveau. Les pianistes jazz, au contraire, déclenchaient quasiment immédiatement la "reprogrammation". Pour eux, l'imprévu et la surprise étaient une option intégrée dès le départ. » 

Pour Daniela Sammler, dans le cerveau d'un pianiste professionnel, jouer du jazz ou du classique, c'est un peu comme hésiter entre le français et l'allemand : « Les circuits activés par l'un ou l'autre genre, c'est un peu comme le bilanguisme. On peut maîtriser deux langues, mais on ne peut pas parler les deux en même temps. »