Comment les musiciennes vivent-elles leur grossesse ?

Comment les musiciennes vivent-elles leur grossesse ? Comment peut-elle affecter leur pratique ? Comment retrouver son niveau d'avant ? Pourquoi est-ce un sujet dont on parle si peu ? Musiciennes et professionnelles répondent.

Comment les musiciennes vivent-elles leur grossesse ?
Musiciennes et grossesse, © Getty / Teeradet Yoonim / EyeEm

Nous sommes le 16 juin 2019, à la Philharmonie de Paris. Sur scène, la trompettiste de jazz Airelle Besson fait son retour après avoir donné naissance à une petite fille.  Son public ne le sait pas, mais la musicienne revient de loin. À cause de la grossesse, elle a dû mettre sa carrière entre parenthèses pendant un long moment :

« Le premier mois, ça allait. Mais à partir du deuxième mois, j'ai été très malade et j'étais alitée complètement et quasiment hospitalisée, parce que j'ai perdu à peu près 10 kilos en deux, trois mois", témoigne la musicienne « "Évidemment, c'est à la fois la joie d'être enceinte, qui est l'une des plus belles choses qui puisse arriver à une femme. Et en même temps, c'était très difficile. À un moment donné, je me suis dit 'Si je ne peux pas faire de la trompette, je vais au moins composer' [Airelle est également compositrice, arrangeuse et cheffe d'orchestre, ndlr], mais j'étais trop fatiguée. Au bout de cinq minutes je redevenais malade. » 

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Une grossesse difficile suivie de complications à la naissance du bébé. Les médecins ont alors prévenu Airelle qu'elle en aurait pour plusieurs mois avant de se rétablir complètement : « Effectivement, il a fallu que j'annule tout. J'ai dû annuler un an d'activités, ce que je n'avais pas du tout anticipé. »

Si le témoignage d'Airelle est loin d'être une règle, il est symptomatique d'une réalité : les musiciennes ne sont pas suffisamment accompagnées pour leur projet de grossesse. Les femmes se demandent si la proximité de l'instrument par rapport à leur ventre peut empêcher le fœtus de bien se développer. D'autres encore craignent que le son produit soit nocif ou gênant. Les musiciennes dont la production sonore est basée sur le souffle, les trompettistes, les hautboïstes et les chanteuses, se demandent si leur pratique peut mettre en péril le bon déroulement de la grossesse. L'information concernant les conséquences éventuelles sur leur pratique et leur carrière est très difficile à trouver : très peu d'études disponibles s'y intéressent, et les professionnels spécialisés sont très rares.

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La pratique musicale et la grossesse sont-elles compatibles ?

Continuer à jouer ou chanter pendant sa grossesse n'est pas du tout contrindiqué, confirme Evodie Paul, kinésithérapeute et l'une des rares professionnelles spécialisées dans l'accompagnement des musiciennes pendant et après la grossesse. Elle recommande même de continuer sa pratique tout en l'adaptant à son état général, pour éviter de se retrouver trop en dessous de son niveau de performance. « Avant, on disait aux femmes 'surtout, ne faites rien pendant votre grossesse ou après votre accouchement'. Maintenant, on sait que c'est faux, on sait qu'il ne faut pas tout arrêter : il faut juste être progressif dans la reprise de l'activité, savoir se ménager. » 

Il s'agit également de se faire accompagner, notamment pour les pratiques qu'Evodie Paul appelle "à risque" pour les conséquences de la grossesse et du post-partum, comme l'incontinence de l'effort ou la descente d'organes. Mais qui ne mettent pas en péril ni la mère ni le fœtus, selon la professionnelle : « La grossesse donne un appui et les côtes s'ouvrent, ce qui au contraire facilite la pratique pour les instrumentistes à vent et les chanteuses. Mais les musiciennes qui utilisaient mal leur diaphragme, leur cingle abdominale et leur plancher pelvien continueront à mal l'utiliser, et c'est cela qu'il faut surveiller. »

Hélène Devilleneuve est hautboïste à l'Orchestre philharmonique de Radio France. Pendant sa première grossesse, le fait de jouer de son instrument lui provoquait des contractions :

« Le hautbois est un instrument qui a beaucoup de pression et pas beaucoup de débit. Le trou de sortie d'air est tout petit, mais en même temps, derrière, il y a énormément de pression, identique à la trompette", décrit-elle :« Donc évidemment, ça fait toujours trop d'air à l'intérieur et jamais assez d'air dehors, à la différence de la flûte ou du chant, où tout ce qu'on prend dans les poumons ressort très rapidement, comme la clarinette également. » Au cinquième mois, Hélène a dû être arrêtée : « J'avais des contractions mais à partir du cinquième mois, quand je marchais un peu longtemps. C'est le cas d'énormément de femmes qui sont en grossesse et qui ont déjà des contractions. C'est assez courant dans les pathologies des femmes enceintes. »

Quid du congé maternité ?

« Lorsque je suis tombée enceinte, j'étais déjà titulaire à l'orchestre. Pendant que je n'étais pas là, il y a des remplaçants qui sont appelés, comme dans chaque congé maladie, finalement. J'ai pu bénéficier d'un mois supplémentaire parce que j'allaitais, et à mon retour, j'ai retrouvé mon poste », raconte Hélène Devilleneuve.

La législation française prévoit six semaines de congé maternité avant et dix semaines après l'accouchement. Selon Mélodie Carecchio, professeure de flûte et mère de deux enfants, un délai insuffisant pour que la musicienne retrouve sa forme d'avant : « Pendant la grossesse, j'ai perdu beaucoup au niveau de ma capacité respiratoire. À cela s'est ajoutée la fatigue des premiers mois avec un nouveau-né. Impossible pour une musicienne de retrouver la forme dans ces conditions et en si peu de temps. »

Encore faut-il pouvoir en bénéficier. Systématique pour les salariées, ce congé ne l'est pas du tout pour les intermittentes du spectacle. Plusieurs associations accompagnent les femmes dans leurs démarches pour leur permettre de faire valoir leurs droits. Et ce n'est pas une mince affaire, comme l'explique Amandine Thiriet, chanteuse et fondatrice des Matermittentes, collectif de défense des droits des salariés intermittents :

« Pour une intermittente du spectacle, ce n'est pas systématique. Les personnes qui ne sont pas en contrat au moment du congé sont en période de chômage. À ce moment là, c'est plus compliqué : une personne qui est au chômage long, qui a eu un CDI avant, ce n'est pas non plus un problème parce qu'elle peut remonter 12 mois en arrière et garder son contrat de l'année dernière. Elle touchera aussi l'équivalent de ce qu'elle gagnait à son dernier contrat. Mais une intermittente du spectacle alterne des périodes où elle travaille, et des périodes où elle ne travaille pas. Et les conditions d'ouverture des droits sont assez réduites, nuance Amandine Thiriet.  Comme il y a beaucoup d'entrées en général, on essaie toujours de trouver un moyen. En gros, il faut soit les 150 heures en trois mois avant le congé maternité ou avant la grossesse, soit les 600 heures en 12 mois avant le congé maternité ou la grossesse, sachant que l'on peut remonter au dernier contrat de travail à la date clé.»

Amandine a vécu sa deuxième grossesse en Allemagne. « Le congé parental en Allemagne est d'un an et la femme est rétribuée à 65% des revenus de l'année d'avant pour s'occuper de son bébé. Elle peut encore travailler pour compléter ses revenus jusqu'à un certain seuil. J'ai donc pu aller jusqu'à 4 500 euros de revenus si je voulais faire quelques concerts par mois. Cela me permettait à la fois de reprendre doucement le travail, mais sans me mettre la pression. »

Comment retrouver son niveau d'avant ?

Et pour retrouver son niveau de pratique, une musicienne a besoin de bien plus en termes de rééducation qu'une femme qui aurait un autre métier, à l'exception des sportives de haut niveau, souligne Evodie Paul. Alors que dans le domaine du sport, la remise à niveau après l'accouchement est chose acquise, une fois de plus, les musiciennes ne sont pas suffisamment accompagnés, alors qu'elles aussi ont besoin d'une rééducation adaptée à leur spécificité :

« Je reçois des femmes qui vont repartir sur des concerts immédiatement après leur fameux délai de dix semaines.Mais elles ne sont pas du tout prêtes physiquement parce qu'elles ont récupéré ce qu'une femme 'lambda' a récupéré. On doit amener ces femmes beaucoup plus loin dans leur rééducation, jusqu'à la reprise intensive de leur art. »

Airelle Besson a, quant à elle, soigneusement suivi toutes les étapes de rééducation. Elle était pressée de rejouer, d'autant plus que la date du 16 juin et de son concert de retour a déjà été arrêtée : « Quand j'ai tout terminé, le médecin m'a dit 'C'est bon, maintenant, vous pouvez reprendre la trompette, vous êtes en capacité musculaire de le faire.' Et là, je me suis retrouvé à me dire : 'Je n'ai pas joué pendant neuf mois, par où je recommence ?' » 

Il restait une dernière étape : retrouver sa technique de musicienne. Pendant trois semaines, Airelle travaille avec son professeur de trompette classique selon une feuille de route draconienne. « Il m'a coaché comme une sportive, et au fur et à mesure j'ai pu reprendre. Mon endurance est revenue tout doucement. Et je suis revenue, mais encore plus chargée de l'envie de jouer. Le concert qu'on a donné à la Philharmonie avec mon quartet était magique. On était tellement heureux d'être sur scène, de se retrouver. Et beaucoup de musiciens m'ont dit que ma manière de jouer a changé... plutôt en positif, en mieux ! »