Anssi Karttunen : « Une fragilité ou un mauvais geste, et on se met en danger »

Anssi Karttunen est violoncelliste professionnel de renommée internationale. Alors qu'il était au sommet, un dysfonctionnement neurologique à sa main droite a failli mettre fin à sa carrière. Il témoigne pour briser les tabous et alerter sur l'importance de la prévention et de la transparence.

Anssi Karttunen : « Une fragilité ou un mauvais geste, et on se met en danger »
Anssi Karttunen, © IrmeliJung AK

Lorsqu'il parle de sa vie de musicien professionnel, Anssi Karttunen dit qu'il « part son violoncelle sous le bras là où on le demande, pour mieux revenir ». Soliste et chambriste, il est parmi les violoncellistes les plus recherchés aujourd'hui et joue avec les plus grands. Installé à Paris depuis les années 1980, il partage sa vie entre les répétitions et les concerts, les voyages et les cours à l'Ecole normale de musique. 

Mais Anssi Kartunen est un revenant. Il y a quelque temps, à l'âge de 48 ans, un dysfonctionnement neurologique à sa main droite a failli mettre fin à sa carrière. Le chirurgien de la main qu'il a aussitôt consulté ne pouvait pas l'aider. Heureusement, il a appris par hasard l'existence d'une clinique spécialisée dans les troubles musculo-squelettiques des musiciens en Allemagne. 

Aujourd'hui, ce chapitre est clos, mais Anssi Karttunen tient à témoigner pour briser ce sujet encore tabou parmi les musiciens, et pour plaider pour une prise de conscience de l'importance de la prévention.

France Musique : Les problèmes de santé sont un sujet tabou pour les musiciens, notamment les blessures ou les dysfonctionnements liés à la pratique de l’instrument. Vous en parlez ouvertement. Quelle est votre expérience dans le milieu des musiciens professionnels ?

Anssi Karttunen : J’ai eu beaucoup de chance. Pendant longtemps, je n’ai pas eu de problèmes physiques particuliers liés à mon instrument. Mais à l’époque où j’étudiais, dans les années 1970 et 80, on ne parlait pas du tout, dans les conservatoires, des dangers liés à l’instrument ou à la posture. C’était chacun pour soi. On commençait à entendre parler de la technique Alexander, mais cette information circulait parmi les élèves seulement. Les musiciens ne disaient jamais s’ils avaient eu des problèmes. Surtout : ils évitaient que ça se sache. Dans un sens, je les comprends, parce que notre vie dépend de notre bien-être. S’il y a un soupçon que tel ou tel musicien ne va pas bien, la rumeur court vite, et chacun a peur pour ses engagements. Même les médecins que j’ai rencontrés plus tard m’ont dit que la plupart de leurs patients préfèrent être extrêmement discrets. Mais justement pour cette raison, j’ai toujours voulu être transparent : si un musicien passe sa vie sans avoir à se confronter aux problèmes majeurs, c’est comme gagner au loto. La plupart de nous auront eu un tas de problèmes et ces problèmes sont le plus souvent liés à notre instrument.

Lorsque l’on est musicien et confronté à un problème lié à la pratique de l’instrument, est-il facile de se faire aider ? 

Aujourd’hui la situation s’est beaucoup améliorée par rapport à ce que j’ai pu connaitre il y a vingt ans. Nous avons maintenant des réseaux parmi les musiciens qui ont travaillé avec de vrais professionnels spécialisés dans les problèmes des musiciens. Chaque instrument est différent, mais nous avons en commun le fait que le travail que l’on fait est très répétitif. Nous avons des périodes où l'on est amené à travailler extrêmement dur, des journées entières, et on ne réalise pas que, si jamais il y a le moindre problème de posture, une fragilité ou un mauvais geste que l’on répète des centaines de fois, on se met en danger. Donc, nous avons vraiment besoin de professionnels pour nous soigner, mais aussi de personnes qui agissent sur la prévention.

Pour vous, les soucis sont arrivés sans crier gare, d'un coup...

Je me suis fait suivre par des kinésithérapeutes très jeune, et régulièrement parce que dans ma famille il y avait des personnes formées. Cela me semblait normal de me faire masser et de consulter. Pourtant, ce suivi ne m'a pas fait éviter le pire. J'avais à l'époque 48 ans, et j'étais en Allemagne pour un concert avec orchestre. Juste avant de commencer la répétition, j'ai soudain réalisé que je ne pouvais plus tenir l’archet. Quand je le touchais, je ressentais une sorte de choc électrique qui me le faisait lâcher. A ce moment-là, j’ai réalisé que ma profession se jouait à très peu de choses. C’était arrivé de nulle part, il n’y a eu aucun signe précurseur. Le concert a été annulé, et j'ai aussitôt consulté un chirurgien de la main, le meilleur spécialiste du moment.  Il m’a dit qu’il n’y avait rien à faire, que c’était le nerf de mon index qui a réagi à 40 ans de pratique du violoncelle, mais qu’il était impossible d’opérer. Il était navré de ne pas pouvoir me proposer de solution, et il m’a conseillé de réfléchir discrètement à changer de profession. 

Comment réagit-on à une telle annonce ?

J’ai réalisé que ma carrière ne tenait qu’à un nerf (rires). J’ai passé une semaine très noire, pendant laquelle j’ai parcouru dans ma tête toutes les options. Cela me semblait impossible qu’il n’y ait aucune solution, mais j’ai quand même réfléchi à ce qui restait accessible pour moi en tant que musicien. Heureusement, il y avait encore beaucoup de choses dans la musique qui me restaient accessibles. Cela m’a permis de positiver : je savais désormais que si je devais arrêter ma vie de violoncelliste, ce ne serait pas la fin de ma vie de musicien. 

Est-ce qu’on est accompagné dans des situation comme la vôtre ? Avez-vous pu avoir un accompagnement psychologique ?

On ne m’a pas proposé ce type d’aide, et c’est sûr qu’on aurait besoin aussi d’un accompagnement psychologique spécifique. Mais on en est loin encore. Pourtant, tous les sportifs sont accompagnés par des équipes pluridisciplinaires spécialisées : psychologues, psychiatres, qui expliquent ce que c’est d’avoir un but et de vivre l’échec. Pour les musiciens, cela n’existe tout simplement pas. Si je dois voir un psychologue, c’est à moi de me débrouiller. 

Or, il faudrait de la prévention physique et de l’encadrement psychologique, parce qu’il y a de tels échecs de carrière liés simplement au fait que quelqu’un n’a pas pu gérer le trac ou la peur. Ou tout simplement parce que nous ne sommes pas tous pareil, nous ne sommes pas tous faits pour gagner des concours et l'on peut très bien être un musicien accompli et heureux, avoir une carrière originale, sans passer par le même parcours qu'un autre. Le fait d’annuler un concert, surtout au début d’une carrière, représente un drame tellement important, ça fait tellement peur, qu’on n’ose pas le faire pour des raisons personnelles ou familiales, par exemple. On n'a pas le droit d’admettre d’avoir une vie personnelle. 

Comment avez-vous pu enfin trouver des professionnels spécialisés, aptes à vous proposer des solutions adaptées ?

Très peu de temps après le diagnostic, mon agent a entendu parler d’un musicien qui avait été soigné par un médecin spécialisé dans les problèmes des musiciens en Allemagne. J’ai pris contact avec lui et il m'a rassuré en me disant qu’il connaissait trois autres violoncellistes avec le même problème et que ça pouvait se soigner. Il fallait que j’annule les concerts pendant un mois, et ensuite je pouvais rejouer, m'a-t-il dit, et c'est ce qui est en effet arrivé. 

Il s’est avéré que l’institut en Allemagne dont j'ai entendu parler est étroitement spécialisé dans tout une panoplie de problématiques de musiciens et que les médecins qui y travaillent ont acquis une solide expérience en la matière. Le médecin m’a prescrit un traitement neurologique pour calmer l'inflammation, et il m’a tout de suite orienté vers un kinésithérapeute pour travailler ma posture et éviter que cela ne revienne.

Le problème c’est que, lorsque vous changez le moindre détail alors que vous avez passé quarante ans dans la même posture, cela renvoie les problèmes ailleurs. Pour éviter que cela n'arrive, il faut impérativement se faire suivre par un professionnel, et ma rééducation continue encore aujourd’hui. 

Vous soulignez l'importance de parler ouvertement des problèmes liés à la pratique de l'instrument, et cela notamment dans le cadre de l'enseignement de la musique, pour agir sur la prévention...

Mon expérience personnelle m'a prouvé que les problèmes des musiciens causés par la pratique de leur instrument doivent être pris en charge en amont, message que j'essaye de transmettre à mes élèves à l'Ecole normale de musique, où j'enseigne aujourd'hui. Maintenant, tous les jeudis, les élèves peuvent consulter un kinésithérapeute spécialisé, qui vient également tous les deux mois dans ma classe et on voit ensemble les choses qui sont très utiles non seulement pour chaque élève, mais aussi pour moi. Ce sont des choses que j’essaye de corriger par instinct, mais le fait d’avoir un kinésithérapeute qui connait les instruments et qui peut expliquer pourquoi corriger une posture afin d'anticiper sur les problèmes qui peuvent survenir dans vingt ans, cela change tout. Il faut faire comprendre à nos jeunes que c’est un investissement pour leur futur. Si on veut continuer à jouer de notre instrument pendant 50 ans, il faut être dans la prévention et éviter certaines erreurs, mais il faut surtout comprendre pourquoi. Il n’y a aucun instrument de musique qui est complètement naturel à tenir et à manipuler.

Entre temps, la situation évolue aussi du point de vue de l'expertise et de l'information qui circule parmi les musiciens. Aujourd’hui, à Paris il y a plusieurs spécialistes avec beaucoup d’expérience dans le suivi des musiciens. Plusieurs conservatoires, dont l'Ecole normale, permettent aux étudiants l’accès aux praticiens, ce qui est fondamental pendant les études et permet aussi de créer un lien entre chaque musicien et le  professionnel. Je continue à me faire accompagner par le kinésithérapeute très régulièrement, mais j’ai aussi une hygiène de vie qui contribue à une bonne forme physique. 

Parmi les musiciens, on est très paresseux. On travaille tellement sérieusement notre instrument, que très souvent on laisse les exercices physiques de coté. On porte des choses lourdes pendant les déplacements, on passe des heures immobiles dans des avions, et on a tout simplement besoin d’entretenir sa forme physique. Il ne suffit pas seulement de voir le kinésithérapeute, il faut bouger, il faut prendre soin de son corps et de son état mental. Il n’y a pas de honte, cela ne veut pas dire qu’on n'a pas réussi. Il faut avoir beaucoup d’amis, une famille, quelqu’un à qui parler, et même si c’est un professionnel, cela fait partie de la vie.