Etudiants de musique : en quoi la pandémie a changé leur vie ?

"Les étudiants en musique sont considérés comme doublement non-essentiels : ils n'apportent pas d'argent et ils se professionnalisent dans une discipline jugée non-essentielle". Tel est le constat d'Elsa Bonnet, étudiante au CNSM. Un témoignage qui est loin d'être isolé.

Etudiants de musique : en quoi la pandémie a changé leur vie ?
CNSMD de Paris, © Getty / Lily FRANEY

D’avril à mai 2020, au moment du premier confinement, une enquête menée par la FUSE (Fédération des usagers du spectacle enseigné) auprès des étudiants en disciplines artistiques, tirait déjà la sonnette d’alarme sur la situation difficile dans laquelle les a plongés la crise sanitaire : isolement, précarité financière, fragilité du statut,  impossibilité de pratiquer leur discipline, manque de perspectives professionnelles , ils étaient plus d’un tiers à déclarer avoir besoin d’aide. Comment vont-ils un an plus tard, alors que la crise sanitaire s’est installée dans la durée ? En quoi la crise a-t-elle changé leur vie d’étudiant ? Témoignages.

Violoniste, étudiante en dernière année du cursus DNSPM (diplôme national supérieur professionnel de musicien) et DE (diplôme d'état) au Pôle Sup’93, Mariane Minjou avoue être lasse d'attendre une issue à la situation sanitaire sur laquelle elle n'a aucune prise :

« Ce qui était difficile pendant lepremier confinement,c’était de ne plus avoir du tout cours du jour au lendemain, alors que pour moi, c'était le moment où, au mois de mai 2020, je devais passer ma licence. » Un aboutissement de tout un parcours qui n’a pas eu lieu à cause de la Covid, regrette-t-elle.  Devant la perspective de ne pas pouvoir se produire en récital, et d'être évaluée uniquement en contrôle continu à l'instar des étudiants du CNSMDP (Conservatoire national Supérieur de Musique et de Danse de Paris ) , Marianne se mobilise avec d'autres représentants d'étudiants et la direction pour que les récitals de fin de cycle puissent quand même avoir lieu.  Ce qui a en effet été le cas, au mois de novembre dernier, mais dans des conditions très spécifiques : « Cela tombait pendant le deuxième confinement, et déjà deux semaines avant on s’était posé la question si les concerts seraient maintenus. » 

Finalement l'option du huis-clos a été retenue, mais tout était compliqué : se retrouver pour répéter avec son pianiste et d'autres musiciens, répéter son programme chez elle alors que Marianne a des problèmes de voisinage, obtenir un créneau quotidien dans le studio au Pôle Sup, alors qu'il y avait beaucoup trop d'étudiants dans le besoin et seulement une heure et demie réservée par étudiant et par jour, avant le couvre-feu de 18h. 

« Je suis arrivée au point de rupture, c'était la période de mon plus grand coup de mou : moralement je n’étais pas en forme et je n’ai pas pu réussir l'épreuve. Mais aujourd’hui je vais beaucoup mieux et je vais pouvoir finir mon année au mois de juin, » se réjouit-elle.

Valentin Kervadec est percussionniste, originaire de Bretagne, et étudiant en première année de licence au CNSM de Paris. Il s’oriente vers le métier d’interprète. Installé à Paris depuis la rentrée, il se sent aussi isolé qu'à son arrivé : « Au CNSM, on a pu travailler correctement, mais on passe des heures enfermés au sous-sol et quand le couvre-feu sonne, on rentre s’enfermer chez soi. On ne peut pas se permettre de sortir la journée parce qu’on perd trop d’heures de travail. On vit tout le temps enfermé. » 

parmi les professeurs que j'ai 'rencontrés' cette année, il n'y en a aucun dont j'ai vraiment vu le visage.

Impossible également de nouer des amitiés ou de monter des projets en l'absence d'opportunités de se produire sur scène : « La finalité de notre métier est un concert ou une représentation. Travailler sans but n’est pas évident. Et puis, à part prendre des cours, je n’ai rien pu développer d’autre. Sans donner des concerts, même sans être payé, il est impossible de se faire connaître ou de se faire un réseau.» S’il n’était pas inscrit au CNSM, dont il espère encore découvrir tout le potentiel quand la crise aura pris fin, il aurait changé de voie professionnelle et continué la musique en amateur.  «J'aurais passé deux ans à attendre de toute façon, mais tout en travaillant autre chose,» conclut-il .

Pierre Anfray est étudiant en 3e année au Pole Sup' 93 en DNSPM et est en train de passer les concours pour un master l’année prochaine. Une année charnière pour le musicien, qui lui a permis de développer de nouvelles compétences, et notamment la captation et le montage vidéo. Il est maintenant outillé pour réaliser lui-même ses vidéos qu'il envoie pour accompagner ses candidatures. « Depuis la crise de la Covid, beaucoup de concours se font sur la base d'enregistrements et de captations vidéo . Dès le  premier confinement j'y ai pu faire mes premières armes. Avec mes collègues, on a rapidement constaté qu'il était possible de créer à distance et à plusieurs les miniatures musicales et vidéos 'ludiques' : on a pu créer, composer et jouer finalement différentes pièces 'presque' ensemble avec un tromboniste qui était confiné dans le Berry et un percussionniste à Boulogne. Comme quoi, pour la distance, la technologie a du bon.»

Mais quand il s’agit des cours d'instrument en visio, Pierre est plus mitigé : « La qualité sonore et vidéo est variable, parfois ça marche bien, parfois c’est difficile de se rendre compte des nuances.La technique de l'instrument est surtout basée sur le geste et la respiration, ce qui est potentiellement faisable à expliquer en visio, mais atteint très vite ses limites.  » constate le jeune musicien.

Il est quand même très difficile de vraiment se rendre compte de ce que proposent le professeur ou l’élève au niveau de l'expression et de la musicalité via l'écran d'un ordinateur

Fiona Fauchois est chanteuse lyrique et étudiante de DEM (Diplôme d'Etudes Musicales) au CRR Aubervilliers la Courneuve et s'oriente vers les métiers de scène. Elle s'estime chanceuse d'avoir pu continuer à prendre des cours de chant en présentiel puisqu'elle fait partie d'un cursus professionnalisant. 

Pour moi, la musique était salvatrice, je ne sais pas comment j’aurais fait sans pouvoir chanter, cela m'a aidé à supporter les confinements et toute cette incertitude inhérente à la situation.

«  Cela a également confirmé ma vocation, avec toutes les craintes qui vont avec, puisque pour le moment, je me forme pour un métier qui n'existe pas. Je me pose beaucoup de questions quant à l'avenir. » A la recherche d'un soutien, Fiona a rejoint le mouvement des théâtres occupés :  « C'était super de pouvoir sortir de sa bulle et de se rendre compte que d'autres étudiants en arts partageaient  les même inquiétudes. On pouvait même y travailler, répéter, en échange de l'engagement.  Ce qui était dur c'était de voir que toutes les revendications des occupants des lieux culturels sont complètement ignorées par les autorités , il n’y a pas beaucoup d’écoute. On se dit que rien ne va jamais changer, » se désole la jeune musicienne.

Elsa Bonnet est pianiste. Elle mène en parallèle son master de pédagogie au CNSM de Paris et un cursus en musique de chambre à l'Université de Vienne. Pour la jeune femme, le premier confinement a remis en question son choix de devenir musicienne : « J'ai eu un tel choc, j'étais tellement affectée par la panique ambiante et l'angoisse pour les proches, que j’ai ressenti une perte de sens totale. Il y avait cette catastrophe sanitaire qui devenait un petit peu la norme. 

Et du coup, le fait de travailler du Bach et du Brahms : à quoi ça sert ? 

Et cela a été d'autant plus difficile que le premier confinement a été marqué par une espèce d'injonction productiviste, une espèce d'obligation à être performant malgré tout, profiter de l'occasion pour apprendre, pour réaliser et pour accomplir, pour produire et positiver, et moi je n'arrivais pas à jouer rien qu'une note. Mais il en est ressorti aussi une chose belle : je me suis rendue compte à quel point le lien humain était important. Je n'y avais jamais prêté attention auparavant.» 

Elsa a également fait l'expérience d'étudier à l'étranger en temps de pandémie, avec l'incertitude de chaque voyage planifié vers une Autriche sans cesse entre les confinements et les déconfinements, les formalités sanitaires, les tests et les quarantaines, sous la menace d'une annulation potentielle, qui entraîne aussi des frais supplémentaires imprévus. « Toute cette incertitude a été particulièrement pesante et énergivore. Mener un travail efficace dans ces conditions, sans repères et stabilité, devient extrêmement compliqué. » 

Selon Elsa, les étudiants en disciplines artistiques sont considérés comme « doublement non-essentiels, » un poids très lourd à porter : « J'ai l'impression qu'on a une double difficulté à gérer : on n’apporte pas d’argent alors qu’on coûte cher, et en plus, on est musicien, on se professionnalise dans une discipline qui est considérée comme non - essentielle. Ce discours m’a profondément choquée. C’est à la fois blessant et révélateur d’un système qui a ses priorités. C’est le dilemme : entre les salles de concert ou le Séphora,  on choisit le Séphora. Et ça me rend triste de voir mes amis musiciens autant affectés : sous anxiolytiques, souffrant des troubles anxieux, des états dépressifs, des troubles du sommeil. C’est vraiment dur,» se désole la jeune femme.