Pour sortir de la crise, les académies d'été des jeunes orchestres se réinventent

Rendez-vous incontournable des jeunes instrumentistes, les académies d'été ont aussi été frappées par la crise sanitaire. Face au dilemme - annuler ou reporter - certaines ont choisi de maintenir leurs sessions au prix de quelques adaptations.

Pour sortir de la crise, les académies d'été des jeunes orchestres se réinventent
Orchestre français des jeunes pendant la répétition, © Ugo Ponte, OFJ

Les stages d'orchestre d'été sont souvent la première étape vers la professionnalisation d'un jeune instrumentiste et une expérience aussi précieuse que rare dans son éducation. C'est en jouant dans un orchestre que l'on apprend au mieux ce métier. Alors quand il devient impossible de se réunir pour faire de la musique ensemble, que faire ? Comment les académies d'orchestres ont fait face à la crise sanitaire ? 

Recourir au présentiel distancié

Pour l'Orchestre français des jeunes (OFJ), principale jeune formation nationale, les sessions d'été sont maintenues du 12 août au 4 septembre, en résidence à Lille, et fait assez rare pour être mentionné, en présentiel.  Une victoire importante, selon le directeur Pierre Barrois, qui demande cependant pas mal d'ajustements. L'avantage pour l'OFJ, c'était de pouvoir attendre pour trancher. Avant de prendre leur décision début juin, ils ont appelé quelques musiciens pour les prévenir que cette édition serait pleine de contraintes question planning, effectif, vie sociale. La réponse fut unanime : « Tous nous ont dit : Mais on a envie de faire de la musique ! »

Les difficultés ont commencé dès le premier jour du confinement, qui était aussi le premier jour des auditions. Impossibles en présentiel, les recrutements se font sur les captations vidéo. Non sans difficultés : les percussionnistes n'ont pas accès à leurs instruments, les conservatoires étant majoritairement fermés.  «Pour les candidats qui ont dû abandonner la sélection, nous garantissons d'office l'accès à la finale en titre de compensation l'année prochaine,» explique le directeur. 

Pour accueillir une centaine de musiciens sélectionnés, il fallait contourner d'autres contraintes. Où répéter en prenant en compte le protocole sanitaire, et que proposer à la place des concerts annulés ? La solution s'est imposée d'elle-même lorsque le Nouveau siècle de Lille a mis à disposition ses locaux : l'orchestre sera scindé en deux formations plus petites. « Nous nous sommes glissés dans les chaussons de l'Orchestre national de Lille, qui avait déjà mis en place un protocole sanitaire au Nouveau siècle nous permettant d'aller jusqu'à une cinquantaine de musiciens sur scène, » raconte Pierre Barrois. 

L'organisation est un casse-tête logistique : sessions de travail avec 14 intervenants, répétitions, et même des repas pour éviter de rassembler un trop grand nombre de musiciens en même temps, raconte Pierre Barrois.  Impossible dans ce contexte de maintenir les sessions de musique de chambre, qui chaque année se déroulent en parallèle de la session symphonique. Et pour le concert final, il fallait trouver une solution pour que tous les musiciens puissent monter sur scène du Nouveau siècle tout en respectant le protocole sanitaire.  « Nous ferons probablement un concert classique avec l'orchestre n°1, et un concert virtuel avec l'orchestre n°2, capté par les équipes professionnelles dans le studio numérique extrêmement performant du Nouveau siècle et diffusé sur Internet ,»  explique PIerre Barrois. Nouveau dispositif, nouveau répertoire  : Brahms, Schumann et Wagner, pour que l'expérience en orchestre soit partagée par tout le monde : « Ils ont été isolés, privés de musique collective depuis trois mois. Je crois qu'ils en ont vraiment un besoin profond. Et puis jouer tous ensemble, même à 50, c'est déjà pas mal,» sourit Pierre Barrois.  

Abolir les frontières virtuellement

La crise sanitaire aurait pu réduire au silence l'Orchestre des jeunes de la Méditerranée, projet transfrontalier qui depuis 2014 réunit tous les étés une centaine de musiciens venus de tout le bassin méditerranéen pour des sessions de travail en orchestre, mais aussi en vue d'une rencontre des cultures, des sensibilités et des expériences d'artistes. Pour des raisons évidentes, aucune solution en présentiel n'était envisageable cette année. Afin de valoriser les candidats sélectionnés dans leurs pays respectifs courant automne et hiver, les partenaires tenaient à trouver une alternative. Le choix s'est porté sur une académie entièrement numérique :  « Le London Symphony Orchestra a une expérience solide avec le numérique. Du moment où on était sur de pouvoir offrir quelque chose de qualitatif et qui ait du sens, on s'est lancé. C'était aussi notre façon de soutenir les musiciens du LSO avec lesquels nous travaillons depuis plusieurs années,» raconte Mathilde Lamy, chargée de production.

La session 2020 de l'Orchestre de jeunes de la Méditerranée a donc bien eu lieu. Trois semaines de masterclass du 15 juin au 4 juillet, et même une restitution, qui sera présentée ultérieurement en vidéo. 60 musiciens de 19 nationalités ont pu y prendre part :  française, mais aussi palestinienne, israélienne, portugaise, égyptienne, algérienne, syrienne, marocaine... avec une approche du travail complètement nouvelle : trois masterclasses d'une heure et demi pour chaque musicien, et dix coach pour encadrer les sessions. « Ils ont notamment travaillé des traits d'orchestre dans l'idée de préparer le mieux possible une hypothétique audition.»  Sans oublier des séances de groupe par visioconférence, où les jeunes musiciens ont pu interroger  le directeur musical Duncan Ward sur sa vie professionnelle ou sur la vie d'un orchestre...« C'était un peu la surprise de ce format numérique : comme ils ne peuvent pas être très nombreux, il a permis une proximité des jeunes avec leur chef que d'habitude ils n'ont pas. »

En lieu et place de l'habituel concert et tournée, tous les participants ont pour mission de travailler et enregistrer chez eux le morceau co-composé par Duncan Ward et le musicien égyptien. Une restitution après un montage réunira, le temps d'un morceau, tous les musiciens sur un même écran, à l'image des montages vidéo des musiciens qui ont émergé pendant le confinement. 

« Bien sûr, le côté humain, la rencontre et la cohabitation autour d'un projet artistique dans l'orchestre n'a pas pu se faire. L'expérience de la vie en orchestre non plus, avec le planning des répétitions, le travail en sections et en tutti » regrette Mathilde Lamy, qui espère revoir les participants de cette édition spéciale de l'Académie pour des retrouvailles l'année prochaine : « Je suis convaincue que les liens qu'ils tisseront alors seront renforcés par ce qu'ils ont vécu à distance. »

Toucher aussi un public empêché

Pour le 35e anniversaire de l’Académie d’été de l’Orchestre des Jeunes du Centre, tout était prêt pour la fête : comme chaque été, la formation s’apprêtait à accueillir une centaine de musiciens sur deux semaines de stage, raconte l'administrateur de l’Orchestre des Jeunes du Centre, Pierre Otzenberger.  Avec un programme particulièrement alléchant - le Sacre du Printemps et la 3e symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns, les inscriptions des candidats allaient bon train. 130 déjà lorsque le confinement tombe. Que faire devant l'impossibilité de se projeter ? Annuler l'académie aurait été le plus simple, mais ne pas fêter son 35e anniversaire et laisser tomber 130 candidats n'était pas envisageable pour le directeur musical, Simon Proust.

Plusieurs scénarios ont été évoqués, reposant notamment sur les études réalisées par les orchestres professionnels sur les risques de la transmission du virus par la pratique orchestrale, qui se contredisaient les unes les autres, raconte Pierre Otzenberger. Garder les vents ou pas, et si oui, quels vents ? Comment garantir les deux mètres réglementaires entre les musiciens vu les contraintes de l'espace ? Finalement, le choix s'est porté sur un orchestre à cordes d'une trentaine de musiciens, « d'autant plus que le répertoire pour ce type de formation est de grande qualité pédagogique et artistique, et relativement rare dans les cursus des conservatoires,» précise Pierre Otzenberger . 

Autre concession de taille : refuser les musiciens mineurs, qui représentent d'habitude plus d'un tiers de l'effectif d'orchestre. Un changement important quand on sait que l'un des objectifs premiers de l' académie d’été de l’Orchestre des Jeunes du Centre est « d'_ouvrir les jeunes aux métiers d'orchestre, et peut-être, les orienter dans leur vocation.»  _Elgar, Mahler et Tchaïkovski seront au programme des répétitions, et les musiciens, originaires de la région Centre Val de Loire, mais aussi de Paris, de la Bretagne, de Montpellier travailleront sous la houlette de cinq musiciens professionnels du 14 au 19 juillet. 

Pour palier l'impossible organisation du concert final et de la tournée d'été - puisque tous les lieux sont fermés - l'équipe a innové : elle s'est associée avec la plateforme Classique sur Canapé, une plateforme solidaire montée par l'altiste Ludovic Levionnois pendant le confinement pour permettre aux musiciens de jouer et de continuer à être rémunérés. Elle diffusera une captation et un concert le 18 juillet, et un concert en plein air aura lieu le lendemain, avec un accès libre et gratuit à tous les publics. « Pendant cette période de confinement, nous avons pris conscience que l'on pouvait faire encore plus pour toucher d'avantage de public éloigne des situations de concerts habituels, » explique Pierre Otzenberger. Pour y arriver, une première initiative est dans les tuyaux :  à l'occasion de la captation du concert le 18 juillet, un module pédagogique vidéo autour de la Sérénade de Tchaïkovski sera réalisé  et proposera, en plus de l'interprétation, les clés de l'écoute de l'oeuvre expliquées par le directeur musical. Il sera ensuite diffusé aux associations, centres sociaux et notamment dans les maisons de retraite, « afin que plus personne ne soit privé de musique, » s'enthousiasme l'administrateur.