Les 30 ans du CREA d'Aulnay-sous-Bois : mais pourquoi on l'aime tant ?

Le Centre de création vocale et scénique - le CREA - d'Aulnay-sous-bois, en région parisienne, fête cette année ses trente ans. Pour ses équipes, la 'musique pour tous' n'est pas qu'une simple devise, elles défendent aussi un enseignement inclusif et démocratique pour tous les jeunes amateurs.

Les 30 ans du CREA d'Aulnay-sous-Bois : mais pourquoi on l'aime tant ?
30è Etage ! Création pour le 30e anniversaire du CREA, © Erwan Floch

Une centaine de musiciens amateurs de 6 à 30 ans se précipitent chaque semaine au théâtre Jacques-Prévert d’Aulnay-sous-Bois. Ils y répètent une à deux fois par semaine avec des chefs de chœur, pianistes, et musiciens. Ils sont élèves de primaire ou collégiens, étudiants ou jeunes actifs. Débutants comme confirmés, ils sont tous portés par la passion du chant, parfois déçus des conservatoires, parfois porteurs de handicap, parfois tout simplement à la recherche d'un cadre différent pour apprendre la musique. Et tous font partie des quatre chœurs du CREA, Centre de création vocale et scénique d'Aulnay-sous-bois.

Si la plupart de ceux qui s'inscrivent restent pendant de nombreuses années, c'est parce que l'approche de l'enseignement proposée au CREA diffère de tout ce que l'on peut trouver ailleurs. Le travail vocal est inscrit dans des projets scéniques : on y apprend la danse, on y fait du théâtre, et on y monte des productions scéniques dès les premières années de pratique, accompagné de compositeurs, chorégraphes et metteurs en scène.

La musique pour tous n'y est pas qu'une devise : chacun trouve sa place, sans différenciation de niveau ou d' aptitudes musicales. Au CREA, pas d'audition, pas de sélection, et pas d'évaluation. Et si en matière d'enseignement musical, on cite souvent les méthodes Dalcroze, Kodaly ou Willems pour leurs approches alternatives, c'est celle de Grojsman que l'on applique ici avec bonheur, depuis maintenant trois décennies.

Didier Grojsman, fondateur de la structure, y enseigne toujours. Depuis les débuts de l'aventure du CREA, il a posé les bases d'une pédagogie qui a fait du chant choral une pratique égalitaire et inclusive à destination de tous les jeunes : « Le travail avec les jeunes amateurs part d'un principe simple : ce n'est pas la qualité vocale qui prime, nous explique-t-il. Je ne fabrique pas des maîtrisiens. Ma mission principale est certes musicale, mais elle sert en premier lieu à épanouir l'enfant à travers sa voix. De lui permettre de se dépasser en prenant en compte ses capacités propres, vocales et corporelles, et sa personnalité. » Un principe qu'il défend à travers les formations des professeurs de musique et des enseignants en milieu scolaire et dans des conservatoires.

Certains parmi les anciens du CREA poursuivent l'aventure à ses cotés, comme Isild Manac'h, musicienne intervenante en milieu scolaire (Dumiste) et cheffe de chœur au CREA. Elle avoue y avoir tout appris sur la pratique musicale collective. « Le problème des musiciens intervenants en milieu scolaire, et encore plus des professeurs des écoles, c'est qu'ils ont peu ou pas du tout de formation sur la technique vocale, sur les spécificités des voix d'enfants ou sur la direction de chœur. » Depuis qu'elle travaille avec les chorales d'enfants du CREA, elle a adapté sa pédagogie à l'école. « Il ne faut pas avoir peur de mouiller sa chemise, raconte-t-elle. Je travaille en jogging et pieds nus, parce que l'approche la plus accessible pour les enfants qui n'ont pas de formation musicale passe par un travail corporel et scénique.»

Extrait du spectacle Dancing Palace de 2010
Extrait du spectacle Dancing Palace de 2010, © J.Tomas/CREA

Instaurer un climat de confiance

Un enseignement global qui permet de gommer les hétérogénéités de niveaux dans une chorale constituée d'enfants plus ou moins musiciens, plus ou moins à l'aise avec le chant. Mais du moment que la performance vocale passe au second plan, tous les élèves peuvent trouver leu place, estime Didier Grojsman. «Il faut instaurer un climat de confiance, faire en sorte que chaque enfant ose chanter devant les autres sans se sentir jugé. Nous partons du principe que chaque enfant a quelque chose à donner et que ses capacités vont forcément évoluer. S'il est moins à l'aise vocalement, il sera plus impliqué au niveau scénique, par exemple. Il faut toujours partir des points forts de chaque élève.» Et si les enfants se sentent en confiance, c'est que le droit à l'erreur est un des principes les plus importants de cette pédagogie. « Il faut dédramatiser l'erreur. Au CREA, si un enfant s'est trompé, il lève la main, il n'en a pas honte. Ensuite on essaye de trouver pourquoi cette erreur et comment l'éviter. Et ce n'est pas grave, » souligne Didier Grojsman.

Pour motiver tous les élèves, la meilleure façon de faire est la pédagogie de l'émulation, explique Didier Grojsman. « Il faut soutenir l'esprit de groupe. Nos projets sont collectifs, un chœur est comme une troupe. Il n'y a pas de soliste, pas de vedette. Il faut encourager l'entraide : ceux qui se "débrouillent mieux" entraînent les élèves qui ont plus de mal. Tant qu'ils restent motivés et ne se sentent pas exclus du groupe, ils pourront progresser à leur rythme. »

Travailler à la fois la voix et le corps

Ce que l'on néglige souvent quand on travaille avec les jeunes amateurs, c'est le travail du corps, à la fois pour la confiance en soi et en tant que partie intégrante de la formation de chanteur, estime Islid Manac'h. « J'aborde la voix par un travail corporel et scénique, » explique-t-elle. Elle commence toujours par un travail d’échauffement et de détente corporelle. « Cette étape est indispensable pour prendre conscience de son corps. Ensuite, on travaille le rapport à l'espace et le mouvement qui permettent de travailler en même temps la posture, la respiration et la pulsation. » Dans l'articulation de ses cours, Islid Manac'h s'est beaucoup inspirée des chorégraphes qui ont travaillé avec les chœurs d'enfants sur différents projets scéniques au CREA. « Par différents jeux vocaux que l'on associe au mouvement, on aborde différents aspects de la technique vocale sans que les élèves ne s'en rendent compte, comme l'ouverture ou la projection de la voix, la justesse, le rythme et le travail sur l'expression. Marcher dans l'espace en s'observant et en observant l'autre est aussi indispensable que de s'écouter chanter . »

Viser l'excellence par le plaisir

Si la principale motivation doit rester le plaisir de chanter, il ne faut pas pour autant sacrifier l'exigence. « Du moment où les jeunes chanteurs sont en confiance, ils seront prêts à se dépasser, explique Didier Grojsman. Il faut les tirer vers le haut avec un répertoire adapté à leur imaginaire et à leurs capacités, mais qui leur permette de progresser. Au CREA, l'apprentissage se fait à l'oreille, les enfants qui débutent rentrent dans la musique de façon intuitive, comme s'ils apprenaient une langue étrangère. Mais les notions musicales sont tout de même intégrées au fur et à mesure, et les grands élèves sont capables de suivre la partition. » On n'aborde pas la grammaire, avant de savoir parler, conclut-il.

Une chorale CREA dans chaque école ?

La pédagogie du CREA a depuis longtemps franchi les murs de la structure pour se disséminer dans différents établissements de l'Education Nationale ou d'éducation artistique. Crèches, maternelles, primaires ou collèges, les intervenants du CREA touchent grâce à leurs ateliers près de mille élèves par semaine, en région parisienne et au-delà, notamment dans les zones d'éducation prioritaire. Et partout : ça marche ! Mais alors, pourquoi ne fait-on de l'approche du CREA un modèle à mettre en place dans toutes les écoles ? « C'est un long combat. Cela fait trente ans que je milite » , répond Didier Grojsman. Qui n'est pas encore prêt à baisser les bras...