Le son au bout des doigts ou quand l'IRCAM met la recherche sonore à la portée des tout petits

Pour leur année d'anniversaire jumelé, l'Ircam et le Centre Pompidou ont joint leur expertise pour le parcours pédagogique Le son au bout des doigts, une première 'jeune public' où la recherche sonore se met au service d'une expérience sensorielle des tout petits. Reportage.

Le son au bout des doigts ou quand l'IRCAM met la recherche sonore à la portée des tout petits
Le son au bout des doigts, © Hervé Véronèse / Centre Pompidou

Une collaboration inédite, c’est en tout cas ce que mettent en avant les concepteurs du parcours pédagogique Le son au bout des doigts qui a réuni pour la première fois l’Ircam et le département de la médiation culturelle du Centre Pompidou autour d'un projet commun destiné au tout jeune public. Un beau cadeau réservé aux enfants de deux à dix ans que s’offrent les deux pôles de la création contemporaine en cette année de leur quarantième anniversaire, célébré tout ce weekend dans le cadre du festival Manifeste. De nombreuses manifestations sont programmées autour du fil conducteur commun : la correspondance entre les arts, et France Musique vous permet de revivre certains événements.

Quarante ans, l’âge de raison ? Toujours est-il qu’avec ce parcours pédagogique, l’IRCAM veut ouvrir ses « laboratoires » de la création et de la recherche musicale à un nouveau public. « Ce qui est exceptionnel avec Le son au bout des doigts, c’est sa cible, explique Murielle Ducas, chargée d'études et de réalisations culturelles à l’IRCAM. Notre institution est plutôt associée avec les professionnels et les étudiants en voie de spécialisation. Avec ce projet, nous voulions mettre la recherche au service d’une approche différente, plus sensorielle, plus immédiate, qui est celle des enfants. La technologie, bien cachée, est mise au service de la magie d’une expérience visuelle et sonore à l’échelle des enfants. »

Une expérience synesthésique pour les tout petits

Dans l’espace des enfants du Centre Pompidou, deux salles ont accueilli trois dispositifs multimédia, conçus autour de la création sonore et la correspondance des arts. Chaque dispositif a associé les designers, les compositrices et les spécialistes en informatique musicale dans la création des univers visuels et sonores. Dans chacun d’eux, l’interaction de l’enfant avec les objets se transforme en geste musical et fait naître le son.

Grégoire Lorieux est réalisateur en informatique musicale chargé de l’enseignement. Derrière un ordinateur, il surveille le bon déroulement de la séance. « On parle parfois de la technologie comme étant froide et aliénante. Nous l’avons bien dissimulé en créant une expérience sonore synesthésique et provoquée par la manipulation des matières naturelles et chaudes : bois, plumes, éponges, et par des objets du quotidien : tables, couverts, verres, qui font partie de l’imaginaire des enfants, mais qui sont en même temps détournées, surprenants. Et même si derrière tout le dispositif il y a une technologie complexe, elle est totalement invisible. » Les micros, les capteurs de lumière, les points tactiles guettent chaque geste et bruit émis par les enfants pour les traduire en sons. Ce matin-là, une grande section de maternelle est en pleine action : les enfants grattent et tapent de toutes leurs forces sur les tables sonores du Topo-phonie Café, une installation imaginée par Brendan MacFarlane et Dominique Jakob. Surprise : on entend l’ambiance du bistrot : les verres s’entrechoquent, les chaises grincent…

Au le Topo-phonie café, les enfants créent les sons en tapant, en grattant ou en frottant la surface et les objets
Au le Topo-phonie café, les enfants créent les sons en tapant, en grattant ou en frottant la surface et les objets , © Hervé Véronèse - Centre Pompidou

Les enfants sont interpellés, se retournent, regardent. La compositrice Emmanuelle Lizère, qui accompagne le groupe et guide les enfants dans leur expérience sonore, commente : « Les petits sont beaucoup dans le sensoriel, dans le tactile, ils se laissent porter par le côté mystérieux de environnement. Avec les plus grands, nous avons déjà vu certains enfants se mettre sous la table et chercher la source du son. Et tant qu’il n’ont pas compris d’où il venait, ils ne voulaient pas lâcher l’affaire, » s’amuse-t-elle.

Le parcours Le son au bout des doigts est destiné à une tranche d’âge très large – de deux à dix ans, souligne Emmanuelle Lizère. « Avec les tout petits, nous restons dans le sensoriel : toucher, frotter, taper la matière pour l’écouter produire des sons. Avec les enfants plus grands on aura d’autres points d’entrée autour de la composition à l’ordinateur, les qualités du son ou encore autour de la technologie utilisée.»

Emmanuelle Lizère a une longue expérience dans la conception des parcours pédagogiques. Avec Ariadna Alsina Tarrès, compositrice qui a suivi le Cursus de l’Ircam en 2015-2016, elle a conçu la matrice sonore.« Je travaille souvent avec la musique contemporaine parce qu’elle est beaucoup dans le geste et dans la matière, et donc très proche de l’univers de l’enfant. Dailleurs, sur tout le parcours, c’est le geste musical de l’enfant qui va être à l’origine du son : frapper, gratter ou taper avec les tables du café, jouer avec sa voix, son souffle et les bruits que l’on peut faire avec son corps pour faire vivre la bande dessinée sur l’écran, ou encore manipuler le tapioca, l’écorce d’arbre ou des plumes pour les écouter chanter. Nous avons composé le parcours en mêlant les bruits réels des différentes matières que l’on manipule et les sons travaillés à l’ordinateur pour pouvoir créer un effet de surprise et suggérer un effet quasiment visuel de la création sonore : des sons obliques ou rectilignes qui viennent avec le geste. »

Pour les DIRTIS, Emmanuelle Lizère et  Ariadna Alsina Tarrès ont mélangé les bruits de la matière préenregistrés et les sons que créent les enfants en direct
Pour les DIRTIS, Emmanuelle Lizère et Ariadna Alsina Tarrès ont mélangé les bruits de la matière préenregistrés et les sons que créent les enfants en direct, © Hervé Véronèse - Centre Pompidou

Une découverte sensorielle des œuvres du Musée national d’art moderne

Pour la partie visuelle, le département de la médiation culturelle du Centre Pompidou a proposé des œuvres de la collection permanente en résonance avec le parcours sonore. « Nous avons voulu prolonger l’expérience sonore en s’inspirant de la matière utilisé : bois, éponge, par exemple, de l’univers sonore-mer, vagues, ou du thème-univers du café, pour mettre en valeur les œuvres qui parfois sortent très peu ou ont une visibilité moindre. Elles servent évidement à attiser la curiosité des enfants et les initier à la création contemporaine, mais suscitent aussi le questionnement sur l’œuvre originale et sa reproduction, une thématique qui peut nourrir le parcours avec de plus grands enfants. En plus, Le son au bout des doigts va voyager et servira de fenêtre vers les très belles collections du Centre Pompidou,» explique Odile Fayet, chef de projet.

Et comme il n’est jamais tard pour bien faire - on peut se demander pourquoi ce genre de parcours croisé n’est pas plus fréquent entre les deux institutions – profitez du Son au bout des doigts jusqu'au 18 juin, et pourquoi pas dès ce weekend. Comme tous les premiers weekends du mois, l’accès au Centre Pompidou est gratuit, et c'est aussi le cas des ateliers réservés aux enfants, à partir de 15h.