Solfège en France : pourquoi tant de haine ?

La formation musicale, autrefois appelée le solfège, est une spécificité française. Pourquoi est-elle si impopulaire parmi les élèves, les parents et même certains professionnels ? Alors que les conservatoires font leur rentrée, focus sur une discipline mal-aimée.

Solfège en France : pourquoi tant de haine ?
Le solfège en France : pourquoi tant de haine ?, © Getty / picture alliance

Inscrire son enfant au conservatoire en France, c'est un parcours de combattant. On ne compte plus les stratégies que déploient les parents pour entendre leurs enfants jouer un jour d'un instrument de musique. Une fois engagés dans le cursus, ils découvrent pas moins de trois matières hebdomadaires à suivre : le cours d'instrument, les pratiques collectives et la formation musicale, autrefois appelée solfège. Un investissement important en temps et en énergie, le tout dans un agenda déjà bien chargé.

C’est la formation musicale qui, curieusement, devient très vite la bête noire du cursus, jugée par de nombreux parents comme ennuyeuse, rébarbative et parfois même inutile dans l'enseignement musical. Au point d’être accusée d’être le principal facteur de décrochage des élèves. Une mère d'élève et professeure de musique y a même consacré un livre, intitulé L' Enseignement du solfège en conservatoire : un naufrage français. 

« Dans le système officiel d'apprentissage de la musique, le solfège ("formation musicale") occupe une place exorbitante et, au lieu d'être un simple outil au service de la pratique, fait office de repoussoir: huit longues années de parcours obligatoire, des horaires impossibles, des contenus inadaptés. (...) c'est un peu comme si on demandait à un enfant qui veut faire son premier gâteau d'apprendre par cœur les 3 tomes d'un manuel de gastronomie pour avoir le droit de casser des œufs. », écrivait-elle pour le Huffington Post en 2015. La presse spécialisée s'empare régulièrement du sujet, et sur le web, blogs, tutoriels et autres articles vendent un apprentissage facile de la musique, sans le solfège, bien sûr. 

Pourquoi la formation musicale est si mal-aimée ? 

«  Les arguments qu'on entend le plus souvent, c'est la durée du cours [une heure de formation musicale pour vingt à trente minutes d'instrument hebdomadaires en premier cycle, par exemple], le fait que c'est difficile, que ça parait parfois pas trop en lien avec le travail instrumental et qu'il y a du travail à fournir, »  explique Claire Banda Lemoine, secrétaire de l'Association des professeurs de formation musicale et professeure dans un conservatoire à rayonnement départemental de l’Essone. Le reproche est né d'une image installée, celle d’un enseignement purement théorique qui met les élèves devant des exercices de rythme ou d'écoute complètement décorrélés de leur pratique instrumentale. Pourtant, la discipline est constamment remise en question : 

« Depuis la Révolution française, on enseignait en effet le solfège isolé des cours de pratique instrumentale ou vocale.Dans les années 1978 il y a eu une profonde réforme sur la manière d'enseigner, inspirée des recherches sur les pédagogies actives, notamment en Allemagne ou en Suisse, qui ont fini par s'imposer.La formation musicale aujourd'hui est dans la plupart des établissements un équilibre entre la théorie et la pratique, qui permet aux élèves d'avoir une activité très diversifiée au sein du conservatoire : les enfants chantent,  jouent,  improvisent, savent écouter et même composer si on leur donne les clés. » La discipline s'ouvre à un public de plus en plus large et à un répertoire plus diversifié, avec des objectifs moins techniques, explique la professionnelle. 

« Rares sont aujourd'hui les bastions des "solfégistes", et ils sont dus uniquement à un manque d'information, constate Sigismond Gubanski, professeur de formation musicale et membre de l'APFM.  Les professeurs de formation musicale sont mieux formés aujourd'hui – ils sortent des Pôles supérieurs et du Conservatoire supérieur, et cherchent par eux-mêmes à réinventer leur pratique. » 

Les cours de formation musicale intègrent désormais les projets transversaux avec les professeurs d'instrument ou autour de la musique d'ensemble - les petits orchestres ou des formations de chambre, à condition d'avoir l'adhésion des équipes pédagogiques et le soutien du directeur, précise Claire Banda Lemoine.

Pour ou contre la formation musicale ?

Mais la place de la formation musicale dans l'enseignement de la musique au conservatoire continue à diviser. D'autant plus que ce type d'enseignement est une spécificité française, et les autres pays abordent la théorie musicale différemment. « Dans les pays anglophones, l'enseignement de la théorie est beaucoup plus lié aux pratiques collectives, orchestres et fanfares, et découle du répertoire joué » explique Claire Banda-Lemoine.

« On n’enseigne pas du tout de la même façon le solfège en Allemagne, ce qui explique que les musiciens d'orchestres allemands ne sont pas des bêtes de déchiffrage, en tous cas beaucoup moins que les musiciens français, et je ne parle pas des pays asiatiques, qui apprennent plus le solfège sur le tas, qu'avec les cours structurés comme chez nous, » estime le compositeur et ancien directeur du Conservatoire national supérieur de musique de Paris Bruno Mantovani, qui voit dans cette spécificité française une force. 

Mais à qui bénéficie-t-elle ? Comme l'indique le Rapport sur les élèves et anciens élèves des écoles de musique agréées par l’Etat  dirigé en 1980 par le sociologue Antoine Hennion pour le Ministère de la Culture, « Le répertoire, la place du solfège, les méthodes pédagogiques, font que le conservatoire semble viser une professionnalisation, alors qu’on sait par ailleurs que moins d’un élève sur trente a réellement devant lui un avenir professionnel comme musicien » Et pour tous les autres ?

« Aujourd'hui, les pauvres amateurs en prennent pour huit ans dans les conservatoires, répond le compositeur Marc-Olivier Dupin. Il estime qu'il faut garder la formation musicale uniquement pour les futurs professionnels, à l'image du solfège spécialisé qui autrefois, était enseigné aux futurs musiciens à l'adolescence. Un enfant apprend à parler avant d’appendre à lire, et de la même façon il apprend à chanter avant d'apprendre à écrire la musique.L'instrument doit être au cœur de l'apprentissage, c'est évident, mais en fonction de ses spécificités. En revanche, chaque instrumentiste devrait faire du chant choral, et par le biais du chant choral, acquérir des notions théoriques de la musique. » 

Pour ou contre la formation musicale ? Le débat reste ouvert.