Education artistique et culturelle des jeunes : la plateforme de la discorde

Après le lancement de la plateforme dédiée à l'éducation artistique et culturelle des jeunes par le gouvernement, les professionnels de l’éducation musicale appellent à soutenir des dispositifs déjà existants, avant d'en rajouter de nouveaux.

Education artistique et culturelle des jeunes : la plateforme de la discorde
Un jeune musicien pendant une colonie musicale, © Getty / James L. Amos/Corbis

Le Président de la République l’a appelée de ses vœux début mai, elle est désormais opérationnelle. Une plateforme dédiée à l’éducation artistique et culturelle des jeunes a été lancée par les ministères de l’Education nationale et de la Culture, dont la vocation première est de « soutenir le retour aux pratiques artistiques et culturelles des jeunes », selon le communiqué du ministère

Outil de référence pour le dispositif ‘Vacances apprenantes’, lancé début juin par le ministre Jean-Michel Blanquer, cette plateforme devrait proposer, dès la fermeture des établissements scolaires le 3 juillet, et dans un premier temps au cours de l’été, les projets des artistes et des structures culturelles à destination des collectivités locales, qui pourraient ensuite être rapidement mis en place dans des établissements scolaires et centres d’accueil des enfants et des jeunes. 

« Deux dispositifs pilotés par l'Education nationale rentrent dans le cadre des Vacances apprenantes, explique Noël Corbin, inspecteur général des affaires culturelles au ministère de la Culture. Le dispositif École ouverte, qui existe depuis les années 1990, mais qui cette année ambitionne de toucher plusieurs dizaines de milliers d'élèves en plus, plutôt dans des zones où il y a eu des enfants qui, privés d'Internet ou dans des conditions familiales complexes, ont été déscolarisés, et qui seront  accueillis dans les écoles pendant deux semaines, en juillet et fin août, en soutien scolaire. Et dans ce cadre-là, il y aura des contenus éducatifs et culturels. Et le deuxième cadre, c'est un dispositif nouveau, appelé Colonies apprenantes,  fruit d’une volonté de faire évoluer sur le long terme les colonies de vacances avec plus de contenus à la fois pédagogiques, artistiques et culturels. »

Le principe, inspiré du dispositif 2s2c pour Sport, Santé, Culture et Citoyenneté, lancé pendant les premières phases du déconfinement pour les élèves en demi-classes du primaire, et qui prend fin avec les vacances d’été, est le suivant : proposer aux élèves, en alternance, du soutien scolaire autour des fondamentaux le matin, et des activités culturelles et artistiques l’après-midi, ces dernières encadrées par les artistes ou les structures culturelles missionnés par les collectivités territoriales. 

Plusieurs centaines de projets ont été déjà répertoriés, selon Noël Corbin. « Les DRAC (Directions régionales des affaires culturelles, ndlr) ont jusqu'au 25 juin pour regarder les premiers projets qui dès le 29 seront sur la plateforme. Et donc, début juillet, notamment pour Ecole ouverte, Colonies apprenantes et pour les centres de loisirs, les projets pourront déjà être mis en place. » 

Si dans un premier temps, cette plateforme est destinée à soutenir l’été culturel et apprenant, c'est un projet à plus grande ambition puisqu’il a vocation à durer et à faciliter la mise en relation entre des porteurs de tout type de projets pédagogiques et artistiques, et des structures qui peuvent les accueillir, que ce soit de l'Éducation nationale, des collectivités locales ou des centres de loisirs, explique le professionnel. «  On souhaite au niveau de l'Etat, entre l'Education nationale, les collectivités locales et le ministère de la Culture, créer des parcours avec des contrats locaux d'éducation artistique pour que l'ensemble des acteurs se mettent autour de la table pour assurer qu'il y ait une continuité entre ce qui relève du scolaire, ce qui relève du périscolaire, voire du temps qui n'a rien à voir avec l'école. »

Qu'en disent les professionnels de l'éducation artistique ?

Du coté des professionnels de l’éducation artistique, les réactions à cette nouvelle mesure ne se sont pas fait attendre.  Les Musiciens Intervenants, appelés aussi Dumistes, artistes formés à la pédagogie qui interviennent, aux cotés des professeurs des écoles, dans l’éducation musicale des élèves du primaire tout au long de l’année scolaire, publient une tribune sur le site de la Fnami, Fédération Nationale des Musiciens Intervenants, intitulée A l’heure de la « Révolution à l’accès à la culture et à l’art », des têtes vont-elles tomber ? 

« Depuis le 7 mai, le dispositif appelé 2S2C pour Sport, Santé, Culture et Citoyenneté, est proposé aux collectivités afin d’accompagner les apprentissages dits fondamentaux, peut-on y lire. Par ailleurs, une plateforme vient d’être créée pour mettre en lien les artistes et la jeunesse. Ainsi, concernant la culture, on déclare que c’est l’occasion de faire enfin une véritable éducation artistique et culturelle (EAC dans le jargon) à l’école en invitant les collectivités à inventer… ce qui existe déjà et que l’on s’obstine à ignorer en haut lieu depuis de nombreuses années ! », déplorent-ils.

Même son de cloche du coté des professeurs d'éducation musicale dans le secondaire. Ils déplorent la mise à l'écart des pédagogues et des experts de l'éducation musicale dans la mise en place de nouveaux dispositifs :

« Parler du retour aux pratiques artistiques et culturelles des jeunes, alors que pendant toute la crise de la Covid-19 nous, professeurs de l’éducation musicale, nous sommes réinventés pour continuer à faire de la musique à distance, à proposer les productions musicales des élèves, jusqu’à proposer une Fête de la musique virtuelle, cela nous semble pour le moins maladroit » regrette Anne-Claire Scébalt, professeure de l'éducation musicale et présidente de l'APEMu (Association des Professeurs d’Éducation Musicale). Elle rappelle que l’éducation artistique et culturelle est déjà portée au sein des établissements scolaires par les professeurs spécialisés, à raison d’une heure de musique tout au long de l’année, en plus des projets de pratique collective, et d'une heure d'arts plastiques.   

« Il y a une confusion des genres, une plateforme dédiée à l’éducation artistique et culturelle des jeunes qui mélange les intervenants entre les artistes, les professionnels de l'éducation et les animateurs, cela pose question. Il faudrait quand même déjà s'appuyer sur l'existant, soutenir les gens qui sont là, » remarque-t-elle. Et surtout mettre en place de vrais projets éducatifs, piloté par les enseignants de l'éducation musicale, estime la professeure. 

Pour le ministère de la culture, l’inquiétude des professionnels n’est pas fondée. Selon Noël Corbin, les projets qui seront proposés sur la plateforme pour l'éducation artistique et culturelle ne relèvent pas de l'enseignement. « Les artistes et les acteurs culturels ne se substituent pas aux enseignants, ils n'ont pas les mêmes compétences. Et ils ne sont pas non plus des animateurs. Ils ont une réalité qui est basée sur leur travail artistique et la médiation. Ils peuvent accompagner les jeunes à découvrir leur propre créativité. Et c'est complémentaire, répond Noël Corbin. Et de rajouter que les Dumistes et les professeurs de musique ont un rôle fondamental dans un dispositif global d'enseignement artistique. « Ils sont vraiment du côté de la transmission et ça, c'est quelque chose qui est fondamental.  Et nous, ce que l'on souhaite, c'est vraiment que tous les acteurs de la culture puissent trouver leur place à la fois dans la transmission et dans le développement de la créativité,  » conclut-il.