La Jeune symphonie de l'Aisne : un orchestre amateur comme projet politique

Dans l'Aisne, tous les mois de juillet depuis 2009, un orchestre de jeunes amateurs fait fureur par l'exigence et la qualité de ses concerts. Retour sur le phénomène de la Jeune symphonie de l'Aisne, projet qui dynamise toute une région.

La Jeune symphonie de l'Aisne : un orchestre amateur comme projet politique
La Jeune symphonie de l'Aisne en concert à la Cité de la musique et de danse à Soisson, © Radio France / Suzana Kubik

« Chloé, il faut que tu saches que ce n’est pas une œuvre facile à jouer. Même pour les grands orchestres professionnels. Quand tu démarres ton solo, il faut que tu penses vraiment à la pulsation. Je vais te guider, mais il faut que tu tiennes bon. N’arrête pas de compter. » A la baguette, François-Xavier Roth s’apprête à diriger le Boléro de Maurice Ravel.  C’est la répétition générale avant le premier concert de la Jeune Symphonie de l’Aisne dans la Cité de la musique et de danse de Soissons. Chloé est la jeune flûte solo, et c’est à elle d’ouvrir le bal.  

Cent vingt-deux musiciens, dont deux tiers d’amateurs entre 10 et 20 ans, feront preuve d’une maîtrise étonnante dans l’interprétation de cette œuvre célébrissime. L’enjeu est de taille : tous les solos sont portés aussi par de jeunes musiciens. La tension est palpable, mais le chef se veut rassurant : « C’est facile de critiquer, mais c’est beaucoup plus intéressant d’encourager. Les jeunes peuvent ressentir l’angoisse de ne pas y arriver, mais mon rôle est de leur donner des moyens pour croire en eux. Parce que la magie de l’orchestre, c’est aussi ça : avec tout un groupe on peut faire des choses qu’on n’imaginait même pas possibles. » 

Ce soir-là, la Jeune Symphonie de l’Aisne jouera avec autant de maîtrise Le chasseur maudit de César Franck et la Symphonie espagnole d'Edouard Lalo, au côté de la violoniste Geneviève Laurenceau.

Geneviève Laurenceau en répétition avec la Jeune symphonie de l'Aisne à Soisson
Geneviève Laurenceau en répétition avec la Jeune symphonie de l'Aisne à Soisson, © Radio France / Suzana Kubik

Un orchestre amateur comme projet politique 

Pour cette dixième édition de l'orchestre de jeunes amateurs, la feuille de route d’origine n’a pas changé. Quand le projet est lancé en 2009 par l’ADAMA - Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne - son objectif était de rassembler les jeunes amateurs, issus des écoles de musique du département, dans un orchestre symphonique complet qui leur permettrait d’aborder un répertoire exigeant, au cours de deux semaines de stage. Pour le préparer, ils seraient encadrés et épaulés d'un côté par leurs professeurs, et de l'autre par les musiciens des Siècles. Le stage serait couronné par une série de concerts dans la région, dirigés par François-Xavier Roth, avec de grands solistes comme invités, dont Svetlin Roussev, Jean-Marc Philips, Nicolas Dautricourt, Jean-Philippe Collard ou Vanessa Wagner. 

L'un des initiateurs du projet et directeur artistique de l'ADAMA, Jean-Michel Verneiges, raconte comment l'idée d'un projet amateur à ambition professionnelle a mobilisé toutes les ressources existantes et irrigué tout le territoire :

« L’Aisne est un département très rural où les villes principales tournent autour de 30 000 habitants. Bien que géographiquement proche de la capitale, c’est un territoire qui est loin des grandes salles de concerts et d’une vie musicale riche. Mais le Conseil général mène une politique très active pour développer les pratiques musicales amateurs et l’enseignement spécialisé dans les conservatoires et les écoles de musique. Après un concert des Siècles en 2007, François-Xavier Roth a voulu s’impliquer dans la création d'une structure plus pérenne, à vocation pédagogique », explique Jean-Michel Verneiges.

Un engagement qui, pour le chef, dépasse de loin la dimension artistique : « Ce projet prend tout son sens justement dans l'Aisne, un département si marqué par le chômage et la souffrance sociale. Ici, plus qu'ailleurs, la population a besoin d'avoir confiance. C'est une démarche politique que de montrer à ces jeunes musiciens amateurs qu'ils sont capables d'accomplir une telle chose, atteindre une telle excellence grâce à leur talent et leur travail » argumente-t-il.

Le pari du talent et de l'intelligence 

Les musiciens sont recrutés dans les conservatoires et écoles de musique du département, sans sélection. La seule condition pour rejoindre l'orchestre est d'avoir à son actif au moins cinq années de pratique musicale, parce que chaque édition se construit autour d’un répertoire exigeant, choisi par François-Xavier Roth :

« L’idée, c’est de faire un vrai programme symphonique. Quand on travaille avec les amateurs et les jeunes, il ne faut pas avoir peur de l’exigence. Il faut plutôt faire le pari du talent et de l’intelligence. Pour moi, ce ne sont pas des musiciens amateurs, ce sont des musiciens tout court, et ils méritent un programme qui pourrait être donné à Paris ou à Londres. » 

François-Xavier Roth devant la Jeune symphonie de l'Aisne
François-Xavier Roth devant la Jeune symphonie de l'Aisne, © Radio France / Suzana Kubik

Pour participer à l'orchestre, les musiciens viennent de tout le département. Ilan, le plus jeune, a 11 ans. Élève en piano, il s'est mis au célesta pour pouvoir jouer le Boléro de Ravel.  

« C’est un peu ma mère qui m’a forcé la main pour que je rejoigne l’orchestre. Mais j’en suis très content ! D’habitude je suis toujours tout seul quand je fais de la musique, mais c’est tellement plus amusant avec les autres. Au début, j'étais très angoissé de jouer un instrument que je ne connaissais pas. Mais j'y suis arrivé, et maintenant je suis beaucoup moins stressé sur scène ! »

Une mise en confiance qui est en grande partie assurée par la médiation des musiciens des Siècles, qui, tout en étant au fond des pupitres, balisent le terrain pour les jeunes musiciens, comme en témoigne Simon Milone, violon solo : « Notre rôle est de préparer le geste de chaque départ, détendre quand il y a des situations de panique. Je sens déjà au bout de quelques sessions que les jeunes développent les réflexes des musiciens d’orchestre et gagnent en confiance. » 

«C'est un apprentissage accessible à tous, renchérit Francois-Xavier Roth. Les niveaux dans l'orchestre sont très différents, et parfois il y a de tout jeunes musiciens. Ils ne peuvent pas tout jouer, mais c'est normal. Ils écoutent, et l'année prochaine ils pourront jouer davantage. Le collectif leur permet de faire ce qu'ils peuvent, mais de le faire au mieux. »

Une école bénéfique aussi bien pour les musiciens en devenir que pour ceux, majoritaires, qui ne se destinent pas à une carrière de musicien professionnel :

« L'orchestre reste un moyen formidable pour apprendre à vivre ensemble, apprendre à se respecter dans la diversité et de se comprendre. C'est une société en format réduit, une merveilleuse école pour tous les profils et tous les âges », conclut le chef.