La créativité : mode d'emploi, selon le pianiste Yaron Herman

Pour vous, le monde se divise peut-être en deux groupes : les génies, créatifs quel que soit le domaine, et les autres, plus nombreux, sans aucun talent particulier. Pas pour le pianiste Yaron Herman. Pour lui, nous avons tous une part de créativité qui n'attend que d'être réveillée. Explications.

La créativité : mode d'emploi, selon le pianiste Yaron Herman
Yaron Herman lors d'un concert à la Villette, © Getty / Samuel Dietz

C’est l’histoire d’une climatisation défectueuse et d’un vol de 12 heures pour Tokyo. A force de subir le bruit insistant qui l’empêchait de dormir, le pianiste Yaron Herman l’a transformé en musique. C’est en tout cas ce qu’il raconte dans son livre Le déclic créatif à propos de la genèse du morceau Fast Life

Au départ irrité par le bruit, le pianiste se met à l’écouter. Il lui trouve un groove, lui associe une mélodie. Le tour est joué : il a non seulement trouvé de la matière pour une nouvelle composition, mais il a réussi à passer le temps et même à dormir. Quelque temps plus tard, à cette matière première il associe un autre motif, d’une Suite anglaise de Bach. Et Fast Life voit le jour.

Je ne sais pas vous, mais moi, je me dis : il fallait y penser. Et pourtant, Yaron Herman est convaincu que tout le monde peut y arriver. Que tout le monde peut avoir l’idée qu’il faut au bon moment dans le domaine qui le passionne. 

« Je suis persuadé que tout le monde a un potentiel créatif en lui, il suffit d’avoir la méthode pour l’aider à s’exprimer, nous dit Yaron Herman dans son livre. La bonne nouvelle, c’est qu’il explique comment y arriver, avec pédagogie et bienveillance (et humour). Voici donc ses cinq astuces pour réveiller la créativité qui sommeille en vous !

1.   Lancez - vous !

Sans cette première étape, rien ne se passera, c'est évident. Si vous avez toujours un prétexte pour reporter votre premier cours de dessin, votre première crème anglaise ou votre premier accord à la guitare : obligations professionnelles, fatigue, raisons familiales, vous n'aurez même pas créé les conditions de base pour que votre créativité puisse s'émanciper.   

Pourquoi hésiter ? Une des raisons, peut-être la plus importante, est que vous ne vous sentez pas à la hauteur. Si vous avez une passion, quel que soit le domaine, ne vous découragez pas parce que vous pensez ne jamais devenir un Cyril Lignac, un Roger Federer ou un Keith Jarreth. Cela devient secondaire du moment où on change de perspective, explique Yaron Herman. Autorisez-vous la créativité, suggère-t-il, parce qu'il n'y a pas que les personnes particulièrement douées qui soient créatives . Qu'est-ce que la créativité ? « C'est une attitude, une façon d'aborder la vie », écrit-il, et même si nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, nous n'en sommes pas dépourvus. 

Exit la comparaison : le but c’est de créer pour soi-même, et non pas pour les autres, s'autoriser une source de plaisir et un espace d'expression qui nous est propre. 

« La créativité n’a pas comme but de produire les chefs d’œuvre, elle peut être le résultat d’une démarche créative, écrit Yaron Herman. Plus elle est méthodique et intelligente, plus elle est aboutie. » L’important, c’est le voyage, moins la destination.

2.    Apprenez à apprendre

Lorsqu'il a débuté le piano à 16 ans, suite à une blessure au genoux qui a anéanti son rêve de devenir basketteur professionnel,  Yaron Herman a rencontré son futur professeur, Opher Brayer  : « Je peux t'apprendre à jouer un certain style, mais ne trouves-tu pas qu'il serait plus intéressant d'apprendre à apprendre ? », lui a-t-il demandé. Et en effet, aborder l'apprentissage avec méthode est, selon Yaron Herman, en soi une démarche créative. A condition de s'y investir pleinement, « pratiquer avec une intention délibérée »  quelle que soit la discipline.

Prenons par exemple l’apprentissage d’un instrument. Chacun sait que pour avancer, il y a la partie incompressible du travail technique à fournir. Pourquoi ne pas l'aborder d'une façon créative et trouver des façons de faire qui vous permettront de garder le plaisir d'avancer et le goût d'apprendre, quelle que soit la difficulté à surmonter ? En sachant que chaque apprentissage est indissociable de l'effort, transformer cet effort en un jeu ? « Pour éviter que votre attention ne décroche, transformez-les [les taches répétitives et lassantes] en jeu ! Mettez votre imaginaire en mouvement !» , nous dit le pianiste. Sa solution pour faire ses gammes, par exemple, c'est de s'inspirer du kung fu pour les pratiquer plutôt en visant la fluidité et moins la vélocité, en contrôlant chaque mouvement du début à la fin.

3.   Persévérez !

Pour développer sa créativité, le temps sera votre meilleur allié, nous dit Yaron Herman. Une fois lancé, il faut intégrer le fait que seulement la régularité et la persévérance peuvent donner des résultats, et là, il n’y a rien de mieux qu'une routine de travail. Cela vous rappelle quelque chose ? Si vous avez déjà joué d'un instrument dans votre jeunesse, vous auriez du l'entendre maintes fois, n'est-ce pas ?

Donc, pas la peine de procrastiner et de reporter vos entraînements ou vos exercices pour demain. « La répétition quotidienne permet d'enclencher un mécanisme mystérieux de convocation de l'inspiration », explique-t-il. 

Cependant, il est vrai que, lorsque l’on débute une nouvelle discipline, on peut avoir l’impression de se trouver au pied d’une montagne infranchissable, concède Yaron Herman : « J'ai constaté qu'en mettant la barre ridiculement bas j'arrivais à contourner toutes les excuses inventées par mon cerveau pour établir une pratique quotidienne, » écrit-il. Une pompe, trois minutes de piano, une phrase, par jour, l'objectif ne peut pas être moins contraignant. Mais psychologiquement, un seuil aussi ridicule n'est pas tenable, et on en fait automatiquement plus. « Ce sont les microrituels qui, à force d'être répétés, auront un impact énorme à long terme. » Rassurant, non ?

4. Musclez votre imaginaire !

Pour Yaron Herman, la créativité est « une façon de s'amuser avec la réalité, un moyen d'engager activement son imaginaire. Utiliser ainsi son imaginaire, c'est comme travailler un muscle. » Alors il vous faudra muscler votre imaginaire. Comment ? Jouez, répond Yaron Herman, comme quand vous étiez enfant : jouez avec les mots, avec les éléments du langage, avec des objets de quotidien, avec les règles et les contraintes. Charades, rébus, jeux musicaux... « cela habituera votre cerveau à jouer avec les règles et à en inventer d'autres, » nous dit le pianiste. Ou encore transformer les contraintes en opportunités pour trouver des solutions, en clair, improviser ?

On revient sur l'histoire de la climatisation sur un vol pour Tokyo du début de ce récit. Son bruit constant aurait pu rester une source de frustration et de fatigue ; Yaron Herman a décidé de le transformer en matière musicale. « Trop souvent on laisse les imprévus et les problèmes inévitables de la vie nous dévier du chemin, écrit Yaron Herman. [...] Pourtant, si on les considère comme des occasions de s'adapter au présent pour imaginer l'avenir, on peut les transformer en source d'innovation. » La vie comme métaphore pour le jazz et vice versa.

5. Que la force soit avec vous

Maintenant que vous avez votre feuille route, vous croyez que le tour est joué. Détrompez-vous, conseille Yaron Herman, puisque le chemin sera long et (parfois) épineux, il faudra vous prémunir contre le dernier obstacle : les résistances. De quoi s'agit-il ? Ce sont « toutes les forces qui nous freinent et nous empêchent de faire ce qu'on s'est promis : aller au piano, ouvrir le cahier et commencer à jouer, »  explique le pianiste. 

Aujourd'hui encore, je les affronte chaque jour, poursuit - il. Dès le réveil, je mesure l'immensité de ce que j'ai à faire, les lacunes qu'il me reste à combler, les détails à peaufiner, les répertoires à apprendre.

En clair, il y aura des matins où vous n'aurez pas envie de vous remettre à l'ouvrage. Ou bien vous aurez l'impression que les résultats tardent à récompenser vos efforts. Vous vous sentirez l'esprit ailleurs, préoccupé, découragé. Pas d'attaque, pas en forme. Il faut persévérer, nous dit Yaron Herman, malgré tout, parce qu'on ne peut pas lutter contre, il faut les accepter à bord, les résistances font partie du voyage. Ne lâchez rien ! 

« Imaginez un long périple sur la route, avec des enfants à l'arrière. Ils râlent. IIs crient. Ils s'agitent. Rien d'anormal : ce sont des enfants. Ils ont le droit de râler et de crier. En revanche, ils n'ont pas le droit de prendre le volant  » conseille le pianiste.  

Restez mettre à bord et que la force soit avec vous !