L’Octuor à cordes op.20 de Felix Mendelssohn, Allegro moderato ma con fuoco (1er mvt)

Figure incontournable de l’ère romantique, Felix Mendelssohn laisse derrière lui une importante production d’œuvres de musique de chambre. A l’occasion du Bac Musique 2019 (option de spécialité), nous nous intéressons à l’Octuor à cordes en mi bémol majeur op.20, une pièce unique en son genre.

L’Octuor à cordes op.20 de Felix Mendelssohn, Allegro moderato ma con fuoco (1er mvt)
Felix Mendelssohn Bartholdy, © Getty

Tous les termes en gras suivis d'un astérisque sont expliqués en bas de page dans le glossaire.

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Le contexte de l’œuvre

Enfant prodige s’il en est, Felix Mendelssohn n’a que 16 ans lorsqu’il compose son Octuor* à cordesop.20. 

Né à Hambourg en 1809, il grandit dans une famille attentive aux dispositions musicales précoces qu’il développe en même temps que sa grande sœur Fanny, compositrice et pianiste de quatre ans son aînée. Excellant dès l’enfance dans de nombreux domaines tels que le dessin, la danse, l’équitation et la pratique des langues mortes, il compose abondamment. Au moment de l’écriture de l’Octuor, il est déjà l’auteur de douze symphonies pour orchestre à cordes, d’une symphonie ainsi que de cinq concertos pour violon ou pour piano. 

Passionné par la musique de chambre* (et plus particulièrement par le violon), il compose également plusieurs sonates, trios, quatuors, et même un Sextuor pour piano, quatuor à cordes et contrebasse, achevé en mai 1824. L’Octuor à cordes est quant à lui terminé le 15 octobre 1825. 

Œuvre de forme classique en quatre mouvements*, l’Octuor témoigne, malgré la jeunesse de son auteur, d’une grande maturité et d’une parfaite maîtrise des codes de composition pour formation de chambre. Dédicacée à son ami le violoniste virtuose Eduard Rietz à l’occasion de son 23ème anniversaire, elle est sans doute créée par ce dernier dans l’enceinte du Palais Recksche, nouvelle propriété des Mendelssohn, peu après sa composition. 

« Mon Felix continue à bien travailler. Il vient tout juste de terminer un octuor pour huitinstruments obligés*qui tient parfaitement debout » écrit Carl Friedrich Zelter, son professeur de composition, dans une lettre adressée à l'écrivain Johann Wolfgang Goethe à la fin de l’année 1825. Une création plus officielle aura lieu au Conservatoire de Paris le 17 mars 1832, par le violoniste Pierre Baillot et son ensemble.

La forme de l’octuor

Forme rare et peu usitée en musique de chambre, l’octuor naît véritablement sous la plume de Franz Schubert, qui compose en 1824 son Octuor en fa majeur D.803 pour quatuor à cordes* contrebasse, clarinette, basson et cor. Très peu de temps s’est donc écoulé entre cette première occurrence et l’écriture de l’Octuor de Mendelssohn. Cette dernière aurait-elle été inspirée par l’innovation du compositeur autrichien ? C’est tout à fait probable, mais rien ne le prouve à ce jour.

Ce que l’on sait, c’est qu’avec l’opus 20 Felix Mendelssohn ouvre la voie à une série d’octuors à cordes, composés par certaines grandes figures de la musique moderne et contemporaine : L'Octuor à cordes en ut majeur opus 7 (1900) de Georges Enesco,Deux pièces pour octuor à cordesop. 11 (1924-25) de Dmitri Chostakovitch et, plus récemment, Motetten (2004) de Mauricio Kagel, créée en France par l’Ensemble NOMOS.

L’Octuor à cordes op.20

Comme nous l’avons mentionné plus tôt, l’Octuor op.20 de Mendelssohn s’organise d’une manière tout ce qu’il y a de plus classique pour l’époque. C’est-à-dire qu’il comporte quatre mouvements aux tempi* bien définis :

  1. Allegro moderato ma con fuoco (gai et allègre)
  2. Andante (allant)  
  3. Scherzo (allegro leggierissimo) (plaisant et léger)  
  4. Presto (rapide)

Le premier mouvement de l’œuvre s’inscrit également dans la tradition classique, en ce qu’il suit le plan d’une forme sonate.

La forme sonate : qu'est-ce que c'est ?

Théorisée par le musicien Anton Reicha dans le deuxième volume de son Traité de haute composition musicale (1826), la  forme sonate  est la forme musicale la plus couramment employée par les compositeurs classiques et romantiques. Elle se réfère à la manière dont un mouvement d’une œuvre musicale (une symphonie, un quatuor, un duo…) est construit d’un point de vue structurel. Un morceau de forme sonate se déroule toujours suivant le schéma suivant : 

  1. Exposition
  2. Développement
  3. Réexposition

L’exposition correspond à la présentation du ou des thèmes musicaux* qui marqueront l’esprit du mouvement. Bien souvent, comme c’est le cas dans l’Allegro moderato, cette première partie comporte deux thèmes, qui se trouvent opposés sur le plan du caractère (l’un est énergique et allant, l’autre plus lyrique et rêveur, par exemple) mais également sur celui de la tonalité – le premier thème s’inscrivant dans le ton principal du morceau, et le deuxième thème dans une tonalité voisine*. L’exposition est presque toujours répétée, faisant ainsi entendre les thèmes deux fois chacun.

Au sein du développement, les thèmes précédemment énoncés sont utilisés comme des moteurs musicaux ; leurs caractéristiques mélodiques, rythmiques et harmoniques alors combinées, servent à élaborer de nouvelles idées musicales. Il s’agit de plus en plus pour les compositeurs d’un véritable terrain d’expression de leur intériorité. Cette partie est aussi le lieu de nombreuses modulations* harmoniques.

La réexposition, quant à elle, consiste tout simplement en la redite de l’exposition. Les deux thèmes n’y apparaissent qu’une fois chacun, dans la tonalité initiale.

Focus : l’Allegro moderato ma con fuoco

Mouvement inaugural de l’Octuor, l’Allegro moderato ma con fuoco (« Allant, modéré mais avec flamme ») impressionne tout d’abord par ses dimensions. Long de 454 mesures, il dure selon les interprétations jusqu’à 15 minutes, représentant à lui seul la moitié du temps d’exécution de l’œuvre complète.

Sa structure en forme sonate comprend deux thèmes identifiables :

Le premier thème, en Mi bémol majeur, retentit aux violons dès les premières mesures. Il se compose d’une série de trois arpèges de croches ascendants suivis d’une désinence* rapide en doubles croches. Lors de l’exposition, le thème est accompagné aux altos par des rythmes « syncopés » et des contretemps qui ont pour effet de créer un certain empressement – ou peut-être faut-il y voir une manifestation de l’ardeur (« con fuoco ») que renseigne le nom du mouvement ! Ce motif rythmique se verra réutilisé tout au long de l’Allegro, et ce aux différentes voix de l’Octuor. Une autre cellule rythmique marquée par l’alternance entre doubles croches jouées _staccato*_et noires descendantes en legato (voir définition de staccato), rajoutent au caractère dense et bouillonnant du mouvement.

Le deuxième thème, écrit en Si bémol majeur (ton de la dominante pour Mi bémol), apparaît au deuxième violon aux alentours de la deuxième minute. Plus lyrique que le premier thème, il se démarque grâce à ses valeurs longues jouées legato dans une nuance piano. La texture est également très différente car beaucoup plus épurée, moins concentrée.

Au moment du développement, les deux thèmes et les différents motifs rythmiques qui leur sont associés se trouvent mués, transformés, amplifiés. Ceux-ci font également l’objet de modulations dans les tonalités voisines, comme do mineur et sol mineur par exemple. Le développement est aussi le lieu d’un épisode plus calme, comme suspendu, inspiré des noires descendantes de l’exposition. Mais déjà le retour des contretemps et des gammes de doubles croches amène avec agitation la réexposition finale des thèmes…

Malgré la jeunesse de son compositeur, l’Allegro moderato ma confuoco dénote une incroyable richesse d’écriture. Felix Mendelssohn y prouve son excellente maîtrise des formes classiques (forme sonate, variations, polyphonie…) tout en affichant sa volonté de les dépasser. La présence de nombreux trémolos* sur deux notes permettent notamment aux instrumentistes la production d’accords complexes quand l’utilisation prédominante de gammes et d’arpèges révèle son attachement à la musique baroque* – ces différents éléments se trouvant ainsi splendidement combinés. 

Liens : 

·         Biographie du compositeur

·       

·   

Glossaire :

Désinence : détente après une tension musicale.

Instrument obligé : instrument soliste. Cette expression indique que l’instrument en question est le seul à jouer sa partition, mais aussi qu’il ne pourrait être remplacé par aucun autre.

Modulation : changement de tonalité au sein d’un même morceau de musique. La plupart du temps, les modulations s’effectuent entre tons voisins (voir définition).

Mouvement : partie d’une œuvre musicale. Bien souvent écrit en italien ou en allemand, le titre du mouvement renvoie à un caractère d’interprétation ou à un tempo. Exemples : Allegro/Lustig (allègre, gai), Lento/Langsam (lent), Adagio/Ruhig (calme), Presto/Schnell (rapide), Prestissimo/Sehr schnell (très rapide) etc.

Musique de chambre : musique composée pour un petit ensemble d’instruments. Chaque instrument y joue une partie différente, par opposition à la musique symphonique (pour orchestre), où les joueurs d’un même instrument suivent la même partition. Quelques exemples de pièces pour musique de chambre : le duo, le trio, le quatuor, le quintette, le sextuor, l’octuor…

Staccato : cette indication désigne qu’il faut jouer une phrase musicale de manière « piquée », en détachant les notes. Elle s’oppose au legato qui se réfère à un jeu de notes « lié ».

Tessiture : intervalle qui sépare la note la plus grave de la note la plus aigüe émise par une voix ou un instrument.

Trémolo : effet de tremblement obtenu par une alternance rapide entre deux ou plusieurs sons

Ton voisin : tonalité proche du ton principal d’un morceau en ce que leurs accords partagent un certain nombre de notes. Pour Mi bémol majeur (mi bémol – sol – si bémol) :

·         Do mineur ( do – mi bémol – sol)

·         La bémol majeur (la bémol – do – mi bémol) 

·         Fa mineur (fa – la bémol – do)

·         Si bémol majeur (si bémol – ré – fa) et

·         Sol mineur (sol – si bémol – ré)

Zoé Fernandez, Documentation musicale