L’accès à l’enseignement musical pour les enfants porteurs de handicap : quel état des lieux ?

La Loi de Février 2005 sur l’égalité des droits et des chances garantit l’accès à tout élève porteur d’un handicap à l’enseignement musical, pourtant les établissements inclusifs sont encore trop rares en France. Alors, comment fait-on quand on est parent d'un enfant différent ?

L’accès à l’enseignement musical pour les enfants porteurs de handicap : quel état des lieux ?
fatihhoca, © Getty

La scolarisation des enfants porteurs de handicap reste un sujet épineux en France . Loin des expériences de ses homologues européens - l'Italie, la Suède, ou encore le Royaume-Uni - l'école inclusive n'est toujours pas à l'ordre du jour. Pour les familles, prétendre au droit fondamental d'accès égalitaire à l'éducation pour leur enfant différent relève plutôt d'un parcours de combattant; alors quand il s'agit d'élargir la scolarisation obligatoire sur les domaines culturels ou artistiques, ils sont souvent découragés d'avance. Permettre à son enfant d'apprendre la musique, par exemple ? Où et avec qui ?

Selon le constat que fait sur le sujet Nadège Emorine dans son mémoire d'études L’enseignement musical et le handicap - Permettre l’accès, changeons nos regards ( CEFEDEM Rhône-Alpes 2013), qui revient sur l'accès aux élèves handicapés dans les conservatoires et les écoles de musique, le système même fait que les élèves en difficulté finissent par être exclus, encore faut-il qu'ils aient eu le courage de pousser la porte d'un conservatoire ou d'une école de musique : « Si au premier abord, nous donnons une chance à des personnes que l’on considère comme 'normales', le handicap n’est pas visible, un diagnostic médical n’a pas été posé ; les personnes qui, elles sont catégorisées comme handicapées, n’ont pratiquement aucune chance d’accéder à une pratique musicale. On se rend compte que très peu souvent, elles osent franchir les portes des écoles de musique, certainement de peur d’être refoulées. L’école de musique est pourtant bien un lieu ouvert à tous, elle accueille tout le monde. - Il n’y a pas de problème - dira-t-on à la maman qui vient inscrire son fils ayant un handicap moteur. Mais force est de constater, que trop souvent, rien n’est réfléchi, peu d’aménagements sont réalisés, le même cursus pour tout le monde, et les élèves n’ont qu’à s’adapter. »

Pourtant , la loi de février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées vise entre autre « à assurer l’accès de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte handicapé aux institutions ouvertes à l’ensemble de la population et son maintien dans un cadre ordinaire de scolarité, de travail et de vie » (Article 2, loi 2005) . En clair, le législateur engage toutes les structures publiques à se mettre aux normes pour favoriser l'accès des personnes en situation de handicap aux formations, à l'éducation, aux loisirs culturels et artistiques, à l'emploi, à tous les aspects qui leur permettent de s'intégrer pleinement dans la société. Douze ans après l'adoption de la loi de février 2005, quel est l'état des lieux par rapport à l'accès des élèves en situation du handicap à l'enseignement musical en France ?

« Nous n’avons pas pour l’instant des statistiques exhaustives sur la question, » précise Barberine Blaise, coordinatrice du Réseau National Musique et Handicap, association qui a pour mission principale de favoriser l'accès à la musique pour les personnes en situation de handicap. Le RNMH en partenariat avec le Ministère de la culture travaille en ce moment sur un état des lieux concernant l’accès des personnes en situation de handicap aux pratiques artistiques et culturelles, dont l’enseignement musical.

« Par contre, je sais d’expérience que les élèves porteurs de handicap sont encore très peu inclus dans les parcours ‘ordinaires’ dans des établissements d’enseignement musical. Les familles nous appellent tous les jours avec une simple question : comment faire pour permettre à mon enfant d’apprendre la musique ? »

Pourtant, l’accès à l’enseignement musical à tous les élèves est une obligation définie par la loi pour les établissements publics en France, un accès qui est en réalité beaucoup plus complexe à mettre en place qu'il n'y paraît, selon Barberine Blaise :

« La première raison qu’un établissement peut avancer pour refuser l’accès à un élève handicapé, c’est parce qu’il n’est pas équipé pour le faire. C’est un argument plausible, dans la mesure que le handicap demande à la fois un encadrement humain et un dispositif adaptés. Evidemment, les professeurs de musique dans les conservatoires ne sont par définition pas formés pour accompagner un élève handicapé, reconnaît Barberine Blaise. Ensuite, en fonction du type du handicap, l’encadrement peut être plus ou moins lourd à mettre en place. Pour les handicaps cognitifs, il suffit d’adapter la méthode, c’est-à-dire de former les personnels, pour que l’élève puisse suivre le parcours habituel. Pour d’autres types d’handicap, les adaptations peuvent être plus importantes, et donc moins évidentes à mettre en place, et nécessitent une intervention des professionnels du médico-social, par exemple. »

En même temps de nombreuses initiatives citoyennes font bouger les choses. Les associations qui proposent l'enseignement musical travaillent souvent avec les structures de soin ou d'accueil. Certains conservatoires et écoles de musique aussi. Cécile Benoît, directrice de l'Ecole de musique municipale de Sancé et professeur de musique, raconte comment elle a mis en place son projet d'ouvrir son établissement au handicap. Formée à l'enseignement spécialisé sur la petite enfance et le handicap en 2014 au CFMI de Tours, elle commence en accueillant les ateliers de musique en groupe destinés aux personnes en situation de handicap des centres spécialisés : « J'avais de la chance de disposer d'un établissement tout neuf et aux normes, et d'être moi-même la directrice, » Cécile Benoît ne plaisante qu'à moitié. « C'est simple, quand le directeur n'est pas ouvert à l'idée d'inscrire l'accessibilité au handicap dans son projet d'établissement, cela ne passe pas. »

Depuis cette rentrée, l'école de musique de Sancé a intégré trois élèves en situation de handicap en enseignement individuel et formation musicale...l'équipe pédagogique de Cécile Benoît à adhéré au projet et s'est formée en conséquence. « L’ensemble des professeurs est très motivé par l’idée d’ouvrir l’école de musique à tous les publics, même si certains d’entre eux n’ont jamais enseigné à des personnes en situation de handicap. Il faut faire fi de ses croyances et être prêt à tout changer afin d’adapter sa pédagogie. Ce peut être une toute nouvelle approche de l’apprentissage : abandon de l’écriture, adaptation physique de l’instrument…adaptation totale à la personne.» Cécile Benoît continue à travailler avec les associations et les structures d'accueil des personnes en situation de handicap dans l'élaboration des ateliers de musique destinés aux enfants handicapés moteurs ou porteurs d'un handicap lourd. « Je ne compte pas m'arrêter là. J'ai le soutient de ma hiérarchie et de mon équipe pédagogique. Après, on peut prétendre que d'intégrer l’accessibilité au handicap dans le projet de l'établissement coûte cher. C'est un faux prétexte : la mise au normes est une obligation légale de toute façon, pour tous les établissements publics. J'ai racheté quelques instruments de percussion, que je vais d'ailleurs utiliser pour les ateliers d'éveil . Et la formation des enseignants. C'est tout.»

En matière d’information, de formation et d'accompagnement, le RNMH peut venir épauler les professeurs de musique, les gestionnaires d'établissements ou autres personnes qui seraient intéressées à mettre en place un dispositif handicap dans leur établissement, ou des professionnels du milieu médical qui souhaiteraient inscrire l’enseignement musical dans leur démarche de soins, assure Barberine Blaise.

Et si l'on est parent d’un enfant porteur de handicap et que l’on voudrait l’inscrire au conservatoire du quartier ?

Barberine Blaise : « Le premier obstacle est très souvent la conviction des familles que l’accès à leur enfant à l’enseignement musical leur sera refusé dès lors qu’il est porteur d’un handicap. C’est faux. Il faut savoir que la loi est de leur côté, il suffit de pousser la porte du conservatoire du quartier et sensibiliser l’équipe pédagogique à la différence de leur enfant. La réponse des professeurs sera probablement : nous ne savons pas faire, nous ne sommes pas formés. Mais les formations existent et sont accessibles à tous, il suffit d’inscrire l’accueil handicap dans le projet de l’établissement. Nous sommes à disposition de tous les acteurs dans une telle démarche pour les accompagner dans sa réalisation. »