Kristian Schott, l'homme qui parle avec son violon

Kristian Schott est autiste et musicien. Non-verbal jusqu'à l'âge de 15 ans, c'est par la musique qu'il s'est ouvert au monde. Aujourd'hui il intervient auprès des familles et des professionnels d'autisme en leur ouvrant l'accès à son monde afin de mieux le comprendre. Récit.

Kristian Schott, l'homme qui parle avec son violon
Kristian Schott en concert

Kristian Schott se déplace en moto, un casque sur les oreilles. C'est de la techno qu'il écoute, une musique dont la pulsation régulière lui permet de focaliser son attention sur la route. La moto, c'est le privilège d'avoir le contrôle, de maîtriser l’environnement, et la musique, la grande constante de sa vie, depuis sa plus tendre enfance. Kristian Schott est autiste. Diagnostiqué il y a seulement huit ans, il est aujourd'hui, à 48 ans, impliqué auprès de familles et de professionnels qui accompagnent les personnes autistes en leur ouvrant l'accès à son monde afin de mieux le comprendre. Kristian Schott est aussi, ou d'abord, un violoniste et un compositeur talentueux : s'il en est là aujourd'hui, c'est en grande partie à la musique qu'il le doit, comme il aime à le souligner. 

« La musique me permettait de me couper de mes sens et de me focaliser sur autre chose »

« Tout passe par la musique pour moi, l’univers qui m'entoure c’est d’abord le son, explique-t-il. L'autisme, c'est l'envahissement sensoriel permanent. » Kristian se définit comme un autiste auditif, extrêmement sensible aux stimuli sonores, dont la surcharge provoque chez lui de violentes crises, encore aujourd'hui. Quand il parle de son enfance, il évoque notamment sa différence. Il ne parlait pas et était turbulent. 

« Je vivais dans un chaos perceptif sonore et visuel tout le temps. .J’étais extrêmement tendu parce que je ne comprenais rien de ce qui se passait autour de moi.  J'oscillais pendant longtemps entre deux états émotionnels : la peur et la colère.  Il n'y avait que la musique qui pouvait me calmer, du coup mes parents m'en mettaient tout le temps. La musique me permettait de me couper de mes sens et de me focaliser sur autre chose. »

A quatre ans, après une pneumonie, Kristian est hospitalisé, et le personnel veut l'interner. De son séjour, il garde un souvenir amer : «  A l'époque, on ne connaissait rien sur l'autisme en France. A l’hôpital je n'avais aucun suivi, et au bout d'un temps, mes parents m'ont sorti de là parce que je dépérissais à vue d’œil. »

Sa famille prend en main son éducation, notamment sa pratique musicale : « Comme je suis né avec une hémiplégie et que je n'arrivais pas à tendre mon bras droit, à cinq ans, on m’a inscrit au conservatoire, au violon, parce que mon père s'était dit que ça allait me permettre d’éduquer mon bras. Au conservatoire j’ai commencé par les petites pièces. Mon père s’est aperçu que j’avais du mal à lire et me mettait des disques. Lui-même a appris à jouer du violon à l’oreille. Il me mettait de la musique tzigane et de l’Europe de l’est et m'encourageait à improviser dessus. Souvent, le mercredi, il me faisait faire un cahier entier d'exercices, ensuite il me mettait un disque et je jouais à l’oreille, c’était pour moi des moments de détente.  »

Dans la famille de Kristian, la musique est très présente. Son père, originaire d'Alsace allemande, l'initie à la musique romantique allemande :  « Quand j’étais enfant, j’écoutais surtout Wagner, Beethoven, Bruckner, et on faisait de la musique ensemble, avec ma sœur qui m’accompagnait au piano. Je jouais dans tous les événements familiaux, notamment pour Noël, où toute la famille chantait. Tous mes souvenirs de partage les plus forts sont liés à la musique, au violon. »

« Quand je me suis mis à écouter les dialogues chantés,  j'ai compris le principe du dialogue parlé »

Kristian est scolarisé, mais de ses années d'école, il garde un souvenir chaotique. Il n'arrive pas à suivre les leçons et subit l'enfer dans la cour de récréation parce qu'il se fait maltraiter. Il trouve une échappatoire dans le sport qu'il pratique de façon intense, et le violon, qui lui tient compagnie le reste du temps. 

« J'étais pratiquement illettré jusqu'à l'âge de 15 ans. Grâce à une intervention en orthophonie, j'ai fini par apprendre à lire, et j'ai eu mon premier livre : Jonathan Livingston le goéland. Mais si je déchiffrais les phonèmes, je n'arrivais pas à accéder au sens des phrases. Dans la communication, je ne comprenais pas quand on me posait une question comment je devais répondre. Je ne distinguais pas une question d'une affirmation. » 

A défaut d'une prise en charge adaptée de ses difficultés de communication, Kristian Schott se rééduque instinctivement par la musique. A l'âge de six ans, ils se met à écouter en boucle l'intégrale des symphonies de Beethoven, cadeau de son père : 

« J'avais envie d'écouter cette musique, mais je ne la comprenais pas. Donc, je me suis mis à écouter les symphonies une par une, instrument par instrument, du début à la fin, pendant des journées entières. Je suivais un son et essayais d'anticiper sa trajectoire. Après, je faisais l'association entre différents sons. Ensuite je réécoutais le mouvement pour comprendre comment il est structuré. J'ai ainsi développé la discrimination sonore. Et quand je me suis mis à écouter les dialogues chantés, notamment en me passionnant pour la Tétralogie de Wagner,  j'ai aussi compris la prosodie et le principe du dialogue parlé. C'est l'opéra qui m'a appris à parler », raconte le musicien.

« La musique m'a permis de me libérer du poids social »

S'il a réussi à pousser très loin ses études musicales, y compris à l'Ecole normale de musique de Paris, Kristian Schott dénonce l’incapacité de l'enseignement traditionnel à s'adapter à sa différence, en dépit de son talent évident pour la musique :

« Tout était compliqué. Je n’arrivais pas à faire le lien entre ce que je lisais et ce que je devais jouer, je ne comprenais rien du tout. J'étais le seul élève qui avait l'autorisation de siffler, parce que je n'arrivais pas à chanter. J’ai fait dix ans de violon en ayant un niveau de solfège absolument lamentable, mais j’étais très fort en dictée musicale. L’avantage de la musique c’est que, si je ne comprenais pas, le professeur d'instrument pouvait jouer la mélodie que je pouvais ensuite reproduire à l’oreille. Les études m’ont permis de savoir où chercher l’information dont j’avais besoin. J’avais à ma disposition des livres, des cours d’analyse, le solfège que j’ai fini par maîtriser en apprenant tout par cœur, mais j’ai beaucoup travaillé, quatre fois plus que n’importe qui, pour avoir un niveau moyen.  »

A cause de ses difficultés dans les interactions sociales, Kristian ne peut pas se présenter aux concours ou intégrer un orchestre. C'est finalement grâce à la rencontre avec l'ethnomusicologie à l'Ecole normale, que Kristian finit par trouver sa voie dans la musique. Il voyage en Pologne, en Russie et en Allemagne, joue avec d'autres musiciens traditionnels, compose et monte même un groupe de musique traditionnelle avec son épouse, musicienne elle aussi : 

« Je me suis spécialisé en musique traditionnelle de l'Europe de l'Est et j'ai développé un style de jeu qui m'a permis de me professionnaliser et de faire des concerts bien payés avec des musiciens traditionnels un peu partout. » Une situation exceptionnelle dans une société où rien n'est prévu pour l'insertion professionnelle des personnes en situation de handicap, selon le musicien.

« Ce qui est bien avec la musique traditionnelle, c'est qu'on peut passer une bonne soirée sans dire un seul mot. On ne connait pas la langue, ce n'est pas grave. La musique telle que je l’ai apprise est très codée, on est un conservatoire ambulant. Je n’ai pas besoin d’avoir des diplômes internationaux pour m’exprimer. Cela m’a permis de me libérer d’un poids social. En Pologne, j’ai entendu les gens jouer les chants populaires en famille. Ils ne se soucient pas de leur technique ni de la qualité de leur instrument, ils jouent comme ils jouent, et c’est tout aussi efficace. On prend nos instruments et on joue pendant deux, quatre ou six heures, on communique, on rentre en interaction, et on peut même vivre des émotions fortes. » 

Une expérience que Kristian a partagé avec les adultes autistes d'avril à novembre 2017, dans des ateliers de musicothérapie  aux cotés du psychiatre Bruno Gepner à Aix en Provence. Il se souvient : 

« C'était comme un groupe de parole, mais où on ne parle pas, on communique par improvisation musicale. On leur demande de prendre l'initiative, de s'exposer, d'être à l'écoute, de prendre la parole avec leur instrument, de s'exprimer. Ce qu'ils n'arrivent pas à dire avec leurs mots, les participants le disent avec leurs instruments ».