Jouer par cœur fait-il de nous de meilleurs musiciens ?

Point de récital avec la partition sur le pupitre, ou presque. Si jouer par cœur est une performance en soi, elle est relativement récente. Être capable de reproduire par cœur tout le programme du récital, est-ce l'accomplissement ultime d'un musicien ?

Jouer par cœur fait-il de nous de meilleurs musiciens ?
Chris Sattlberger, © Getty

Un podium, un piano, et en contrebas, des têtes somnolentes ou concentrées. Et vous, face au clavier, doigts en feu, vous vous débattez avec les arpèges d’une étude de Chopin. Vous avez plus ou moins canalisé le trac et résisté aux premières minutes où tout venait vous distraire. Tout semble bien se passer, vous avez même l’air d’apprécier ce que vous entendez lorsque, tout d'un coup, le rideau tombe. Vous perdez le fil et vous ne savez même pas pourquoi, vos doigts se rebellent et il n’y a plus personne aux commandes. Vous reprenez le même passage, et bricolez tant bien que mal la suite du morceau dont la moitié semble avoir disparu à jamais de votre mémoire. Vous tremblez de la tête aux pieds. Vous avez l’impression d’avoir vieilli de cinq ans. Et ce n’est pas fini, il faut reprendre ses esprits et poursuivre jusqu’à la fin de l’œuvre…

Vous avez vécu un trou de mémoire. Votre pire cauchemar vous a rattrapé, comme tant d'autres musiciens qui éprouvent des difficultés avec la mémorisation, pour lesquels la peur du trou de mémoire peut être paralysante. Mais en fait, pourquoi on fait tout un fromage de la mémorisation ? ‘Jouer par cœur’ est-ce vraiment le synonyme de ‘jouer mieux’ ?

Comment osez-vous...

Pourtant, un bref retour sur l'histoire de cette pratique nous apprendra qu'elle n'est pas si vieille que cela. Nous avons évoqué Chopin, cela n'est pas un hasard. En fait, le compositeur aurait été certainement choqué en fréquentant les salles de concert actuelles. Et pour cause : on raconte que, lorsqu'un élève voulait lui jouer une œuvre par cœur, il piquait des colères noires : « Comment osez-vous jouer sans la partition ? Vous manifestez si peu de considération pour le compositeur... » Pour Chopin et ses contemporains, jouer par cœur s'assimilait à l'improvisation. Ne plus se référer à la partition était le signe que l'interprète s'appropriait l'œuvre comme si c'était la sienne.

Nouveaux temps, nouvelles mœurs. Le XIXe siècle est le siècle des salles de concert. Les soirées musicales entre initiés dans l'intimité des salons privés sont progressivement remplacées par les concerts publics. Les sociétés de concert naissent un peu partout en Europe, et parallèlement au développement de l'organologie et la technique instrumentale, un public anonyme vient assister aux prouesses de plus en plus impressionnantes des musiciens solistes. La virtuosité est née. Les bons solistes sont légion, mais les rois de la fête sont au nombre de deux : d'abord un violoniste - Niccolò Paganini, et ensuite un pianiste - Franz Liszt.

L'Allgemeine musikalische Zeitung rapporte ainsi suite au concert de « M. Paganini, de Gênes, généralement considéré en Italie comme le premier violoniste de notre époque » en 1814 :

Il exécuta un concerto pour violon de Kreutzer (mi mineur) et, pour finir, des Variations sur la corde de sol… Son jeu est tout bonnement incroyable. Il fait des traits, des sauts, des doubles cordes que l'on n'a jamais entendus d'aucun autre violoniste, quel qu'il soit. Il joue les passages les plus difficiles à deux, trois et quatre voix en utilisant ses propres doigtés, qui sont uniques. Il imite bon nombre d'instruments à vents, et expose la gamme chromatique dans le registre le plus aigu, tout près du chevalet, avec une pureté presque inimaginable. Il étonne ses auditeurs avec les passages les plus difficiles joués sur une corde et, comme pour plaisanter, pince un accompagnement de basse sur l'autre.

Le meilleur violoniste de tous les temps pour certains, le diable en personne pour d'autres, Niccolò Paganini a non seulement transformé la technique violonistique, mais il était le premier à transformer le regard que portait l'auditoire sur le soliste. Un peu à l'image des rock-stars d'aujourd'hui, Paganini met l'auditoire en émoi : « Le jeu de Paganini ne peut s'expliquer par les seules forces humaines : son art n'est pas une simple merveille, mais un prodige hors nature. », écrit Frédéric Chopin. Le public accourt écouter, mais aussi admirer, le virtuose dont les apparitions sur scène s'apparentent désormais à un vrai numéro de bravoure.

Franz Liszt l’entend à l'Opéra de Paris en 1832 : « Quel homme ! Quel violon ! Quel artiste ! Quelle souffrance, quelle angoisse, quels tourments ces quatre cordes peuvent exprimer ! » écrira-t-il suite à cette rencontre. Inspiré par l'artiste, Liszt l'est tout autant par son style flamboyant, qu'il est déterminé à transposer sur son instrument. Huit ans plus tard, à Londres, il met en pratique sa nouvelle vision du concert soliste : le pianiste joue seul toute une soirée les œuvres de Beethoven et de Schubert. Pour accentuer l'effet de la performance soliste, Liszt s'installe de profil sur scène : sa chevelure et sa silhouette longiligne, ses mains énormes, sont d'emblée mises en valeur. Sur les affiches qui annonçaient son concert sur les Hanover Square Rooms on pouvait lire : « Mr. Liszt will give, at Two o'clock on Tuesday morning, June, 9, recitals on the pianoforte ». Liszt vient d’inventer le récital.

Quelques années plus tôt, à Berlin, une autre révolution se prépare, plus discrète, celle-là. Une jeune pianiste extrêmement douée interprétait la Sonate "Appassionata" de Beethoven sans la partition. C'était Clara Schumann. Bettina von Arnim, une des amies de Beethoven, témoigne de l'exaspération des critiques berlinois devant tant d'audace : « Quelle prétention de s’asseoir au piano et jouer sans la partition ! ». Franz Liszt enfoncera la porte entrouverte par Clara Schumann : il consacrera une pratique pour laquelle Clara fut vivement critiquée seulement quelques années plus tôt. En 10 semaines entre 1841 et 1942 Liszt donnera 21 récitals à Berlin avec 80 œuvres, dont 50 jouées par cœur.

Franz Liszt était évidemment un excellent compositeur et improvisateur. Il jouait ses propres œuvres, il improvisait et s'inspirait des œuvres des autres compositeurs (dont Paganini, la Campanella). Il était le premier à inaugurer un programme composé de différentes esthétiques et interprété par un seul soliste. Ses récitals ressemblaient au passage d'une tornade ; il va sans dire qu'il se passait de la partition. Jouer par cœur devint avec Liszt une épreuve olympique, et le concertiste accompli, celui qui maîtrise parfaitement son programme et le joue par cœur. Pendant plus d'un siècle, le concert soliste - le récital - associe automatiquement la maîtrise d'une œuvre à sa mémorisation. Avec, de temps en temps, des victimes collatérales : certains grands interprètes dont les trous de mémoire deviennent légendaires ou d'autres, qui jettent l'éponge à cause de trop de pression et abandonnent les concerts publics, comme Glenn Gould. Ou encore ceux qui, au bout de plusieurs décennies de carrière au sommet, font fi des que-dira-t-on et s'affichent en concert la partition au pupitre, comme Sviatoslav Richter, qui a joué ses 20 dernières années de la partition.

Mémoriser...pour quoi faire ?

Est-ce vraiment nécessaire de mémoriser une œuvre pour une meilleure performance ? Le pianiste Stephen Hough estime que la question sous-entend deux aspects différents : se contraindre à jouer par cœur en concert et mémoriser l'œuvre n'est pas la même chose, selon lui. « Je joue par cœur dans 99% de concerts, à l'exception des œuvres contemporaines. Cela me procure une sensation de liberté, c’est comme de l’improvisation, je construis l'œuvre au fur et à mesure que j’avance, et je savoure le sentiment que tout peut arriver. Mais parfois, lorsque je m’appuie sur la partition quand je joue une musique polyrythmique, cela me permet de me consacrer davantage aux subtilités de l'interprétation. »

Alors, jouer par cœur, pour quoi faire ? Il y a, évidemment, l'effet sur l'auditoire : un programme interprété par cœur donne l'impression d'une meilleure maîtrise de l'œuvre. Pour l'interprète, la mémorisation permet une approche approfondie, analytique, qui peut nourrir son interprétation. Sur le plan plus pratique, le détachement de la partition permet d'éviter la contrainte d'un tourneur des pages qui peut dans les cas extrêmes, mettre en péril le récital entier, lorsqu'il est lui-même perdu dans la partition ou qu'il tourne plusieurs pages d'un coup par inadvertance.

En contrepoint, certains musiciens ont d'aussi bonnes raisons pour garder la partition : elle leur permet d'éviter l'angoisse du trou de mémoire ou leur fait gagner de précieuses heures qu'ils auraient passées à essayer de l’intégrer parfaitement. « Parfois je suis même agacé par les commentaires de certains spectateurs qui viennent me voir dans la loge après le concert en me demandant : comment avez-vous fait pour mémoriser tout cela ? raconte Stephen Hough. Ils ne demandent pas comment j'ai imaginé le phrasé ou de quelle façon j'ai utilisé la pédale. Il faut remettre à plat cette tradition et se poser la vraie question : dans quelles conditions peut-on donner le meilleur de soi-même dans un concert ? » et Stephen Hough de citer l'exemple de milliers d'étudiants capables aujourd'hui de jouer des heures de musique par cœur, sans avoir grand-chose à dire. « Comparés à Richter, qui jouait de la partition, leur interprétation n'a pas plus de mérite. Arthur Schnabel avait de vrais problèmes de mémoire; il aurait pu jouer mieux s'il avait concédé à jouer de la partition. Il est utile de mémoriser une œuvre parce que cela mène en effet à une connaissance et une compréhension approfondies qui nourrissent l'interprétation, mais au moment du concert, si le musicien joue avec la partition ou avec un iPad sur le pupitre, cela n'a aucune importance. »

Traditionnellement associée aux concertistes et chanteurs lyriques, en récital ou à l'opéra, la pratique de jouer ou chanter par cœur en public ne s'applique pas sur la musique orchestrale ou des formations de chambre. Quant aux chefs d'orchestre, ils ont la vue globale sur une quarantaine de traits d'orchestre dans des œuvres qui peuvent parfois durer des heures, par conséquent ils dirigent tous dans une certaine mesure par cœur. Mais plus rares sont ceux qui choisissent de se passer de la partition, comme par exemple Philippe Jordan dans la Tétralogie de Wagner il y a quelques années. Nicolas Collon, chef d'orchestre britannique, dirige l'orchestre Aurora fondé en 2005. Depuis quelques années, il inclut dans leurs programmes des œuvres du grand répertoire -comme la 40e symphonie de Mozart au Proms en 2014 - que l'orchestre interprète sans partition. L'orchestre souhaite, comme l' l'explique Nicolas Collon, renouveler la pratique du concert classique en créant un lien plus direct avec le public : « Diriger par cœur peut être justifié uniquement par des choix artistiques. En dirigeant sans partition, je me mets au même niveau que les musiciens et nous nous abandonnons ensemble aux profondeurs de l'interprétation dès les répétitions. La mémorisation de l'œuvre n'est pas un objectif en elle-même, c'est un parti pris préparé avec les musiciens. Finalement, nous avons passé tout notre temps des répétitions -plus nombreuses, bien évidemment- à travailler la musique.»

Au cours du XXe siècle, plusieurs ensembles de chambre ont également choisi de se passer de la partition en concert. Le quatuor à cordes américain Chiara a commencé cette pratique suite à leur enregistrement des quatuors de Brahms. « Nous n'avons pas été satisfaits du résultat, raconte la violoniste Rebecca Fischer. Jouer par cœur nous permet d'être mieux connectés entre nous sur scène. Nous sommes plus spontanés et plus libres dans l'interprétation. Maîtriser à la fois ses traits et les traits des autres musiciens nous permet de ressentir la musique de façon beaucoup plus profonde. » En rajoutant que ce parti pris demande un travail sur la mémorisation considérable et exige un temps de répétition plus important.

Il n'empêche que les grands concours, comme d'ailleurs le système de l'éducation musicale en général, restent majoritairement attachés à la performance ‘par cœur’ : Les concertos et le répertoire soliste pour instruments et voix doivent être joués par cœur. Les partitions peuvent être utilisées uniquement pour la musique de chambre, les sonates avec accompagnement et les œuvres contemporaines, cette consigne figure toujours parmi les exigences imposées à l'interprète. D'où le débat virulent qu'a provoqué la suppression de la notion 'par cœur' dans la catégorie amateur d'un des plus grands concours pianistiques, Van Cliburn, il y a quelques années. Un programme interprété entièrement par cœur doit-il être mieux noté qu'un programme interprété avec l'aide de la partition ?

Laissons le mot de la fin à Stephen Hough : « Lorsque l'obligation de jouer par cœur peut dissuader un musicien de s'attaquer à une oeuvre qu'il juge trop compliquée, elle n'a évidemment aucune utilité. En tant qu'objectif en lui-même non plus. Passer des heures entières à essayer de mémoriser une oeuvre, alors qu'on peut enrichir sa musique autrement, ne sert à rien. Evidemment, la mémoire à 40 ans n'est pas la même qu'à l'âge de 19 ans, mais cela ne devrait pas empêcher les artistes de continuer à se produire. Soyez gentil avec vous-même, ne tuez pas dans l’œuf votre talent d'artiste. Mais ne prenez pas de raccourcis par facilité : mémorisez l'œuvre comme si vous deviez la jouer par cœur, et le jour J, si vous sentez que vous serez au mieux de vos capacités en gardant la partition ouverte, n'hésitez pas à la laisser sur le pupitre. »