Erasmus pour les musiciens : mode d'emploi

Depuis son lancement en 1987, il a permis à 4 millions d’étudiants européens de s’ouvrir à l’expérience à l’international. En 2002, L’Auberge espagnole de Cédric Klapisch l’a rendu célèbre. Que sait-on sur Erasmus et ses dispositifs destinés aux jeunes musiciens ?

Erasmus pour les musiciens : mode d'emploi
Le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, © Getty / Lily FRANEY

On connaît tous quelqu'un dans notre entourage qui a « fait Erasmus » : étudiants en sciences, sociologie, économie, le programme de mobilité de l'Union européenne s'est fait une belle réputation en 30 ans d'existence. Mais que sait-on vraiment sur ce programme ? Est-il autant utilisé par les musiciens ? A l'occasion des élections européennes 2019, nous faisons le point sur ce dispositif qui a aboli les frontières du savoir et fait voyager 4 millions d'étudiants depuis son lancement en 1987.

Erasmus est-il réservé uniquement aux étudiants ?

A son lancement, le programme proposait une forme de partenariat entre des établissements d'enseignement supérieur qui permettait aux étudiants de partir, pendant une période courte, dans un autre pays de l'UE, et ce à partir de la deuxième année d'études après le baccalauréat. Mais en 2014, Erasmus, devenu Erasmus+, a réuni différents autres programmes de mobilité européens qui concernent l’enseignement, la formation, la jeunesse et le sport, et concerne un public plus large.  Désormais il permet aux bénéficiaires, jeunes de moins de 30 ans avec ou sans diplôme, étudiants ou professionnels, d'étudier ou d'enseigner, de faire un stage, d'effectuer un volontariat ou de se former à l'étranger. 

Il en va de même pour la musique.  « Erasmus+ s'adresse aux établissements qui enseignent la musique, explique Laure Coudret-Laut, directrice de l’Agence Erasmus+ France.Depuis 2014, le programme rassemble tous les publics, de l'école maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur, en passant par la voie professionnelle, et inclut un certain nombre d'adultes, » précise la directrice.

Les établissements français d'enseignement supérieur en musique, et notamment les Conservatoires nationaux supérieurs de musique et de danse de Paris et de Lyon, ainsi que certaines universités, ont des partenariats avec des institutions un peu partout en Europe. Mais le programme soutient également des projets qui visent à sensibiliser à la musique les élèves plus jeunes par des collaborations à portée pédagogique et internationale.  Ce fut le cas par exemple du projet du Conservatoire à rayonnement régional de Poitiers, qui a développé un partenariat avec l'Italie et l'Espagne autour des pratiques collectives. 

Les musiciens sont-ils autant concernés par le programme ?

Oui et non. Selon les statistiques communiquées par l'Agence Erasmus+ France, en 2017-2018, environ 300 étudiants et professeurs de musique sont partis à l'étranger avec le programme, sur les 85 000 mobilités effectuées au cours de la même année. Pourquoi le nombre des musiciens concernés par Erasmus+ est relativement faible ? La raison réside dans la nature-même de l'enseignement musical : 

« Erasmus est très connu parmi les musiciens, nous avons des accords dans toute l'Europe, le CNSM de Paris est partenaire d'une cinquantaine d'écoles de musique en Europe. Néanmoins, il y a une spécificité liée à la musique, en tout cas, lorsque l'on parle de pratique instrumentale : il s'agit de cours individuels. Lorsque l'on fait un échange en économie, en droit, en sociologie, on peut aller dans un amphithéâtre et évidemment, on ne prend pas autant de place dans une université, alors que nous, nous avons un nombre de places limité par classe. A titre d'exemple, une classe d'instrumentistes, c'est douze étudiants, donc il faut qu'on ait cet espace pour accueillir les étudiants, » explique Luca Dupont-Spirio, responsable des affaires extérieures et des relations internationales au CNSM de Paris.

Erasmus+ est-il limité à l'Europe ?

Non. Y participent les pays membres de l'Union européenne, mais aussi les pays limitrophes de l'Europe de l'est, des Balkans, du pourtour méditerranéen, et même certains pays extra-européens. Au-delà des frontières de l’Europe, le programme Erasmus+ permet de partir étudier ou faire un stage dans 168 pays.

Pour la musique en particulier, les échanges sont plus développés avec les pays du nord de l'Europe : « Beaucoup d'élèves vont notamment en Allemagne, parce que le réseau des Hochschüle est très dense, mais de nombreux autres pays investissent beaucoup dans leur rayonnement à travers des projets internationaux » explique Luca Dupont-Spirio. 

Au-delà des projets individuels des étudiants, Erasmus+ offre une mise en place des formations communes entre plusieurs établissements. Le CNSM de Paris propose par exemple l'EUJAM –Master européen de jazz, en collaboration avec les écoles d'Amsterdam, Berlin, Copenhague, et Trondheim. Le programme engage l'étudiant à passer deux semestres sur quatre dans deux écoles partenaires différentes. 

Dans le domaine de la musique, les partenariats au-delà des frontières européennes sont monnaie courante. Les écoles aux Etats-Unis, particulièrement en jazz, sont très demandées. Le CNSM de Paris entretient des relations avec le Cleveland Institute of Music, la Michigan School of Music ou la Manhattan School of Music, et l’Université de Toulouse II Le Mirail reçoit des étudiants en musique de l’Université de Jendouba en Tunisie. Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon a déployé un projet inter-universitaire dans le domaine des musiques de film, avec une forte dimension professionnalisante :  quatre établissements de formation artistique et quatre partenaires professionnels en France, en Italie, en Belgique et au Canada, participent au cursus international de composition de musique pour l'image intitulé International Master in Composition for Screen. 

Partir en Erasmus, combien ça coûte ?

En fonction des destinations, étudier dans certaines écoles peut faire peur en raidon des frais de scolarité très élevés. Mais bénéficier d'Erasmus veut justement dire étudier ailleurs dans les mêmes conditions que son pays d'origine. « La particularité d'une mobilité encadrée, (...) qui vous permet au retour que ce que vous avez acquis soit comptabilisé dans le cadre de votre diplôme, c'est qu'il n'y a pas de frais de scolarité ni d'une part ni de l'autre » explique Laure Coudret-Laut. 

L'université d'abord, mais aussi la région, jouent un rôle clef dans le budget de l'étudiant, rajoute la directrice, soulignant qu'elle  « couvre les transports ainsi que le niveau de vie en fonction du pays de destination, et l'élève qui part construit à partir de cette base son budget de mobilité. Il peut y avoir un complément venant de son université ou de la région, par exemple, et cela fait partie de l'engagement des familles que d'assurer un cadre financier pour que l'élève parte dans de bonnes conditions. »

Qui détermine la durée du séjour et le moment de partir ? 

Selon les règles européennes, un étudiant peut bénéficier de maximum 12 mois par cycle, licence ou master dans le cas de l'enseignement supérieur. « Cela peut être un séjour morcelé par trois mois, mais c'est très rare. Le plus souvent, ce sont des semestres, voire des années complètes. Après, au niveau d'un établissement on choisit à quel moment on fait partir les élèves. En l’occurrence, les étudiants au CNSM de Paris peuvent bénéficier d'Erasmus à partir de la deuxième année du cycle. Mais l'autre particularité des études de musique, c'est le fait que l'on ait une relation beaucoup plus personnelle avec son professeur, et la décision d'enrichir son parcours à l'étranger se discute avec lui : il aura son mot à dire sur le choix de la destination et le bon moment pour partir au cours des études, » explique Luca Dupont-Spirio.

Gilles Stoezel est flûtiste, actuellement en master au CNSM de Paris. Après une première année en Erasmus à Stuttgart, Gilles envisage de repartir pour une deuxième expérience  en Allemagne. 

« Je trouve fondamental pour un musicien de se confronter à différents approches de son instrument, et ma professeure au CNSM partage cet avis. C'est extrêmement important que l'on soit tous les deux d'accord. Mais quand je lui ai annoncé que je souhaitais partir une deuxième fois, j'avais quand même peur qu'elle désapprouve en se disant que je n'aimais pas sa pédagogie. Pourtant, cela n'a rien à voir. Tout simplement, il arrive qu'à notre niveau on progresse de plus en plus lentement, et des fois on peut avoir l'impression de ne plus avancer. Un regard nouveau,  une nouvelle technique de travail peuvent débloquer les choses et être bénéfiques pour le mental, et peuvent donner un nouveau souffle à notre parcours de musicien. »

Pourquoi partir en Erasmus ?

Il y a autant de motivations que de souvenirs et d'expériences d'Erasmus. Pour Elsa Moati, violoniste et détentrice d'un master au CNSM de Paris, le séjour d'un semestre à l'Académie Sibelius à Helsinki a été une parenthèse humaine et artistique : « Ma professeure a été toujours très favorable à Erasmus et a proposé Helsinki. Ce choix n'était pas tant en fonction d'un professeur, parce que ni elle ni moi ne connaissions de professeur là - bas, mais à cause de l’environnement. Et elle avait raison parce que j'y ai trouvé beaucoup de créativité et un environnement très motivant, raconte Elsa.

C'est une école qui complète énormément le cursus au CNSM. Les relations entre les gens sont différentes, on est beaucoup moins nombreux et j’ai ressenti beaucoup moins de pression, les relations beaucoup plus horizontales, une autre façon de fonctionner. En plus, en tant qu'Erasmus, vous êtes de passage, vous arrivez vous êtes neutre, vous repartez, vous n'avez rien à prouver. Ça peut être très thérapeutique aussi. De plus, j'y ai fait beaucoup de choses très différentes : j'ai suivi les cours dans le département des musiques du monde, la danse africaine et les cours de tambour, parce que la-bas, tous ces cours sont reconnus à égalité quel que soit notre profil. Ça m'a nourri comme musicienne tout simplement.»

Pour Gilles Stoezel, le projet de renouveler l'expérience Erasmus en Allemagne a une visée professionnelle : « Au niveau des débouchés, un an d'Erasmus en Allemagne est une chose à faire. Je souhaiterais pouvoir intégrer une académie d'orchestre, chose qui n'existe absolument en France, et qui permet de faire un stage au sein d'un orchestre sur certain nombre de séries. J'en ai déjà tenté lors de mon précédent séjour, mais c'est assez difficile parce qu'il y a beaucoup de candidats et le niveau est très élevé. Mais tant que je serai en Allemagne, ma priorité sera donc d'acquérir cette expérience avec un orchestre allemand, qui est très différente de ce que je peux vivre en France, » explique le flûtiste.

Parfois la mobilité Erasmus+ permet de rejoindre son pays d'origine, comme pour la cheffe d'orchestre Chloé Dufresne, Française qui a fait ses études à l'Académie Sibelius d'Helsinki. Ses motivations pour faire son année Erasmus au CNSM de Paris étaient à la fois personnelles et professionnelles. 

« Après trois ans à vivre dans un pays où les liens ne sont pas évidents à nouer, et où on vit dans une bulle, j'avais besoin de rentrer en France, raconte la jeune femme. Malgré la qualité de l'enseignement qu'elle a reçu à l'Académie Sibelius, elle n'envisage pas sa vie en Finlande. J'ai choisi Paris pour renouer avec le milieu professionnel. J'ai besoin de créer des contacts et à faire du réseau en France pour commencer à travailler. Et en tant que cheffe d'orchestre, au CNSM de Paris je travaille avec un orchestre beaucoup plus étoffé, les instrumentistes ont un très bon niveau et il y a un réel niveau d'excellence ici, même si c'est difficile de comparer parce que les profils des étudiants sont différents. En plus, Paris est très riche culturellement, avec plus de possibilité professionnelles ». Chloé Dufresne espère faire perdurer ses liens pendant sa dernière année d'études en Finlande, pour mieux intégrer le milieu professionnel après son retour en France.