Enseigner le jazz, avec la trompettiste Airelle Besson

Quand on pense au jazz, on pense automatiquement à l'improvisation. Comment les musiciens de jazz l'abordent-ils ? Peut-on l'apprendre et comment l'enseigne-t-on ? Eléments de réponse avec la trompettiste et compositrice Airelle Besson.

Enseigner le jazz, avec la trompettiste Airelle Besson
La trompettiste Airelle Besson, © Sylvain Gripoix

« Tous les soirs quand on rentre sur scène avec cette formation-là c'est nouveau, on joue le même répertoire, mais on s'écoute constamment, dès qu'il y en a un qui prend une direction, ou au contraire va proposer autre chose, un autre va le suivre, et c'est un vrai jeu, un jeu de l'instant. » C'est ainsi que la trompettiste, compositrice, arrangeuse et apprentie cheffe d'orchestre Airelle Besson décrit les sessions avec son quartet, avec lequel elle sort ces jours-ci un  nouvel album, "Try".

En effet, une fois sur scène, le musicien de jazz improvise. En récital ou en formation, il donne l'impression de se réinventer à chaque mesure. L'auditeur ne sait jamais ce qui l'attend, où le mènera le prochain solo et qui rebondira à une invitation musicale ou rythmique. Mais contrairement à la fausse idée d'un chaos créatif, l'improvisation est en fait une approche très codifiée. Qui ne partage pas les mêmes codes avec la musique classique, écrite celle-ci. Comment cette faculté se transmet-elle ? Lorsqu'un journaliste a demandé au célèbre trompettiste américain Wynton Marsalis de lui expliquer comment commencer à jouer du jazz, le musicien lui a répondu :  

« De la même façon que si vous appreniez à parler, apprendre des phrases et des chansons simples et faire du mieux que vous pouvez pour que tout ça ait du sens. »

Mais encore, comment apprend-on concrètement à jouer du jazz ? Comment l'enseigne-t-on ? Airelle Besson partage son expérience de pédagogue tout récente : la soliste et la compositrice multiinstrumentiste (elle joue aussi du violon et du bugle) qui a passé par une formation classique avant d'aborder le jazz, a rajouté depuis peu une nouvelle corde à son arc : elle encadre l'atelier du jazz sur deux heures hebdomadaires au CRR de Paris. 

France Musique : Comment enseigne-t-on le jazz aujourd’hui ? Son enseignement a-t-il évolué par rapport à ce que vous avez connu enfant?

Aujourd'hui, le jazz est enseigné dans tous les conservatoires au même titre que la musique classique. Le jazz s’est totalement « démocratisé » dans les lieux d’enseignements. Il n’y a pas un conservatoire ou une école de musique sans sa classe de jazz, sa classe de musiques improvisées ou sa classe de « MAO ». 

Ce n’était pas le cas lorsque j’étais jeune et que j’ai commencé le jazz à l'âge de 11 ans, dans les années 1990. A l'époque, il n’y avait pas de classes de jazz dans les conservatoires. J’ai eu la chance de profiter d’une des premières classes (peut-être la première?) de jazz au conservatoire du Xème de Paris avec le trompettiste Roger Guérin [qui avait joué avec Dizzy Gillespie, ndr] qui était le professeur de trompette jazz et qui dirigeait le big band du conservatoire. Nous avions d’ailleurs donné un concert à Radio France, où je me souviens avoir été interviewé.

Comment avez-vous vécu votre propre formation, entre l’Angleterre et la France, entre le classique et le jazz ?

Lorsque j'habitais en Angleterre, entre mes 8 et 10/11 ans, je pratiquais la musique classique. Néanmoins j’ai pu goûter aux sonorités des brass bands et de la musique folklorique écossaise/irlandaise car je venais de commencer l’apprentissage de mon 2nd instrument : le violon. En arrivant en Angleterre je jouais déjà de la trompette. J’ai eu quelques professeurs anglais (en dehors de mon professeur au conservatoire à Paris). J’ai appris le violon là-bas. 

Moments marquants : les cours particuliers de violon avec Kato Havas (disciple de Yehudi Menhuin) à Oxford pendant un an. Elle avait une approche totalement unique de l'instrument et de la musique, qui a marqué toute ma vie de musicienne.  Elle me demandait toujours de prendre ma trompette aussi qu'elle adorait. Mais on ne jouait pas tout de suite sur le violon ce qu'on avait à jouer. On préparait, on mimait la gestuelle, on faisait les intervalles à la main gauche sur la touche pour savoir dans quelle tonalité on était, on chantait des passages. On apprenait à entendre ce que l'on voit sur une partition avant même de le jouer, ce qui est très utile pour mon instrument que l'on ne peut pas jouer pendant des heures. 

Et puis, il y a une dizaine d'années, je suis retourné au conservatoire pour faire une formation de direction d'orchestre. Non pas pour devenir chef d'orchestre, mais pour enrichir ma connaissance, ayant joué à l'orchestre en tant que violoniste et trompettiste. C'est sûr que cela m'a apporté énormément, sur le travail d'analyse et d'hiérarchisation des priorités, des informations et des mélodies : ça a été très, très formateur.

Quelle est la différence entre l’enseignement du jazz et du classique d’après vous ?

De ma petite expérience et avec un œil extérieur; la différence pour moi entre un musicien classique et un musicien de jazz est que le premier est un interprète au service de la partition, le second est interprète et improvisateur. L'improvisation est la caractéristique du musicien de jazz. Tout comme l'interprétation est la caractéristique du musicien classique me semble-t-il. 

On enseigne à un musicien classique une technique parfaite et infaillible. On lui apprend à être au plus proche de la partition et de l’interpréter. On enseigne à un musicien de jazz de s’en détacher presque pour se l’approprier et avoir un langage personnel, la faire « sienne ».  Concrètement, on improvise sur un thème, c'est à dire une mélodie, un standard du jazz codé par une grille d'accords sur laquelle on vient poser une improvisation. 

Vous souvenez-vous de votre initiation à l'improvisation ?

Moi, je l'ai appris sur le tas. J'ai commencé tôt, à 12 ans. Peut être qu'on est moins timide, mais au début, c'était un peu comme un grand plongeon. Progressivement, j'ai beaucoup relevé de musique. Pas à l'écrit, mais à l'oreille, directement sur l' instrument. C'est un apprentissage indispensable pour un musicien de jazz, ce que je dis à mes élèves actuellement. Et c'est quelque chose que j'ai continué à faire. J'en fais moins maintenant, mais dès que j'ai le temps, j'essaie de me remémorer tous les solos que j’ai appris pendant ces années là, c'est un grand vivier de mélodies. Après, il faut s'en affranchir parce qu'on ne veut pas ressembler à quelqu’un d’autre.

Je n'ai pas beaucoup relevé de trompettistes. Bizarrement, j'ai plutôt beaucoup relevé des pianistes, notamment Keith Jarrett ou Stan Getz. Ensuite, pour travailler le phrasé, la dynamique, tout ça, je prenais un passage que j'aimais bien, par exemple, un solo, et je le travaillais dans toutes les tonalités, pour faire miennes les phrases mélodiques que j'aimais beaucoup. Après, en pratiquant beaucoup, on forge son propre son et son style. 

La particularité du jazz et de chaque jazzman, c'est que quand on entend un jazzman, on arrive à reconnaître tout de suite qui c’est. Un style, une personnalité. Pour cela, il est essentiel de travailler le « son », la manière dont on sonne et dont on veut sonner à l’intérieur d’un groupe, d’un orchestre, avoir cette conscience et cette maîtrise. Le phrasé est un point très important, avoir un phrasé personnel, c’est ce qui distingue deux musiciens de jazz jouant d’un même instrument.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Paramétrer les cookies

Comment enseignez-vous le jazz ?

Lorsque j’ai l’occasion d’enseigner à des élèves en stages d'été, ma manière d’enseigner passe majoritairement par l’oral. Lorsque j’apprends un thème, une mélodie, j’essaie toujours de le faire sans partition. La partition est souvent un frein. Les musiciens en face de moi sont capables d’apprendre des choses à l’oral assez complexes qu’ils seraient effrayés de jouer s’ils avaient la partition devant eux, et qu’ils ne pourraient jouer aussi facilement qu’à l’oral, c’est intéressant à observer. 

Puis j’essaie de les faire jouer d’oreille, qui est selon moi la seule manière possible de jouer avec les autres (quelles que soient les musiques d'ailleurs). Puis donner des clés petit à petit pour le langage, l'improvisation, mais pas trop, ne pas les perdre dans des choses compliquées. Ensuite, on peut faire l’analyse de la partition une fois qu’elle est apprise. Plus un travail en profondeur dans l’harmonie, le rythme.

Par contre, quand j'ai mes élèves toutes les semaines, je ne fais pas à l'oreille des morceaux qui demandent beaucoup de déchiffrage parce que sinon, ça prendrait beaucoup de temps sur deux heures de cours. On travaille sur partition, une mélodie et des accords. L’élève joue la mélodie une fois ou deux, et ensuite improvise sur les accords. Ainsi on rentre plus dans l'improvisation, c'est à dire que je leur donne des clés, en leur donnant des contraintes : soit de faire des choses simples, soit de faire un développement sur tant de grilles, soit de réagir en fonction de ce que le soliste d'avant a joué, c'est à dire de prendre une sorte de leitmotiv qui sert de base pour un solo. 

Je leur donne plein de contraintes et ils travaillent une partition devant les yeux. Et je leur conseille de relever des instrumentistes qu’ils admirent, quel que soit l'instrument qui leur plaît, pas forcément le leur. Et d'être patient : un solo, ça prend du temps, une semaine, deux semaines, ou deux mois, c’est long de s’approprier un solo.

Est ce qu'on peut se tromper en improvisant ou finalement tout est bon à prendre? 

On peut se tromper. Je leur dis "Mais trompez vous !" Parce que des fois, il y a en a qui sont un peu timides alors que ça fait partie de l’apprentissage. Après, il y a certaines erreurs, de belles erreurs, effectivement, qui peuvent amener ailleurs. Des fois, moi-même, quand je joue en concert et que quelque chose m'a échappé, si l'harmoniciste ou le pianiste reprend, cela nous amène ailleurs de ce qu’on a vraiment voulu faire. C'est ça qui est super intéressant dans le jazz, c'est vraiment par rapport à l'interactivité qui s'instaure sur scène. Si elle fonctionne et si on se perd, on peut se rattraper. 

A mes élèves, je conseille s'ils se perdent, de s'arrêter de jouer et d'écouter les autres, en reprenant le thème pour voir s’ils sont au bon endroit ! 

Qu’est-ce que vous ont transmis par exemple Wynton Marsalis ou Daniel Humair, et de quelle façon ? Y a-t-il différentes écoles pour aborder l’enseignement ?

Ah, ce sont deux immenses figures du jazz !

J’ai eu la chance de rencontrer Wynton Marsalis à New-York, chez lui, dans les années 2000, dans la tour du Lincoln Center. J’étais alors étudiante au CNSM. Il ne m’a pas parlé de l’instrument ni de sa technique, son cours était plutôt une approche très « philosophique ». Il a abordé quelques points essentiels dans la manière d’aborder l'improvisation, sur lesquels je m’interroge encore aujourd’hui. C’était très instructif et intéressant pour la jeune élève que j’étais à l’époque.

Daniel Humair a été mon professeur de « batterie  complémentaire » au CNSM. C’était toujours un bonheur de venir à ses cours et de l’écouter parler de l'histoire du jazz, car il a réellement traversé l’histoire du jazz en jouant avec les plus grands musiciens, notamment avec les musiciens américains de passage à Paris. Pendant les cours nous jouions la batterie, il nous apprenait les choses de base du batteur et nous expliquait les doigtés. Mais surtout il nous racontait son expérience, passionnante. 

Pendant mon cursus au CNSM, il me demandait aussi de venir participer à d’autres cours : aux cours de « rythmique », il m’appelait "Emilie Davis" je me souviens ! Puis il m’a donné la chance de jouer avec lui dans ses différents groupes de l’époque, notamment en remplacement dans son quintet « baby boom ». C’étaient des moments uniques, des expériences très riches pour moi. 

Peut-on se lancer dans le jazz alors qu’on a un parcours très avancé en tant que musicien classique ?

Oui d’après moi cela est tout à fait possible, si l’on est ouvert à la découverte et si l’on veut explorer le jazz.  

Peut-on apprendre le jazz à n’importe quel âge ?

Oui, je pense que c’est une musique que l’on peut apprendre à n’importe quel âge. Ce n'est pas l'âge qui compte mais la motivation, la passion, l’envie. Nous voyons tous les jours des personnes de tous âges, jeunes, adultes, moins jeunes, « seniors », se mettre au jazz et s’amuser et jouer même avec une technique assez simple.