Enseignement collectif au conservatoire : l'expérience bordelaise

L'enseignement instrumental au conservatoire : collectif ou individuel ? Au lieu d'apporter une réponse tranchée, le conservatoire de Bordeaux pratique une pédagogie basée sur le collectif avec une approche qui englobe les équipes et les élèves de tous les niveaux. Reportage.

Enseignement collectif au conservatoire : l'expérience bordelaise
Un orchestre Opus constitué des élèves en fin du premier cycle répète la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak, © Radio France / Suzana Kubik

Le samedi matin au Conservatoire Jacques Thibaud de Bordeaux, on joue collectif. Un orchestre de collégiens est sur le point de finir leur répétition. Un autre, avec des élèves plus grands, est en train de s'accorder pour démarrer la séance. Dans le couloir, en contrebas d'un escalier en colimaçon, un groupe d'adolescents entonne un chant à cappella. Les boites à instruments et les manteaux jonchent le sol devant plusieurs salles fermées. 

Le directeur de l'établissement, Jean-Luc Portelli, nous fait la visite des lieux : « Dans les conservatoires, le gros problème c'est le décrochage à la fin du premier cycle, il est aux alentours de 60%. Au conservatoire de Bordeaux, nous sommes passés à 10% de désistements, et la raison principale est la motivation des élèves à venir en cours. » Si, selon le directeur du conservatoire, les élèves bordelais sont plus motivés que la moyenne nationale, c'est que l'institution applique depuis 10 ans une pédagogie basée sur l'enseignement collectif. « A l'école ou dans des cours de sport, les enfants apprennent ensemble. Il n'y a que chez nous, les musiciens, que l'enseignement individuel persiste encore. Le collectif n'est pas une innovation, il est dans l'ordre des choses. Dès les premières années, les élèves développent un sentiment d'appartenance, ils viennent d'abord pour passer un moment avec leurs copains à faire de la musique », témoigne Jean-Luc Portelli.

Le conservatoire de Bordeaux a été parmi les premiers à mener une réflexion sur la place de l’enseignement collectif en musique à partir d'un constat :  sur 2000 élèves que compte l'établissement, seuls 3% choisissent la filière professionnelle. « La pédagogie est prise en otage par l'attente d'un résultat. Or, nous avons l'obligation de rendre l’enseignement accessible à tous et de nous occuper de 100% de nos élèves, tout en assumant la filière professionnelle », explique le directeur du conservatoire de Bordeaux.

Un autre orchestre Opus se prépare pour la répétition des tutti
Un autre orchestre Opus se prépare pour la répétition des tutti, © Radio France / Suzana Kubik

Le collectif dès les premiers pas

En 2005 "les premiers pas" voient le jour : il s'agit d'un dispositif d'initiation musicale constitué de quatre ateliers, proposés aux enfants de 6 ou 7 ans. « Nous avons mis en place une équipe pluridisciplinaire de professeurs pour suivre ces élèves : les professeurs d'éveil, de formation musicale, de danse. Cette approche nous a mis la puce à l'oreille : pourquoi ne pas garder cette approche globale de la musique en premier cycle, à la place des cours traditionnellement séparés ? » Avec les "orphéons", qui naissent en 2008, le prototype est créé :  pendant les trois années initiales du premier cycle, les élèves abordent l'instrument par l'enseignement collectif. 

Une fois par semaine, pendant 2h15, tous les aspects de l'enseignement musical sont abordés. Quatre professeurs d'instrument et un professeur de formation musicale encadrent les élèves. D'abord, les professeurs d'instrument travaillent avec des petits groupes pendant 45 minutes. Ensuite, ils se retrouvent tous ensemble pour une session de 30 minutes avec tous les professeurs d'instrument réunis et le professeur de formation musicale. Enfin, les élèves finissent avec un cours de formation musicale, souvent inspiré par des problématiques concrètes rencontrées lors de la session d'ensemble. Aujourd'hui, il y a plusieurs dispositifs en fonction de l'âge des élèves qui fonctionnent sur le même principe.

Dans le couloir, un groupe de jeunes répète une séquence vocale à cappella
Dans le couloir, un groupe de jeunes répète une séquence vocale à cappella, © Radio France / Suzana Kubik

« Le niveau instrumental n’est peut être pas toujours formidable, mais les élèves grandissent ensemble. Plutôt que de se concentrer sur les aspects techniques ou théoriques, c'est la musique qui est au cœur des apprentissages, et la théorie en découle, avec notamment des notions de la théorie musicale qui sont abordées en fonction du répertoire joué, » souligne Jean-Luc Portelli. 

L'équipe pédagogique joue collectif aussi

Pour mettre en place les dispositifs de pratique collective, les professeurs impliqués ont suivi trois ans de formation aux pédagogies collectives et à la gestion de groupe. Une étape indispensable pour un encadrement qui réunit autour d'un projet plusieurs profils d'enseignants. « C'est un gros travail d'équipe, de réunion, de préparation, on est tout le temps connectés entre professeurs et élèves, » explique Sylvain Delorme professeur de cor qui encadre ce matin-là la répétition des Opus, un orchestre d'élèves en fin de premier cycle.  « Au début de l'année, on a souvent quelques sueurs froides quand on découvre le nombre, et surtout le type d'instruments qui peuvent former un orchestre. Cette année j'ai un accordéon dans l'orchestre, instrument que je ne connais pas. Et comme je dois faire les arrangements, j'ai besoin des autres professeurs pour constituer un répertoire. C'est un travail très différent par rapport à l'approche individuelle, et la motivation des professeurs est aussi très importante. C'est nous qui devons faire en sorte que ça marche. »

Sylvain Delorme, professeur de cor, en pleine répétition du Libertango d'Astor Piazzolla
Sylvain Delorme, professeur de cor, en pleine répétition du Libertango d'Astor Piazzolla, © Radio France / Suzana Kubik

S'écouter et écouter l'autre, s'adapter, s'accorder tous ensemble, selon Sylvain Delorme le collectif permet aux élèves d'être au cœur de la pratique instrumentale : « Ils apprennent en groupe, et ils se rendent compte que les autres aussi ont des qualités et des défauts, que c'est parfois difficile d'avancer. Et ils s’accrochent. »

Mais quid des élèves qui font partie des 3% et dont le talent est repéré dès leurs débuts ? « Le groupe n’étouffe pas les individualités et ne freine pas les élèves talentueux, bien au contraire », souligne Jean-Luc Portelli. « En cycle deux, les élèves continuent à suivre les cours individuels en parallèle des pratiques collectives. » D'autant plus que dans les ensembles, on prend le temps d'accompagner chaque élève et ses compétences : « Puisque l'on fait du cousu-main, on a la possibilité d'aller au plus près des qualités des élèves : pour un élève plus doué, on écrira une ligne un peu plus exigeante pour le mettre en valeur. Pour un autre qui a plus de difficultés, on simplifiera sa ligne pour qu'il ne se sente en échec par rapport aux autres, » précise Sylvain Delorme.

Dix ans après les premiers orphéons, Jean-Luc Portelli compte les élèves qui entrent en cycle trois. Ils sont une centaine à vouloir devenir musiciens. « Ce n'est peut-être pas énorme en comparaison avec le nombre d'inscrits, mais c'est plus qu'ailleurs », constate-t-il.