El Sistema Opéra Méditerranée : quand les jeunes s'emparent de l'art lyrique

L'Opéra de Nice crée "Peter Pan", un opéra pour enfants interprété par les élèves d'El Sistema Opéra Méditerranée. Ce projet permet d'initier les plus jeunes à l'art lyrique en les impliquant dans une vraie production.

El Sistema Opéra Méditerranée : quand les jeunes s'emparent de l'art lyrique
Peter Pan, opéra pour enfant par El Sistema Opéra Méditerranée , © El Sistema Opéra Méditerranée

Depuis 2017, le fameux dispositif de pratique orchestrale El Sistema s’est doté d’une version lyrique : El Sistema Opéra Méditerranée né dans le sud de la France après un projet pilote mené à Cannes dans des classes en zone d’éducation prioritaire.

À l’origine de cette initiative, la cantatrice Magali Thomas et le compositeur et chef d’orchestre Sergio Monterisi. Afin de faire découvrir l’opéra aux enfants de 6 à 14 ans qui en sont les plus éloignés, ils ont eu l'idée de les faire participer à de vraies productions lyriques. 

« Il y a plein d’initiatives de la part des maisons d’opéra en direction des jeunes, mais ce sont le plus souvent des spectacles jeune public interprétés par des musiciens professionnels. Nous avons voulu que les jeunes puissent aborder l’opéra différemment, à travers un apprentissage à la fois sérieux et ludique, en devenant les protagonistes du début à la fin de l’œuvre », explique Sergio Monterisi.

Ils étaient une vingtaine au début de l’aventure, ils sont aujourd'hui 70 enfants et adolescents issus des zones d’éducation prioritaire à Cannes et à Nice. Ce qui motive les élèves, c’est le projet scénique qui couronne l'année d’ateliers : 

« Il ne faut pas croire que c’est facile, raconte Magali Thomas, directrice artistique. C’est un projet qui est imposé aux élèves. On arrive dans les classes et on leur parle d’opéra, alors que pour la plupart, ils n’y ont jamais mis les pieds. Certains sont carrément allergiques à tout ce que l’opéra peut leur renvoyer de négatif. Mais petit à petit on travaille la respiration, on travaille la voix, on leur parle des personnages et de l’histoire, et en général, le projet commence à marcher à ce moment-là. »

Actuellement, les élèves préparent l’opéra pour enfant Peter Pan, composé par Sergio Monterisi, et mis en scène par Magali Thomas. Une mise en scène qui se construit, elle aussi, avec les élèves du début à la fin : 

« J’écris ma mise en scène avec eux, ce n’est pas un concept figé. Je pars du groupe d’enfants que j’ai en face de moi, et ils sont libres de me faire des suggestions et de donner des idées. Le Peter Pan que nous préparons en ce moment ne ressemble en rien au Peter Pan que nous avons créé dans le cadre du projet pilote, parce que le profil des enfants est complètement différent. »

Un apprentissage de la musique selon la pédagogie El Sistema

Pour préparer une production lyrique, les élèves suivent six heures d’enseignement musical par semaine : cours de chant, technique vocale, formation musicale, travail scénique, selon les principes pédagogiques d’El Sistema. 

« Notre travail est d’aborder chaque enfant avec ses spécificités. Mon écriture s’adapte aux voix non-travaillées et leur laisse le temps de mûrir au fur et à mesure des mois. Notre premier objectif est de faire connaitre ce moyen d’expression et de permettre aux enfants de se rendre compte que dans l'opéra, on chante exactement ce que l'on dit, mais avec l'émotion en plus véhiculée par la musique. Et le fait d’incarner des personnages, permet aux enfants d’être plus libres et de mieux progresser vocalement », raconte Sergio Monterisi.

C'est l’approche de la musique orale, à savoir travailler la mémoire sans crayon ni papier.

Rim Machta est la professeure de formation musicale des plus petits élèves du projet. Elle a adopté une transmission orale de la musique, méthode pédagogique dont elle est spécialiste et à laquelle elle s'est formée en Tunisie : 

« A l’âge de 5 ou 6 ans, les enfants ne sont pas encore lecteurs, ils ne peuvent pas travailler sur un support écrit. Donc ce que j’applique, c’est l’approche de la musique orale, à savoir travailler la mémoire sans crayon ni papier. Chaque nouvelle notion est introduite par un jeu, sans trop rentrer dans les détails. On apprend en jouant, exactement comme j’avais appris la musique de tradition orale. »

Caroline Debonne est cantatrice et professeur de flûte au conservatoire de Cannes.  Elle souligne les effets du travail musical sur le rapport au corps que peuvent avoir les élèves. « La transmission prend tout son sens dans ce contexte-là, explique la professeure, qui enseigne aux élèves les techniques respiratoires. Cela me permet de penser ma pédagogie autrement, de l’adapter aux enfants qui ne sont pas forcément destinés à faire ça. J’essaye juste de les éveiller à la musique, de leur faire prendre conscience de leur système respiratoire. Au fur et à mesure, ils se découvrent, ils découvrent la puissance de leur voix et de ce que leur corps peut faire, et en cette période d’adolescence, où le rapport au corps est particulièrement compliqué, cela les libère, ils sont plus en confiance. »

Pour Pascale Macheret, présidente d’El Sistema France, le projet d'El Sistema Opéra Méditerranée a l'avantage « d'être autonome et mobile pour pouvoir s'implanter dans des contextes divers : écoles, conservatoires, maisons d'opéra, qui peuvent être des partenaires naturels. Et dans la mesure où la voix est l'instrument le plus accessible à tous et à la base de tout travail instrumental, le projet peut inclure un nombre toujours plus important de jeunes éloignés de la musique, d'autant plus qu'il peut mélanger différents âges des enfants. » 

Mais pourquoi personne n'y avait pensé avant ? « José Antonio Abreu, le fondateur du mouvement El Sistema, aurait voulu commencer par les chorales, il l'a exprimé à plusieurs reprises, répond Pascale Macheret. C'est chose faite avec les chorales El Sistema qui existent aujourd'hui un peu partout dans le monde, mais le projet El Sistema Opéra Méditerranée apporte en plus la dimension scénique, qui attire forcement les jeunes, » conclut la présidente.