Education musicale à l'école en France : une discipline métamorphosée mais toujours méconnue

Loin de l’image d’Epinal de la flûte à bec et des élèves démotivés face à une matière éloignée de leurs codes culturelles, l'éducation musicale à l'école est une des disciplines qui a le plus évolué ces dernières décennies. Qu'en sait-on ? Focus sur une discipline toujours méconnue.

Education musicale à l'école en France : une discipline métamorphosée mais toujours méconnue
Education musicale à l'école en France, © Getty / picture alliance

C'est Emmanuel Macron qui a jeté le pavé dans la mare : le 6 mai dernier, parmi les solutions pour sortir la culture de la crise, il souhaite « faire une révolution de l'accès à la culture et à l'art » en invitant les artistes à se rendre «  un ou deux après-midis » à l'école pour renforcer l'éducation artistique et culturelle des élèves.  Le dispositif 2s2c pour Sport, Santé, Culture et Citoyenneté est mis sur pied par le gouvernement, pour proposer aux élèves soutien scolaire autour des fondamentaux le matin, et activités culturelles et artistiques l’après-midi. Une plateforme dédiée à l’éducation artistique et culturelle des jeunes est lancée par les ministères de l’Education nationale et de la Culture, dont la vocation première est de « soutenir le retour aux pratiques artistiques et culturelles des jeunes » en mettant en lien les artistes et les établissements scolaires.

Stupeur des professionnels de l'éducation artistique : « Parler du retour aux pratiques artistiques des jeunes, alors que les professeurs de musique se sont mobilisés pendant le confinement pour maintenir les cours par tous les moyens, et certains se sont entièrement réinventés, c'est pour le moins maladroit,» regrette Anne-Claire Scébalt, professeure de musique au collège et présidente de l’association APEMu.  « Quand on nous annonce les artistes dans les écoles pour les 2s2c, c'est révoltant qu'on ne parle même pas de l'opportunité pour faire le lien avec ce qui existe déjà…» rajoute un professeur de musique au collège qui a souhaité garder l'anonymat, en précisant que faire intervenir les artistes à l'école, sans aucune formation pédagogique et sans projet, est tout simplement impossible. « C'est un vieux serpent de mer. La France, terre de l'exception culturelle, admire l'artiste au détriment du professeur d’enseignement artistique, considéré comme la voie de garage. De plus, il y a une réelle méconnaissance sur ce qui est enseignée et par qui dans le domaine des arts à l'école,  » regrette le professionnel.

Une éducation du citoyen par la musique  

En effet, qu'apprend-on en classe de musique à l'école ? Selon la fiche du métier "professeur de musique" du Parisien disponible sur Internet, par exemple, «Les élèves s'initient aux différents courants musicaux, s'entraînent au chant, apprennent le solfège et jouent parfois de la flûte.»

« Nous sommes depuis longtemps à mille lieues des cours académiques, de l’apprentissage d’un instrument ou du solfège, souligne Anne-Claire Scébalt. Selon elle, l’éducation musicale en milieu scolaire est parmi les disciplines qui ont le plus évolué ces dernières décennies :  « La musique à l’école est un enseignement obligatoire, mais surtout une éducation du citoyen par la musique. Nous formonsdes amateurs éclairés, notre rôle est d’amener les élèves à pouvoir écouter, comprendre les musiques dans toute leur pluralité. Et puis, c'est aussi une éducation du sensible. C'est à dire que par des pratiques spontanées, l’élève est amené à prendre conscience de son corps, de ses possibilités et de ses capacités, d'une capacité aussi à créer, à investir soi-même le domaine sonore. » 

Et cela ne date pas d'hier. Transformée en profondeur en 2008, l’éducation musicale s’organise désormais autour de deux notions : percevoir et produire, autrement dit, apprendre à écouter et à pratiquer. Le chant notamment, mais aussi l’orchestre ou la musique assistée par l'ordinateur. Elle est obligatoire de la maternelle à la fin du collège, et se partage avec les arts plastiques, une heure d’enseignement hebdomadaire.  Au lycée, elle peut être un enseignement de spécialité - qui depuis la rentrée 2019 et la disparition des filières S, L et ES, n'est plus associée à une filière en particulier - ou une option facultative. Un cas à part sont les classes dites CHAM, à horaire aménagé musique, présentes dans un nombre d'établissements limité, qui proposent un enseignement en musique renforcé en complément à l'enseignement général, en lien avec l’enseignement spécialisé au conservatoire. Jusqu'à la réforme des lycées de 2019, la musique faisait partie des options que l'on pouvait présenter au Baccalauréat. Sa suppression a d'ailleurs provoqué de vives inquiétudes.

De la maternelle à la fin du primaire, la musique est enseignée par les professeurs des écoles, parfois épaulés par les musiciens intervenants, titulaires du DUMI, diplôme créé dans les années 1980 pour renforcer l'enseignement de la discipline face à la polyvalence des professeurs des écoles, qui sont employés par les collectivités territoriales. A partir du collège, ce sont les professeurs de musique et de chant choral, formés dans les ESPE, écoles supérieures du professorat et de l'éducation et employés par l'Education nationale, qui se chargent à la fois de l’enseignement et de la pratique chorale. 

La pratique, justement, particulièrement mise en lumière grâce aux mesures lancées depuis 2017 conjointement par les deux ministères :  la première Rentrée en musique, suivie du Plan chorale et du plan Tous musiciens d'orchestre, destinées à généraliser la pratique musicale à l'école. Un coup d’accélérateur à de nombreuses initiatives existantes déjà depuis de nombreuses années sur le terrain : ainsi, au cours de l’année 2017-2018, 56 % des écoles et 84 % des collèges proposaient une activité de chorale (la circulaire sur les pratiques chorales généralisées existe depuis 2011) . Il en est de même des pratiques orchestrales en constante augmentation : l’association Orchestre à l’école récence déjà en  2014, 1040 orchestres,  environ 1400 orchestres en 2020, répartis sur tout le territoire.

Une pédagogie de projet

Quant à la rencontre des élèves avec les artistes, cela se fait déjà par la pédagogie de projet, soulignent les professionnels.

Chloé enseigne dans un collège de Créteil en région parisienne. Cette année, elle a suivi une de ses classes dans le projet Dix mois d’école et d’opéra, à l’Opéra de Paris. « On a pu visiter l'Opéra Bastille et Garnier, on a rencontré un chanteur baryton au studio Bastille avec les élèves qui sont vraiment bien entrés dans le projet. A partir de fin janvier, on a commencé à avoir des ateliers danse, » raconte Chloé. Mais il y a eu des grèves puis le confinement, et le projet a été interrompu. Chloé n'a pas pu emmener les collégiens au spectacle, mais a quand même pu faire un travail préparatoire de fond : une analyse du livret et de la mise en scène, et même un atelier d'écriture des chansons qui seront mises en musique. « Les élèves ont voulu raconter leur rencontre avec les deux maisons d’opéra parisiennes, leurs appréhensions face à la découverte du monde de l'opéra qui à la base, n'est pas forcément un monde qui les attire particulièrement, mais qui les a émerveillés. » 

Chloé est professeure de français. L’expérience qu’elle relate a été menée dans le cadre d’un projet d’éducation musicale au collège en collaboration avec le professeur de musique dans le cadre des PEAC, parcours d'éducation artistique et culturelle, inscrits dans le curriculum depuis 2013. Partenariats entre les établissements scolaires, l'Etat et les acteurs locaux - artistes, structures culturelles, milieu associatifs, ces projets visent à aborder la musique plus comme une éducation, que comme un enseignement :  « l'objectif est de pratiquer la musique avec des intervenants, d'aller au spectacle, de rencontrer des musiciens, de se familiariser avec les spectateurs participant aux concerts et d'acquérir des connaissances autour des œuvres, c'est à dire un environnement plus large où la pratique est bien présente, » explique Marc Laugenie, conseiller pédagogique en éducation musicale dans les Hauts de Seine.

En règle générale, ces projets permettent de fédérer plusieurs disciplines autour de l’objet musical, explique Chloé.  « Il y a bien sûr les langues, la littérature, l'histoire - géo, mais aussi les disciplines moins attendues, comme l'EPS pour la danse ou l'expression corporelle, ou même en SVT, en physique - chimie, par exemple, autour de la notion du mouvement en physique. Ou de l'alimentation et les traumatismes liés au métier de danseur, » raconte Chloé.  

On est loin de l’image d’Epinal de la flûte à bec et des élèves démotivés face à une matière éloignée de leurs codes culturelles. Le mot d'ordre est l'ouverture à toutes les esthétiques, la transversalité des disciplines et la pratique dans l'esprit de l'éducation populaire. Ce que confirme Mélanie, musicienne intervenante depuis 1997, en poste actuellement à Clichy la Garenne en région parisienne. Titulaire d'un DUMI, diplôme universitaire de musicien intervenant, Mélanie a un profil à la fois artistique et pédagogique. Dans l'école primaire où elle enseigne, Mélanie intervient auprès de 35 classes par an qu'elle encadre aussi bien pendant le cours hebdomadaire de l'éducation musicale, que sur les projets musicaux de l'établissement. Son rôle est de proposer et articuler des projets en collaboration avec les enseignants, établir les partenariats et rechercher des financements. « On a par exemple travaillé sur le répertoire du bassin méditerranéen avec le conservatoire de Gennevilliers sur un projet qui s'appelait Escales méditerranéennes . C'était assez facile pour les enseignants de tisser un lien avec la géographie et la culture des différents pays, tout ce qui touche aux sonorités de différentes langues, puisqu'on a chanté en berbère, en arabe, en macédonien, en italien,» se souvient-elle.

Il faut déjà soutenir les gens qui sont là

Problème : tout le monde n'est pas logé à la même enseigne face à l'accès aux divers dispositifs du PEAC, notamment en primaire.  « Les nouveaux dispositifs d'éducation culturelle et artistique concernent toujours les mêmes structures conventionnées avec les départements qui travaillent avec les mêmes établissement scolaires, alors qu'au niveau local, les enseignants ne savent même pas que des dispositifs financiers pour l'éducation culturelle et artistiques existent,»  regrette Cyril, musicien intervenant à Limoges. D'autant plus que les musiciens intervenants, formés à travailler concrètement sur les territoires avec les populations, les réseaux des associations et les artistes au niveau local, sont loin d'être présents dans tous les établissements. Selon la FNAMI, Fédération nationale des musiciens intervenants, ils sont 3 800 en poste à l'école (sur 5 000 diplômes depuis la création des centres de formation), pour environ 50 000 écoles publiques et privés sur le territoire national.

« L'Éducation nationale ne joue pas son rôle parce qu'elle forme très peu les enseignants généralistes à cette spécificité,» explique le professionnel. De plus, la présence du musicien intervenant dépend du financement alloué par les collectivités territoriales à cette discipline. Qui souffre d'un manque de visibilité chronique. Ce qui est dramatique, c'est que je pense qu'on est à trois quarts des enseignants qui ne connaissent pas du tout l'existence de notre métier, et  même des inspecteurs qui ne nous connaissent pas du tout, qui ne savent pas du tout ce qu'on fait ou qui ont une vision archaïque de notre pratique,» estime-t-il. Selon les textes, l'éducation musicale à une vraie place à l'école, mais dans les faits, est-ce qu'on en veut vraiment, se demande-t-il.

« Nous ne sommes pas du tout fermés s'il y a un projet éducatif, alors il doit y avoir un pilotage par les experts que sont les enseignants, conclut Anne-Claire Scébalt. Nous, on est ouvert à la complémentarité et à des actions communes. Mais il faut déjà nourrir l'existant, soutenir les gens qui sont là. Et puis après, effectivement, envisager d'étendre le réseau, » conclut la professeure.