Le jazz, une école du vivre-ensemble ? Bienvenue au collège de Marciac !

Savez-vous que depuis plus de vingt ans, on peut faire cinq heures d'initiation au jazz par semaine si on est élève au collège de Marciac ? Un pari audacieux relevé haut la main, et un modèle d'enseignement musical au service de l'épanouissement des jeunes à l'école.

Le jazz, une école du vivre-ensemble ? Bienvenue au collège de Marciac !
Les jeunes musiciens Du jazz au collège participent aux stages dans le cadre du festival, © Suzana Kubik

Si le festival Jazz in Marciac est une référence bien au-delà de la scène jazz française, on sait moins que le festival prend grand soin de ses petits. Tout au long de l’année scolaire, le collège marciaquais propose à ses élèves des ateliers d’initiation au jazz, cinq heures hebdomadaires d'un enseignement musical unique en son genre. Du jazz au collège, programme initié il y a plus de vingt ans, un pari audacieux et relevé haut la main, aujourd'hui modèle de l’enseignement musical au service de l'épanouissement personnel des jeunes.

Jean-Louis Guilhaumon n’a pas froid aux yeux quand il s’agit de défendre ses idéaux. Maire de Marciac et président de l’association Jazz à Marciac, il était à l’origine du festival que l'on connaît aujourd'hui et qui fête cette année son quarantième anniversaire. Pourtant, le pari n’était pas gagné d’avance lorsque les premiers concerts se sont montés dans ce village perché au cœur du Gers. Quand il a fallu se creuser les méninges pour sauver le collège du village, il n’a pas hésité. La musique sera notre levier, s’est-il dit. Il initie en 1993 la première classe Du jazz au collège, initiation au jazz proposée dans le cadre du cursus scolaire dès la sixième.

Notre collège est arrivé à un effectif d’à peine une centaine d’élèves à l’époque et était menacé de disparition. Pour le sauver, nous avons lancé un enseignement musical autour du jazz dès la sixième, entièrement gratuit. En quelques années, l’effectif de l’établissement est monté en flèche : à 230 élèves, nous avons pu assurer sa pérennité. Un pari audacieux, c’est certain, mais ce qui nous a rassurés à l’époque, c’était l’adhésion et l’enthousiasme des parents et des jeunes qui nous ont suivis dans cette aventure.

Aujourd’hui, Du jazz au collège est obligé de refuser les candidats à l’inscription qui viennent parfois de très loin. « Notre limite est notre capacité d’accueil. Nous ne pouvons pas pousser les murs pour augmenter le nombre d’inscrits » déplore Jean-Pierre Peyrebelle, pianiste et professeur de jazz originaire de Toulouse. Il a répondu à l’appel de Jean-Louis Guilhaumon il y a 23 ans, et continue à dispenser les cours aux collégiens.

Très vite il y a eu un afflux : les élèves se sont mis à venir d’abord de Toulouse, et peu après de toute la région. Encore aujourd’hui, un bus qui fait la collecte des collégiens en Ariège est accueili tous les jours de cours à 16h par des cris d’enthousiasme de nos élèves !

L’intérêt a explosé sur le territoire, il a fallu s’organiser. Marciac a aujourd’hui un internat qui accueille 60 collégiens. Le nombre de places est le premier critère de sélection. Il n’y a pas de sélection sur le critère musical. « Cette année il y a eu plus de 60 dossiers pour 30 places. Et comme on est obligés de les départager, on le fait uniquement sur la motivation du candidat, » explique Jean-Pierre Peyrebelle.

Le jazz, une école du vivre-ensemble

Emile Parisien, Leila Martian, Maxime et Adrien Sanchez… Nombre des jazzmen et jazzwomen de la scène française sont passés par le collège de Marciac. Le saxophoniste Emile Parisien, un des meilleurs de sa génération aujourd'hui, se souvient : « C'était tout simplement génial. A l'époque, je faisais un peu de musique, mais sans plus. C'est grâce au jazz au collège que j'ai vraiment découvert ma vocation. Je faisais partie de la première promotion en 1994 : le fait de pouvoir faire de la musique dans un cadre si bienveillant m'a ouvert des perspectives inouïes. L'improvisation, le principe même du jazz, nous a permis de chercher au plus profond de nous, de libérer notre créativité et de laisser s'épanouir le meilleur de tout ce que nous pouvions donner en tant que musiciens. Après cette expérience, continuer à faire de la musique était tout simplement une évidence pour moi. »

Mais si les talents émergent tout naturellement, le principe fondateur du Jazz au collège n’est pas de fabriquer les têtes d’affiche qui rempliront un jour le grand chapiteau du festival. « Ce qui fait la force de notre projet depuis ses débuts, c’est que ce n’est pas un programme à objectif professionnel. Tant mieux si certains sont suffisamment mis en appétit pour continuer leur chemin en tant que futurs musiciens, mais cela n’est pas notre but. Notre section est là pour permettre aux jeunes de s’épanouir, de développer les valeurs de respect, d’écoute et de travail collectif. Ce n’est pas anodin que ce soit le jazz, qui est un genre propice pour véhiculer ces valeurs, mais il ne reste qu’un outil. »

Chaque élève a sa chance

Il en résulte une hétérogénéité de profils et un métissage qui est un défi pour l’enseignant. Jean-Pierre Peyrebelle a adapté sa pédagogie pour faire en sorte que personne ne reste sur la touche. « Tout le monde est logé à la même enseigne. Nous avons des collégiens qui n’ont jamais eu un contact avec la musique et d’autres qui viennent avec une formation musicale. Qu'à cela ne tienne, notre objectif principal est de les faire tous jouer ensemble ! On apprend sur le tas. On travaille essentiellement par la transmission orale, on écoute, on développe l’oreille et les stratégies de perception et ensuite on travaille par groupes d’instruments. Je leur donne quelques pistes d’improvisation, et en général le premier morceau des sixième est prêt dès janvier, alors qu’en septembre certains ne savaient même pas tenir un instrument de musique ! C’est le collectif qui fait que les choses se mettent en place : c’est l’écoute et l’entraide qui les fait avancer ! »

Quatre heures de travail collectif et une heure de soutien instrumental par semaine, dès la sixième les collégiens ont à leur disposition un parc instrumental complet : piano, basse, saxophone, trompette… les moyens mis à disposition et l’encadrement sont exceptionnels, selon Alice, ancienne élève du collège de Marciac, aujourd’hui en service civique à l’Astrada, nouvelle salle de concert érigée il y a quelques années et labellisée première scène conventionnée pour le jazz en France. « On a des salles de répétition, on a des instruments, on est sonorisés, on fait de la musique cinq heures par semaine et on est guidés par des professeurs qui nous apprennent à les manipuler, c’est génial. On fait des petits concerts toute l'année, on est programmé dans le off du festival et on se produit dans le cadre de la saison culturelle de l'Astrada. Nos professeurs, on les a tous vus jouer les weekends ou sur le off du festival, ils nous faisaient rêver et on voulait tous faire pareil, s’amuser à faire du jazz ensemble. Et en plus, ce sont d’excellents musiciens et de formidables pédagogues. Forcément, on se dit qu’on a une sacré chance ! »

Alice, ancienne élève Du jazz au collège
Alice, ancienne élève Du jazz au collège, © Suzana Kubik

Et si Alice n’a pas continué la musique dans le but professionnel, elle est convaincue que le passage au Jazz au collège de Marciac a façonné la personne qu’elle est aujourd’hui :

« L’adolescence est une période très compliquée pour tout le monde, et le fait de pouvoir faire de la musique avec autant de possibilités, autant de moyens, autant de cohésion et autant de bienveillance, ça nous a tous aidé pour devenir ce que nous sommes aujourd’hui. Apprendre à écouter et porter l’attention à l’autre, être curieux et s’ouvrir au monde, apprendre sur ses erreurs pour mieux se définir, dans la créativité, la bienveillance et le plaisir de faire de la musique ensemble, c’est le bagage que nous a laissé le passage au collège de Marciac. Et même si le jazz n’est pas un langage identitaire de l’adolescence, il est ouvert et permet à chacun de s’approprier en fonction de sa sensibilité, ses goûts et ses envies. La bienveillance avec laquelle nous avons été accompagnés a encouragé beaucoup de gens à continuer sur le chemin de la musique, et une fois sortis du collège, leur créativité a explosé, ils s’épanouissent dans leur liberté de s’exprimer comme une fleur qui éclot sous la lumière. »

Un soutien aux jeunes que le festival souhaite faire rayonner au delà du collège. Un des outils pour le faire en est l’Astrada, cette nouvelle salle polyvalente de 500 places qui accueillit une programmation pendant le festival et une saison culturelle tout au long de l’année. « Nous sommes la première scène conventionnée pour le jazz en France, ce qui veut dire que notre première mission est de développer des actions autour du jazz. Formations, résidences d’artistes, actions avec les enfants, et depuis quatre ans, les ateliers d’initiation au jazz proposés aux primaires sur le temps périscolaire. Une sorte de prolongement du Jazz au collège, avec l’idée de se servir de l’expérience du collège pour un jour éteindre cette sensibilisation au jazz sur l’ensemble du primaire, dès l’entrée des élèves au CP. » L'éducation musicale par le jazz tout au long de la scolarité, et plus si affinités, pourquoi pas ? En tous cas, à Marciac, c’est bien parti…on aurait envie de retourner sur les bancs…