Dix mois d'école et d'opéra : un premier pas vers l'art lyrique

Depuis 1991, grâce au dispositif d'éducation artistique Dix mois d'école et d'opéra, les élèves des établissements classés Réseau d'éducation prioritaire s'initient à la musique tout en découvrant les coulisses de l'Opéra national de Paris. Retour sur un programme exceptionnel par sa longévité.

Dix mois d'école et d'opéra  : un premier pas vers l'art lyrique
Dix mois d'école et d'opéra, © Studio J’adore ce que vous faites

Ce jour-là, l'orchestre est au complet. Les élèves sortent leurs instruments et s'apprêtent à commencer la répétition pour le spectacle de fin d'année. Mais à la place d'une salle de classe d'un établissement scolaire, les élèves sont installés dans une de nombreuses salles de travail dans les sous-sols de l'opéra Bastille. Au premier rang, Mohamed, élève de CM1 à l'école Jules Vallès de Saint-Ouen. Il est haut comme trois pommes, mais il maîtrise déjà tous les secrets des grands violonistes : «Tu sais, quand mon archet ne marche pas, il faut que je mette de la colophane, » explique-t-il. De son violon, c'est lui qui s'en occupe depuis trois ans déjà. Un violon qui lui a été mis à disposition par l'opéra de Paris et qu'il « peut emmener chez lui », comme il le dit, pas un peu fier. Comme les autres camarades de sa classe, il fait partie des Petits violons, programme d'initiation à la pratique d'orchestre lancé il y a dix ans par l'Académie de l'Opéra de Paris à destination des écoles classées REP+. 

Après la répétition en orchestre, Mohamed monte les escaliers dans le labyrinthe des coulisses pour rejoindre l'atelier de chant. « Les élèves jouent la partie musicale, mais le spectacle a une partie  jouée et chantée, ce qui leur permet de travailler le jeu scénique et les techniques vocales,» explique Morgan Jourdain, chef de chœur et metteur en scène du spectacle de fin d'année. C'est lui qui a suivi les élèves pendant trois ans, avec toute une équipe de professionnels, dans un apprentissage de musique intensif : plus de quatre heures par semaine de pratique en orchestre, en plus du solfège et du chant, sur le temps scolaire. Au départ imposé à un groupe-classe, le programme a visiblement porté ses fruits : «Ce n'est pas compliqué, lance Vincent Catulescu, professeur de violoncelle. A Saint-Ouen, 80% des élèves rejoindront le conservatoire de la ville à l'issue du programme,» se félicite-t-il.

Lutter contre les préjugés

Les Petits violons n'est qu'une déclinaison récente du dispositif de l'éducation artistique Dix mois d'école et d'opéra, lancé par l'Académie de Opéra national de Paris en 1991. Parmi les premiers grands dispositifs pédagogiques mis en place par une grande institution nationale dans le contexte de la démocratisation de la culture, sa portée n'est pas uniquement artistique. « L'objectif du dispositif est de lutter contre toute forme d'exclusion, explique Myriam Mazouzi, directrice de l’Académie. Mais une fois que l'on a dit cela, on n'a pas dit grand chose. Il s'agit avant tout de lutter contre les préjugés : des personnes qui pensent que l'opéra est pour les vieux et les riches, des parents qui pensent que l'éducation artistique se fait au détriment des fondamentaux, des enseignants qui voient les élèves en échec scolaire uniquement dans cette optique-là », explique-t-elle.

Et le dispositif Dix mois d'école et d'opéra voit grand : plus de trente classes en partenariat avec trois académies, Paris, Créteil et Versailles, sont sélectionnées à chaque fin de cycle pour y participer. Les projets vont de la maternelle au lycée, avec au cœur du dispositif, la pratique artistique, mais aussi des visites des deux théâtres - Bastille et Garnier ( les familles sont aussi conviées !), des rencontres avec divers métiers qui font vivre une maison lyrique, et la possibilité d'assister aux spectacles et aux répétitions générales. La concurrence pour y participer est rude, et les classes sélectionnées le sont en fonction du projet de l'enseignant, qui s'engage en retour à mettre en miroir le travail en classe et le parcours des élèves à l'opéra. 

Élargir les horizons

Michel Jean-Alphonse est professeur de sciences et techniques médico-sociales dans un lycée polyvalent de la région parisienne. Avec la professeure de français de son établissement, orienté vers les métiers du médical, il a porté la candidature d'une classe de première au DMEO. « Il s'agissait d'une classe plutôt dissipée, peu rigoureuse, qui avait beaucoup de mal par rapport à la contrainte. Il nous a semblé intéressant de leur proposer le monde si riche de l'opéra pour les captiver, pour les intéresser.» Du coup, les thématiques du lyrique ont imprégné leurs préparatifs pour le Bac : la place de la femme à l'opéra, les héros lyriques dans la littérature... mais aussi leurs choix d'orientation, vers l'art-thérapie, par exemple. « En plus d'avoir démontré qu'ils sont tout à fait capables d'une rigueur exemplaire, en se rendant une fois par semaine, en plus de leurs cours, aux répétitions du spectacle de fin d'année à l'opéra de Paris, » constate l'enseignant.

« Il ne s'agit pas de faire venir les gens à la billetterie de l'Opéra de Paris, précise Myriam Mazouzi. Il s'agit de nourrir la culture générale des élèves grâce à toute cette richesse que peut offrir une maison lyrique.»

Constat partagé par Anne, parent d'élève et accompagnatrice sur le projet d'une classe des CP dans le 18e arrondissement parisien. « On a rarement l'occasion de découvrir les coulisses d'un opéra avec ses métiers, ses artisans et les artistes, et de ce point de vue, c'était fabuleux. Mais cela ne m'a pas plus motivée de venir voir un opéra : 3h40 de spectacle, c'est très peu pour moi ! », sourit-elle.

En effet, en 2015, une évaluation de l'impact du dispositif Dix Mois d’Ecole et d’Opéra a été effectuée sous la direction du sociologue Philippe Coulangeon, directeur de recherches au CNRS, notamment sur le parcours scolaire des élèves. « Les résultats ont démontré qu'ils ont de meilleures notes au brevet des collèges, et que les élèves ayant participé au programme sont moins orientés en filière courte, par rapport aux autres élèves de la même catégorie socioprofessionnelle» , précise Myriam Mazouzi.  Mais au-delà des chiffres ou des statistiques, le DMEO est d'abord une réussite humaine. Qui devrait être à la portée de tous les enfants.