Devenir chef d'orchestre : le parcours "atypique" d'Ariane Matiakh

Les carrières des chefs d'orchestre se construisent souvent en dehors des chemins balisés. Rencontre avec Ariane Matiakh, une cheffe à la trajectoire "atypique", qui, en parallèle d'une carrière d'interprète, milite pour l'insertion des jeunes musiciens.

Devenir chef d'orchestre : le parcours "atypique" d'Ariane Matiakh
Parcours de cheffe : Ariane Matiakh, © Marco Borggreve

France Musique : Vous avez grandi dans une famille de musiciens et vous avez été très tôt initiée au piano. Pourquoi avez-vous choisi la direction plutôt qu'une carrière de soliste ? Etre cheffe d'orchestre, n'est-ce pas porter sur ses épaules toute la responsabilité d'un concert ?

Ariane Matiakh : Je suis très admirative des pianistes et de tous les solistes en général. Etant pianiste moi même, je sais que de jouer un concerto devant une salle qui est pleine d'attentes et qui scrute la virtuosité, ce n'est pas forcément évident dans sa tête. 

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J'ai beaucoup plus de facilité à être devant l'orchestre parce que j'aime le travail d'équipe. Dans ma manière de travailler avec l'orchestre, je trouve d'ailleurs important de redistribuer les responsabilités. Nous, les chefs d'orchestre, on est là pour veiller à la bonne cohésion de l'ensemble et pour donner une direction musicale. Faire aussi en sorte que tout le monde se sente concerné par l'interprétation qu'on propose. Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui décide. Maintenant, ce n'est pas moi qui joue directement. Et en cela, évidemment, les musiciens en face, ont la grande responsabilité de la qualité de leur son et de leur jeu et la responsabilité de la cohésion avec leurs voisins de pupitre. Tout n'est pas lié au geste du chef, d'ailleurs on dit souvent qu'un orchestre perçoit seulement 30 à 40 % du geste. Ca se passe beaucoup plus dans l'inspiration qu'on va donner, dans l'énergie qu'on va insuffler aux gens et la cohésion de ce qu'on va leur dire musicalement. Le chef doit créer une unité humaine et musicale, jusqu'à arriver à jouer d'un seul instrument : l'orchestre. Ça, c'est quand même l'essence de ce métier.

En général, on ne décide pas dès le début de ses études musicales de se consacrer à la direction d'orchestre. Quel était votre parcours ?

C'est là que les parcours des uns et des autres sont très différents. C'est vrai que j'ai peut-être un parcours atypique dans le sens où j'ai su très vite que je voulais faire de la direction, dès l’âge de 14 ans. Il n’y a pas de règles pour s'orienter vers la direction mais souvent ça arrive plus tard. Moi, j'ai fait en même temps que mes études de direction, le piano, la musique de chambre, le chant, le piano étant évidemment mon instrument de prédilection. J'ai eu la chance de commencer la direction au conservatoire, mais c'était une faveur de mon professeur, qui a hésité à m'intégrer tout de suite à cause de mon âge. Puis, après avoir fait un essai, j'ai pu commencer mes études très tôt. 

J'ai eu mon prix à 18 ans et comme c'était un conservatoire de région, j'ai cherché un conservatoire supérieur qui me correspond pour me perfectionner. 

C'est à ce moment-là que vous choisissez de poursuivre vos études à Vienne...

Il y a 20 ans, c'était une des plus belles écoles pour apprendre la direction d'orchestre. Ce qui m'a attirée, c'est qu'à la Haute école de musique de Vienne on pouvait continuer en parallèle toutes les études instrumentales. On avait dans nos matières complémentaires le piano, le violon, le chant...on avait évidemment toutes les matières théoriques mais j'avais envie de poursuivre en ayant un rapport direct et étroit avec l'instrument. On était environ 140 étudiants en direction d'orchestre, chose qu'on ne voit plus de nos jours, et nombreux diplômés de cette formation sont dans le métier, à la tête des grandes maisons. 

Quand je suis sortie de cette université, j'ai tout de suite eu mon premier poste : j'ai remporté le concours de l'Opéra de Montpellier pour devenir chef assistant. Ça a marché tout de suite, j'avais 25 ans et je suis donc rentrée très tôt dans le métier. Mais c'est vrai que ça faisait déjà depuis l'âge de 14 ans que je bossais ma direction. 

Qu'est-ce qui a été le plus formateur dans votre parcours ?

Même si j'ai quatre professeurs qui m'ont beaucoup marquée, dont Leopold Hager et Seiji Ozawa,  j'ai énormément appris des chefs que j'ai eu la chance d'assister, notamment à l'orchestre de Montpellier. Après, on s'enrichit de tout. J'allais souvent voir les répétitions du Philharmonique de Vienne, j'ai chanté dans le chœur Arnold Schoenberg sous la direction des grands chefs comme Nikolaus Harnoncourt. On apprend aussi en observant, j'apportais toujours la partition avec moi et je notais mes observations.

Quelle est la situation en France aujourd'hui par rapport aux opportunités de débuter dans le métier ? Quel conseil donnez-vous à vos étudiants pas rapport aux perspectives de carrière ? 

C'est vrai que j'ai eu cette chance incroyable d'avoir ce poste de cheffe assistante à 25 ans qui m'a fait démarrer, mais de telles opportunités, tout en étant très belles, sont rarissimes aujourd'hui. Je conseille donc à mes étudiants d'aller voir du pays et de débuter plutôt à l'étranger. Par exemple, en Allemagne il y a beaucoup de théâtres, et ils prennent les jeunes qui peuvent continuer à se former tout en étant déjà professionnels : généralement on est pianiste, on est chef de chant, on est corépetiteur avec une option direction et on gravit les échelons jusqu'à la place du chef assistant. En France ce type de cursus n'existe pas, tout est plus séparé, il y a les pianistes d'un coté et les chefs assistant et les chefs d'orchestre. Je regrette qu'il n'y ait pas plus d'occasions comme cela pour les jeunes.

Il y a toujours eu moins d'opportunités que d’ étudiants diplômés, mais le problème s'accentue aujourd'hui. Evidemment, la crise sanitaire va avoir un impact supplémentaire sur l'avenir des jeunes pendant plusieurs années et va rajouter encore de la difficulté pour rentrer dans le métier. Mais au-delà de la crise sanitaire, il y a de moins en moins de budget pour la culture. Par exemple, les occasions pour devenir chef assistant sont de plus en plus rares parce que ce n'est pas un poste qui à première vue va sembler le plus nécessaire à pourvoir. Cela va de pair avec le déclin des moyens alloués à la culture, mais aussi un déclin de la culture plus généralement parlant parce quand on connait de moins en moins nos métiers, la tendance est qu'on va également moins les soutenir.