Devenir chef d'orchestre : la revanche de Nathalie Stutzmann

Enfant, la direction lui a été refusée parce qu'elle était une fille. Après une riche carrière de chanteuse, c'est la revanche : par sa nomination à la tête de l'Atlanta Symphony Orchestra, Nathalie Stutzmann devient la seule femme à diriger une formation aussi importante aux Etats-Unis.

Devenir chef d'orchestre : la revanche de Nathalie Stutzmann
La contralto et cheffe d'orchestre Nathalie Stutzmann, © Simon Fowler

France Musique : Votre nomination à la tête de l'orchestre symphonique d'Atlanta a été précédée par trois ans de recrutement, et l'orchestre vous a désignée parmi 80 chefs invités. Comment avez-vous vécu cette nomination ?

Nathalie Stutzmann : Je suis évidemment très heureuse. C’est un orchestre que j'ai rencontré pour la première fois il y a un an, en plein Covid, dans des conditions très particulières et avec lequel j'ai pris beaucoup de plaisir à travailler. Les musiciens ont un enthousiasme et une envie de faire de la musique très sincères qui m’ont beaucoup touchés. C'est vrai que je me rends compte seulement maintenant du tsunami médiatique que ça provoque, tout simplement parce que je deviens la seule femme directeur d'un des orchestres majeurs des États-Unis. Mais je n’y avais pas pensé comme cela.

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Que vous inspire l'engouement médiatique autour du fait que vous soyez une femme à ce poste ?

Cela en dit beaucoup du métier du chef, qui n'est plus seulement un métier mais quelque chose qui implique toute la société. On peut interroger des femmes politiques, des cheffes d'entreprise, des avocates, toutes sortes de professions dans le monde entier. Elles vont toutes dire la même chose : quand elles sont brillantes, elles ont quand même toujours l’impression de devoir travailler plus et qu'elles arrivent toujours à monter l’échelle de l’hiérarchie jusqu'à l'avant-dernière marche. Je crois que 80 % des postes de big boss sont occupés par des hommes, quel que soit le domaine, parce qu'on a du mal à donner le poste de commandement à une femme ; en tous cas c’est dans l'état d'esprit de beaucoup de gens. Comme si le leadership était quelque chose de masculin.

Ce qui est amusant. J'aime beaucoup les animaux et quand je regarde les programmes animaliers, je constate que dans la nature ce n’est pas du tout le cas. Il y a presque plus d'espèces animales chez lesquelles la femelle est l'alpha, dominante, qui a ce leadership naturel. C’est vraiment quelque chose que la société humaine a inventé !

L'Orchestre symphonique d'Atlanta est une des grandes formations américaines ; comment abordez-vous cette nouvelle responsabilité ?

C’est un orchestre très important, il y le meilleur chœur des Etats-Unis qui est lié à l’orchestre, j’ai 180 chanteurs sur place à disposition, et une grosse organisation qui fait partie du Woodruff Arts Center, le centre des arts de tout Atlanta. Tous les arts y sont mélangés dans le même bâtiment, c'est un pôle artistique très intéressant pour moi pour développer beaucoup d'idées. J'espère que ce sera une pierre de plus dans l'édifice pour montrer qu’une femme peut être une music director d'un très grand orchestre et réussir tout simplement.

Vous êtes arrivée finalement au pupitre après une carrière de chanteuse. Est-ce que c'est une vocation que vous avez portée depuis longtemps?

Oui. J'ai toujours adoré chanter, mais j'étais fascinée par la direction d'orchestre depuis mon enfance. J'ai grandi en jouant du piano, du violoncelle et du basson, et j'ai baigné dans la musique parce que mes parents étaient chanteurs d'opéra. Mais mon rêve musical a toujours été la direction. Et quand je suis enfin rentrée en classe de direction d'orchestre, en tant que seule fille, tout en étudiant parallèlement le piano et le chant, je me suis retrouvée face au rejet de mon professeur qui ne m'a jamais laissée monter sur scène. Parce que la direction, ce n'était pas pour les filles. J'ai gardé ce rêve en tête. Il y a un peu plus de dix ans, j'ai pris ma chance.

Votre formation à la direction d'orchestre s'est nourrie de vos expériences multiples d'interprète. Mais vous avez aussi eu une formation "formelle"…

Oui, j'ai été formée par Jorma Panula, légendaire professeur de direction finlandais [qui a formé de nombreux grands chefs modernes, dont Esa-Pekka Salonen ou Simon Rattle, ndlr] qui m'a pris dans sa classe sur audition. J'ai fait beaucoup de voyages en Finlande pour peaufiner ma technique avec lui. Mais c'est Seiji Ozawa qui était le premier à me donner l'opportunité de diriger. Je lui ai parlé de mon désir de diriger avant de me lancer et il m'a confié la direction de son orchestre de chambre au Japon. Il m'a fait travailler et m'a encouragé de poursuivre. Ensuite, j'ai fondé mon ensemble Orfeo 55, mais plus dans une démarche de musicienne que de cheffe. Et c'est Simon Rattle qui m'a conseillé d'essayer d'intégrer la classe de Panula. Tout ceci étant dit, la direction, c'est aussi un don naturel et c'est énormément de travail personnel.

Pourriez-vous préciser ? Quelles sont les compétences et des traits de personnalité selon vous pour diriger un orchestre ?

Vous avez combien d'heures ? La direction demande une variété de capacités. Pour moi, l'essentiel est évidemment d'être capable de transmettre en très peu de temps, à un groupe important de personnes, une vision musicale de l'œuvre, donc d'avoir d'abord une construction musicale avant d'arriver devant un orchestre. Il faut savoir exactement ce que l'on veut, ce que l'on veut entendre, que l'orchestre se sente guidé vers une vision qu'il peut aimer ou pas, mais qu'il va respecter parce que c'est une vision forte, concrète et respectueuse de la partition, mais suffisamment courageuse pour être personnelle. Ensuite, il faut la capacité de transmettre tout ceci avec un langage corporel, parfois verbal, parfois vocal. Et puis, il faut avoir le charisme pour emmener tout le monde avec soi dans cette vision.

Quels étaient les chefs qui vous ont particulièrement inspirée ou marquée ?

C'est vrai que j'écoute énormément les enregistrements des grands chefs du passé - Furtwängler, Kleiber, Karajan, ce sont des modèles pour moi parce que ce sont des gens qui osent.

De quelle façon votre carrière de chanteuse lyrique a-t-elle nourri votre manière d'aborder la direction d'orchestre ?

Je ne serai pas le chef que je suis aujourd'hui à tout point de vue si je n'avais pas vécu ce que j'ai vécu en tant que chanteuse, à la fois par rapport à la manière dont j'ai dû passer des années à peaufiner mon instrument, et à la manière de transmettre mes connaissances et cette expérience aux orchestres avec lesquels je travaille. Bien sûr, la plus grande expérience formatrice était d'assister pendant plus de vingt ans aux répétitions des plus grands chefs et des plus grands orchestres. Je pense que n'importe quel jeune chef rêverait de pouvoir vivre ce que j'ai vécu et emmagasiné à travers un nombre d'expériences énorme. Et le fait d'être chanteuse et instrumentiste à la base a été très enrichissant pour mon travail avec l'orchestre, cela m'a beaucoup aidé. D'avoir également joué du piano, qui est un orchestre en soi et qui demande une construction d'architecture de l'œuvre, d'avoir chanté beaucoup de Lied en concert, où on doit également  façonner l'interprétation de manière intéressante et beaucoup plus personnelle que quand on fait un rôle d'opéra où nous sommes plutôt dans le personnage et le caractère. Et puis, la connaissance des instruments à cordes et des instruments à vent m’aide évidemment beaucoup aujourd'hui.

En quoi la place du chef d'orchestre dans la société est-elle différente aujourd'hui par rapport aux grandes figures de l'histoire de la direction ?

Elle évolue, comme la société, et la place des orchestres symphoniques est beaucoup plus intégrée, même en Europe, dans un système à l'américaine, c'est à dire que l'orchestre doit être vraiment un jalon, un représentant de la ville, de ses habitants, de ses communautés. C'est au chef de défendre cette place, ce qui oblige à une grande créativité, combativité et ouverture d'esprit.

Pensez-vous que le contexte culturel actuel est plus contraignant pour les jeunes chefs et cheffes professionnels qu'il y a 30 ans, sans prendre en compte les conséquences de la crise sanitaire ?

Déjà, la crise sanitaire va durablement influencer le contexte culturel, quel que soit le pays. Après, on ne sait pas. Cela a été terrible pour les jeunes en plein début de carrière, mais je pense que ceux qui ont un vrai talent s'en sortiront. Parce qu'on est sorti du trou noir et que ça va de mieux en mieux. Mais on est dans une époque compliquée parce que d'un côté, lorsque vous évoquez le contexte dans la culture avec la baisse des budget, c'est plus contraignant. En même temps, il y a beaucoup plus de concurrence, mais il y a beaucoup plus d'opportunités. Donc c'est difficile de savoir. On ne peut comparer ce qui n'est pas comparable. A la fois grâce aux médias, grâce aux vidéos, on peut se faire connaître beaucoup plus vite, même parfois trop vite. On voit des carrières éclairs où tout d'un coup il y a une visibilité, mais qui ne tient pas parce que ça n'a pas été construit sur des bases solides. Mais d'un autre côté, à cause de ça, il y a une concurrence énorme. Donc je ne sais pas ce qui est préférable. Il faut faire avec en tous cas.