Crèches Cap Enfants : quand la musique éveille au monde

Il y a dix ans, Claudia Kespy-Yahi lançait le concept des crèches musicales Cap Enfants. Aujourd'hui, les neurosciences lui donnent raison : sa pédagogie, dont la musique est l'axe central, a un impact déterminant sur le développement des enfants. Reportage.

Crèches Cap Enfants : quand la musique éveille au monde
Les enfants jouent du djembé dans la Bulle Musicale, © Cap Enfance

Le La est donné dès l'entrée, où trône un piano à queue ouvert : « C'est un prêt du Festival d'Auvers-sur-Oise. L'équipe cherchait un endroit où les artistes pourraient venir travailler, et ils nous ont proposé de l'accueillir. Ainsi les pianistes viennent-ils en jouer, les enfants peuvent assister aux petits concerts et même les parents en profitent. Les enfants sont captivés à chaque nouveau moment musical, et on en a vu certains passer jusqu'à 45 minutes à rester écouter, immobiles ».

Nous sommes à Gennevilliers, dans une des crèches du réseau Cap enfants. Fondées il y a dix ans par Claudia Kespy-Yahi - qui nous accompagne dans cette visite - ces crèches d'entreprise, parsemés à différents endroits de la couronne parisienne, sont uniques du fait de leur projet pédagogique, entièrement fondé sur l'éveil musical.

Et si elle a choisi de se lancer dans une projet de crèches musicales, comme elle les définit, Claudia Kespy-Yahi repose sur sa propre expérience d'enfant bilingue : née en Autriche, elle a d'abord parlé l'allemand. Elle a ensuite vécu en Suisse et en France, et a remplacé l'allemand par le français. Plus tard au cours de sa scolarisation, elle a retrouvé l'allemand, ainsi qu'une grande facilité d'apprentissage des langues étrangères. Une facilité qu'elle attribue à son initiation précoce au multilinguisme. « L'oreille est constituée de cils qui réagissent chacun à une fréquence, explique-t-elle. L'oreille est quasiment absolue quand l'enfant naît, ouverte à un spectre de fréquences extrêmement large. Au fur et à mesure, en fonction de l’environnement linguistique dans lequel l'enfant évolue, son oreille se spécialise, et sa réceptivité aux fréquences qui ne font pas partie de sa langue maternelle se réduit. Il y a plusieurs paliers dans cette spécialisation : le premier se situe vers l'âge de trois ans. Par contre, plus l’environnement sonore est riche, plus l'enfant gardera la capacité de percevoir les sons différents et la sensibilité à discriminer les accents des langues étrangères, qu'il pourra reproduire plus facilement quel que soit son âge plus tard. »

De l'oreille musicale à l'oreille pour les langues, il n'y a qu'un pas

« L'éveil musical est l'outil idéal, déclare Claudia Kespy-Yahi. Comme la musique a un spectre sonore extrêmement large et extrêmement varié, on l'utilise pour sensibiliser l'oreille à un maximum d'ouverture. L'éveil à la musique développe chez les enfants à la fois l'oreille musicale et l'attention soutenue aux différentes sonorités ». Une ouverture qui ne se limite pas seulement à la capacité d'apprendre les langues étrangères, selon la directrice. Sensibiliser à une langue étrangère veut aussi dire permettre à l'enfant de vivre la différence comme quelque chose de positif et d'enrichissant et lui insuffler la curiosité d'aller à la découverte de l'autre. « La musique est universelle et compréhensible pour toutes les cultures. En concevant nos outils pédagogiques, nous avons pris non seulement les musiques pour enfants de différentes provenances, mais aussi d'autres musiques, des ambiances sonores comme des bruits des animaux, par exemple, que nous avons groupés par région géographique. »

Au centre de cette pédagogie se trouve la Bulle Musicale, un concept breveté par Claudia Kespy-Yahi, une sorte d'igloo interactif qui propose des petits modules sonores et visuels qui reconstituent différentes ambiances. Tous ces univers sonores ont été élaborés avec une musicologue et un ingénieur du son, pour une qualité sonore optimale. « La bulle musicale est au cœur des activités guidées par des professionnels de la crèche, mais elle est aussi en accès libre pour les enfants qui peuvent y revenir plusieurs fois en journée comme ils veulent, telle une hutte sur la place du village, un endroit central où les enfants se rendent spontanément. Le fait de permettre aux enfants d'agir, d'être actifs, d'y aller en fonction de leurs intérêts est une motivation très importante. » La preuve, les bébés y rentrent et repartent, actionnent les boutons, bougent en rythme ou passent un moment calme, à écouter les sons qui s'échappent des murs molletonnés.

La Bulle Musicale est au centre des activités quotidiennes
La Bulle Musicale est au centre des activités quotidiennes, © Cap Enfance

Dans la Bulle Musicale, le monde entier est à la portée de la main

Chaque mois, un nouveau voyage sonore est proposé aux enfants : Bretagne, Italie, Etats-Unis, Pérou ou Inde, la bande sonore de la Bulle Musicale comporte plus d'une trentaine de thématiques différentes. Les équipes de puéricultrices sont formées en continu et accompagnées par Ruth Jornod, musicologue, qui travaille aussi sur la déclinaison du voyage sonore proposé sur les autres activités et apprentissages : « Ma fonction est de former les équipes à se saisir de ce projet et de le mettre en place : comment utiliser la Bulle musicale, comment l'adapter à différents âges des enfants, comment créer les activités musicales autour, comment présenter un instrument de musique, comment emmener l'enfant plus loin dans la découverte... ce n'est pas toujours évident pour un adulte de se détacher de la représentation d'un objet et de se mettre à la place de l'enfant. Avant d'être dans le sens, on est dans le son. Aussi un instrument de musique devient-il un objet sonore que l'on peut gratter, toquer, caresser, pincer ou même regarder dedans, pour l'apprivoiser et l'adopter. Je me rappelle du didgeridoo, qui au début faisait peur avec ses sonorités particulières, mais qui est devenu, à force d'être tourné dans tous les sens, la source d'excitation de tous les petits. Et la porte d'entrée de tout un vocabulaire, que normalement peu d'enfants maîtrisent à cet âge. »

Un parc instrumental permet aux puéricultrices d'animer les ateliers réguliers de découverte instrumentale, et en fonction des thématiques, des instruments spécifiques sont mis à disposition des enfants. Le chant et la danse font partie des petits rituels quotidiens, comme lors de l'accueil matinal. « Nous avons aussi la chanson du mois dans la langue du pays à l'honneur, et ce qui est impressionnant, c'est que les enfants arrivent sans problème à chanter en italien, en anglais ou en malgache au bout de seulement quelques jours, raconte Ruth Jornod. Les parents sont appelés à contribution aussi, ils peuvent partager les chants venant de leur culture d'origine, que nous reprenons ensuite avec les enfants. »

Pour mener à bien un projet pédagogique où le fil rouge est si éminemment musical, les éducatrices se forment sans cesse. « Le projet est très gratifiant pour l'équipe, parce que nous sommes obligées de nous réinventer en sollicitant notre créativité en permanence » précise Claudia Kespy-Yahi. Sans pour autant imposer aux professionnelles une formation musicale au préalable. « Notre ADN est la musique et les professionnelles sont au courant. Quand ils postulent chez nous, nous n'attendons pas des professionnelles de la musique, mais une sensibilité et un intérêt pour l'éveil musical. Ensuite, c'est le rôle de notre musicologue de les guider et de les former en continu. »

Et les petits (musiciens) deviendront grands

Les retours enthousiastes des parents ont mis la puce à l'oreille de Claudia Kespy-Yahi. Pour le 10e anniversaire du projet, elle a décidé d'impliquer les neurosciences. Avec la psycholinguiste Chantal Caracci Simon, elle a entrepris une étude sur 50 enfants qui ont passé au moins quatre jours par semaine pendant deux ans dans une des crèches Cap Enfants. Les enfants, âgés aujourd'hui de 3 à 10 ans, venaient pour moitié de familles des CSP+ et pour moitié d'employés divers, et ont tous passé les tests liés à l'expression orale, résolution des problèmes, mémoire et concentration. « Les conclusions sont flagrantes, confirme Chantal Caracci Simon, qui travaille toujours sur les données collectées, bientôt disponibles. Nous avons obtenu des moyennes largement supérieures à la norme dans tous les domaines testés. Une grande richesse de vocabulaire, un raisonnement logique très pertinent, une curiosité et une capacité de s'attarder sur une tache ont été observés chez tous les enfants sans exception. Ce qui m'a particulièrement surpris, rajoute la chercheuse, c'était une grande capacité d'écoute, une grande disponibilité à suivre les consignes. Ils étaient tous très éveillés à leur environnement, et c'est sans doute la conséquence directe du rôle que l'éveil musical a joué dans leur éveil au monde ».

Sans oublier que pour les plus grands, ils étaient très nombreux à choisir de faire de la musique ou de la danse une fois rentrés dans le primaire...