Les conservatoires chamboulés après un an et demi de crise sanitaire

Si le premier confinement avait un aspect saisissant et inattendu, c'était sur un temps défini et à peu près clair. Mais depuis octobre dernier, le manque de visibilité et l'incertitude ont rendu cette deuxième année sous le signe de la crise sanitaire chaotique pour tout le monde.

Les conservatoires chamboulés après un an et demi de crise sanitaire
Conservatoires : bilan au bout d'un an et demi de crise sanitaire, © Getty / Johnce

Le ressenti est unanime : dans les conservatoires, l'année scolaire laisse un sentiment de fatigue, car les équipes ont été obligées de se réadapter en permanence pendant au fur et à mesure des confinements et des déconfinements. C'est ce que souligne Maxime Leschiera, vice-président de l’association Conservatoires de France et directeur du Conservatoire de Bordeaux : "C'est comme vivre plein de rentrées scolaires tout au long de l'année", témoigne-t-il : "Il y avait des changements en permanence, des applications de décrets sur le terrain qui variaient d'un endroit à un autre et ensuite à l'intérieur de chaque établissement." 

Le fait de dépendre d'une préfecture différente pouvait aboutir à des interprétations des textes et des recommandations différentes, sans jamais voir plus loin qu'une semaine ou quinze jours" - Maxime Leschiera

Or, dès la rentrée de septembre dernier, les conservatoires et les écoles de musique étaient prêts à accueillir les élèves dans le respect des mesures sanitaires, raconte Mathieu Picard, professeur de formation musicale et d'analyse au conservatoire du 17e arrondissement à Paris. Circulation limitée, cloisons en plexiglas, jauges réduites, désinfections constantes du matériel... La plupart des établissements n'ont pas lésiné sur les moyens pour s'équiper d'avantage : "Tout était très précis depuis le début de l'année. On n'accueillait de toute manière pas des effectifs complets, et le protocole de distanciation et des gestes barrières était extrêmement strict. Pourquoi, alors que les écoles ont continué à fonctionner, a-t-on été obligés de fermer plus de quatre mois cette année ?", s'interroge-t-il. 

Des mesures incohérentes loin des spécificités de l'enseignement artistique

Et la raison de cette situation est à chercher dans le manque de considération pour les spécificités de l'enseignement artistique dans les conservatoires, estime Maxime Leschiera. "On a plutôt le sentiment qu'on ne pesait pas assez pour qu'il y ait des mesures qui soient réfléchies pour nous de manière intelligente. On était toujours pris dans une masse de décisions avec plein d'autres disciplines très différentes."

À l'instar de la danse, raconte Jean-Christophe Bergeon, directeur du Conservatoire à rayonnement intercommunal de Mayenne : "À un moment, c'était une activité artistique, donc on pouvait la faire au conservatoire. Mais on n'avait plus le droit d'aller faire les actions en milieu scolaire parce que là-bas, c'était considéré comme une activité sportive. Et après, la danse est devenue une activité sportive, donc les professeurs n'avaient plus le droit de faire leurs cours au conservatoire mais devaient retourner faire les interventions en milieu scolaire. Du coup on était face à des situations ingérables." 

Face à une baisse des inscriptions de 10% en danse à la dernière rentrée, le directeur a trouvé la pirouette : "lorsqu'il faisait beau, c'étaient des cours de danse en extérieur. Et lorsqu'il pleuvait, on faisait de la culture chorégraphique en salle. "

Certaines disciplines sacrifiées

Malgré la mobilisation générale des équipes pédagogiques et un enseignement en distanciel qui s'est rodé depuis le premier confinement, ce que confirment à la fois les utilisateurs et les professeurs, certaines disciplines ont plus souffert que d'autres, et notamment les cours collectifs et la danse, estiment les professionnels.

Sur neuf mois de cours, seulement trois ont été dispensés en présentiel, raconte Jasmina Prolic, professeure de danse dans plusieurs établissements de la structure intercommunale Vallée Sud-Grand Paris. La professeure avoue avoir repensé toute sa pédagogie afin d'assurer une continuité dans l'enseignement et maintenir la motivation des élèves. "Pour les élèves débutants en ballet classique, nous avons pu travailler en statique et en distanciel sur les bases de la technique, et les élèves ont pu intégrer jusqu'à 80% de ce que j'enseigne en conditions normales. Par contre, pour les tout petits élèves, l'impossibilité d'évoluer dans l'espace faisait perdre l'essence même de l'éveil à la danse," raconte la professeure.

Éprouvé par l'enseignement en distanciel, Mathieu Picard avoue ne trouver aucun sens à son métier derrière un écran d'ordinateur : " En cours de formation musicale, les ados se sont démobilisés dès le confinement de novembre. Certains revenaient lorsqu'on reprenait en présentiel, mais dans la globalité, les cours en visio les 'gonflaient'. Contrairement aux petits, qui étaient présents et même me renvoyaient le travail demandé. Par contre, tout cela n'a aucun intérêt pour eux. On fait 'coucou' à la classe, on raconte un peu ce qu'on a fait, mais en termes de progression, ça ne sert à rien. Entre mes problèmes de connexion et les leurs, le fait de répéter 15 fois la même chose parce qu'ils captent mal, les cours en visio ne servent clairement que pour garder le lien," tranche-t-il.

Même son de cloche pour les activités en grand collectif, les ensembles vocaux et instrumentaux, maintenus à certains endroits en effectif réduit ou avec les masques, et complètement supprimés à d'autres. Activités qui constituent souvent la principale motivation pour de nombreux élèves, témoigne Marielle Camp, parent d’élève et élève elle-même en 3e cycle de préparation du DEM (Diplôme d'Etudes Musicales) au Conservatoire Emile Goué à Guéret : "Il n'y a eu aucun concert, aucune pratique d'ensemble, ce qui a été assez frustrant et ce qui a décidé un bon nombre d'élèves adultes de ma classe à abandonner." 

De même que son fils aîné de 14 ans, élève en 2e cycle de solfège et de clarinette, qui était principalement motivé par de nombreux projets de l'harmonie amorcés l'année dernière et laissés en suspens cette année. Situé en zone rurale, le conservatoire et les élèves ont été d'autant plus pénalisés par une couverture Internet très insuffisante. "Mon fils n'a eu que des cours d'instrument en visio, souvent dans les horaires où la connexion était très mauvaise. On a tenté d'enregistrer un petit peu et d'envoyer à son professeur, autant dire qu'il a manqué un bon tiers de cours. Donc là, clairement, il veut arrêter."

Anticiper sur une rentrée incertaine

Quelles conséquences d'une année et demi de fonctionnement perturbé ? La principale crainte est, évidemment, la baisse des effectifs, estimée de 10 à 30% selon les endroits, et notamment dans des établissements de plus petite taille, situés loin des zones urbaines, selon Michel Ventula, secrétaire général du SNEA-UNSA, ce qui "risque de remettre en cause le maillage des établissements d'enseignement artistique sur le territoire". Les réinscriptions sont en cours, et les conservatoires y verront plus clair en septembre. 

Mais ils sont nombreux à essayer d'anticiper sur une rentrée encore très incertaine comme le conservatoire de Guéret, qui "ne lâche pas la grappe", selon Marielle Camp. Dans un souci de relancer les inscriptions et de séduire de nouveaux publics, il s'adapte en proposant de nouveaux cours : à la rentrée prochaine, il va ouvrir une section de musiques actuelles, un renforcement en formation musicale destiné aux adultes, et un cours d'analyse. "Autant le directeur que les enseignants ont été à fond. Et ils sont restés motivés, décidés à ne pas laisser péricliter le dispositif", souligne-t-elle.

D'autres ont profité de la reprise des cours pour remotiver les troupes. À la réouverture, Jean-Christophe Bergeon a misé gros pour rendre le conservatoire de Mayenne le plus visible possible auprès des usagers : "On a fait 44 concerts dans des écoles du territoire, organisé des concerts tous les soirs au conservatoire. On a aussi mis en place des portes ouvertes sur réservation." 

Jusqu'à la fin de l'année scolaire, on aurait eu 63 spectacles. Si on veut que les enfants restent, il faut qu'ils puissent se produire" - Jean-Christophe Bergeon

Le directeur du conservatoire de Mayenne alertait dès le mois décembre dans une lettre ouverte à la Ministre de la Culture Roselyne Bachelot sur les conséquences durables de la fermeture des conservatoires, et notamment sur une baisse massive des effectifs à la rentrée prochaine. Aujourd'hui, il termine l'année sur une note d'optimisme : "On avait la crainte que les gens ne reviennent pas. Mais depuis la réouverture, dans mon conservatoire, la quasi totalité des élèves sont là,avec une réelle envie de se retrouver, notamment pour les pratiques collectives, rejouer ensemble", se réjouit-il.

Précarisation des professeurs

Une autre conséquence de la crise, selon le syndicaliste Michel Ventula, est la précarisation des professeurs de l'enseignement artistique, une tendance de fond que la pandémie a accélérée. Elle touche les petites structures depuis plusieurs années et commence à gagner les établissements plus importants : "Les concours de recrutement n'ont pas eu lieu depuis longtemps, on gèle les postes, on ne recrute pas statutairement, on fait des contrats en dépit du bon sens, pour une année scolaire on fait des contrats de deux mois en deux mois", se désole-t-il. 

À certains endroits, cela se justifie par une hémorragie d'élèves, à d'autres ce n'est qu'un prétexte, estime-t-il : "on veut faire des économies, et on fait des économies sur les écoles de musique." Ce qui pourrait entraîner, selon Michel Ventula, une perte totale du tissu de l'enseignement artistique spécialisé, "pour nous faire revenir 40 ans en arrière."

Coté utilisateurs, Dominic Theodosis-Capsambelis, directeur de l'École de musique et de danse d'Enghien-les-Bains, remarque que la crise sanitaire a engendré des changements "surprenants" dans les comportements de fréquentation : "La prégnance du télétravail a favorisé un changement d'attitude des usagers qui sont souvent, déjà, dans une optique de consommateurs."

L'idée du cours tel qu'il était vécu préalablement, c'est-à-dire les enfants qui viennent à l'école, ce qui demande une certaine organisation, est remise en cause" - Dominic Theodosis-Capsambelis

"Il y a une attente de la part des usagers de proposer des cours en distanciel si l'élève ne peut pas venir à l'école. On est un peu dans l'idée de 'click and collect' qui s'est généralisé avec la pandémie. Et qui entraîne forcément une réflexion sur la valeur d'un tel enseignement par rapport à l'enseignement traditionnel", conclut le directeur. Dans l'expectative d'une rentrée incertaine, la balle est dans le camp des usagers : vont-ils garder de nouvelles habitudes ou revenir à des comportements traditionnels ? La question reste entière.