Quand les chorales créent du lien social

Faire chanter les personnes valides et les personnes empêchées main dans la main, c'est le combat de Micha Stafford et c'est le point de départ des chorales inclusives. Reportage.

Quand les chorales créent du lien social
La chorale inclusive à la résidence de retraite Léopold Bellan à Bois Colombes/Extrait du documentaire de Séverine Enjolras

Un vendredi après-midi dans un foyer de personnes âgées à Bois-Colombes dans les Hauts-de-Seine, la petite équipe d'aides-soignants s'affaire dans la salle à manger. On déplace les tables et on dispose les chaises devant un beau piano demi-queue. « On attend une vingtaine de personnes », souffle Micha Stafford. « Mais je dois vous laisser, les premiers résidents arrivent ». Micha prend le temps de serrer la main, faire une bise, demander des nouvelles. C'est un rendez-vous important, Micha s'apprête à encadrer un nouvel atelier de chant choral, projet qu'elle mène depuis plusieurs années deux fois par mois avec les résidents du foyer.

Un atelier un peu particulier parce qu'aux cotés des résidents - certains sont d'un âge très avancé ou à mobilité réduite, d'autres souffrent d'Alzheimer ou de démence - viennent s'installer des gens du quartier. C'est ce qu'on appelle une « chorale inclusive », une des douze que Micha Stafford encadre avec énergie et conviction à Bois-Colombes. Les portes du foyer sont ouvertes à toutes les personnes du voisinage désireuses partager le plaisir de chanter. Pendant une heure, les yeux fatigués s'illuminent peu à peu au son de la musique. La salle à manger du foyer résonne des voix fragilisées par l'âge. Les résidents partagent avec les voisins du quartier des partitions, mais aussi des rires, des larmes et quelques souvenirs.

Sensibiliser à la différence

Pour Micha Stafford, chef de chœur et psychologue formée à la musicothérapie, les chorales inclusives sont un combat. Lorsqu'on lui a demandé, il y a quatorze ans, de venir faire un concert dans un foyer de personnes âgés, alors qu'elle encadrait un chœur d'enfants, elle a refusé. « Cela ne sert à rien de venir une fois seulement. Pour les personnes qui ne sortent jamais de ces institutions - foyers de personnes âgées, centres d'accueil des personnes porteuses de handicap - ce type d'intervention ne laisse aucune trace. Il faut les impliquer dans une initiative participative. Mais la vraie question pour moi était comment aller au-delà d'une simple cohabitation, comment faire en sorte qu'à la fin d'un projet qui s’inscrit dans la durée, les personnes valides et les personnes empêchées puissent faire un concert et monter sur scène ensemble ?"

En amont du concert, personnes empêchées et personnes valides travaillent pendant plusieurs mois un répertoire ensemble. Micha expérimente grâce à une pédagogie qu'elle invente et fait évoluer en fonction de différents contextes qu'elle rencontre. « Au début de l'aventure, j'étais cheffe de chœur d'une chorale d'enfant. Il y avait dans cette chorale un garçon polyhandicapé et non-verbal qui venait aux répétitions. Mon souci premier était de sensibiliser les enfants valides à ce jeune, à leur apprendre à l'intégrer et à prendre en compte son handicap, tout en lui permettant de s'épanouir avec ses compétences. Au bout de quatre ans de pratique chorale hebdomadaire, il arrivait à chanter toutes les paroles des chansons, et il chantait juste. Il a participé à notre concert final et c'état pour moi la rencontre qui a déterminé ma vocation ».

Le chant comme moyen thérapeutique et lien social

Dans son approche, cette cheffe de chœur formée aux méthodes Dalcroze et Willems s'inspire des recherches des neuroscientifiques qui travaillent sur l'impact de la pratique musicale sur le cerveau des personnes âgées et des personnes en situation de handicap. Micha Stafford cite notamment Hervé Platel, mais tient à relativiser. « Je travaille comme avec n'importe quelle chorale ordinaire. Tout d'abord sur le plaisir de faire de la musique et de la partager. Les objectif thérapeutiques suivent forcément. Ensuite, c'est en prenant en compte les spécificités de chacun que j'arrive à faire ressortir leurs potentialités. Cela demande plus de temps et d'investissement, et très certainement une bonne connaissance du handicap cognitif ou des maladies neurodégénératives dont peuvent souffrir des personnes âgées.»

Quand elle ne dirige pas, Micha continue à former sans relâche des chefs de chœur, qui prennent à leur tour en main les projets initiés par elle. « Mon objectif principal est de recruter. Les besoins sont énormes, et l'on manque de visibilité. Il y a des possibilités professionnelles considérables ».

Douze chorales comme celle-ci existent à Bois-Colombes grâce à l'association Au Choeur de la ville de Micha Stafford, et le projet à fait des petits un peu partout. De nombreuses autres associations s'en sont emparées et l'ont installé dans des maisons de retraite, des centres d'accueil des personnes en situation de handicap, des centres médico-éducatifs, etc. qui ouvrent désormais leurs portes aux chorales d'enfants, aux familles et leurs enfants, aux voisins amateurs de chant. « L'essentiel, c'est qu'on passe un bon moment ensemble. Plus que la musique, c'est la rencontre et le lien qui se crée entre les personnes qui ne se connaissent pas. Les chorales inclusives leur permettent de faire un bout de chemin ensemble, dans le partage.»

La Philharmonie de Paris organise une journée de formation "Diriger une chorale inclusive" ce lundi, 15 janvier, encadrée par Micha Stafford. Pour plus d'informations, c'est ici.