BambinO : un opéra pour bébés et babillages

Emmener son bébé à l'opéra ? Pourquoi pas, répond l'opéra d’Écosse, qui, invité par le Théâtre de Châtelet, présente BambinO, une œuvre lyrique en miniature destinée aux bébés de 6 à 18 mois. Reportage.

BambinO : un opéra pour bébés et babillages
La soprano Charlotte Hoather interprète Uccellina, © Radio France / Suzana Kubik

La salle du Conservatoire Mozart, dans le 1er arrondissement de Paris, baigne dans la lumière du jour. Au centre, sur le sol, sont posés des coussins moelleux entourés de bancs en demi-cercle, face à une scène un peu surélevée et des paravents couleur ciel. On se sent comme assis sur un nuage. Et c’est pourtant bien un décor d’opéra qui nous entoure, un opéra miniature destiné aux bébés de 6 à 18 mois. 

Comme pour tout opéra, il y a un orchestre : deux musiciens pour un violoncelle, un piano jouet, un clavier et une batterie de percussions (clochettes, xylophone, tam-tam, glockenspiel). Il y a aussi et bien sûr des chanteurs : une soprano et un baryton. Sur leurs costumes, des plumes et des couleurs chatoyantes...  La référence est claire, Mozart n’est pas loin. 

Dans l’audience, une dizaine de bébés sont assis sur les genoux de leurs parents ou gambadent librement dans le demi-cercle. Ce petit auditoire attend patiemment la première représentation de BambinO, un opéra pour bébés nouvellement produit par l’Opéra d’Ecosse et programmé par le Théâtre du Châtelet. Cette première parisienne ouvre d'ailleurs une tournée mondiale. 

Ce matin-là, avant les représentations au 104 qui débutent le 13 avril, le conservatoire Mozart a souhaité permettre aux parents d’élèves de vivre cette expérience avec leurs plus jeunes enfants. « Nous voulons suivre les familles qui sont venues assister à la représentation de ce matin, explique le directeur Pascal Gallois, pour voir si cette expérience a éveillé les bébés à la musique classique. »

Mais pour l'heure, dans l'assistance, c'est l'excitation. Un encadrement est prévu par la troupe pour remettre les bébés sur le droit chemin, au cas où ils décideraient de sortir du cercle. Sinon, ils sont entièrement libres de leurs mouvements et même invités à participer et à réagir.

« J’ai prévu un plan de repli au cas où elle ne tiendrait pas le coup, nous confie une maman d’une petite fille de neuf mois. Mais j’ai envie d’essayer. On n’a pas souvent l’occasion de pouvoir assister aux spectacles avec de tout jeunes enfants et de ne pas avoir peur de déranger. » La durée du spectacle est annoncée : une bonne demi-heure. 

La pédagogie qui vise à la fois les petits et les grands

Dès les premières notes, les regards des bébés se tournent vers la scène. Même ceux qui se tortillent un peu ou se collent à leurs parents finissent par être captivés : les chanteurs portent le spectacle à bout de bras, ne laissent passer aucune occasion de communiquer avec les bébés, rebondissent à leurs babillements et cherchent leur regard. Ils chantent à pleine voix, font des vocalises et des jeux vocaux. 

Tous les ingrédients d'un opéra sont réunis : l'ouverture, deux petits actes et un entracte, une intrigue et un texte chanté (en italien, dans leur cas). La musique est variée et riche, tantôt douce et chantante, tantôt surprenante, dissonante et rythmique. Au bout d’une demi-heure, lorsque la petite troupe interprète les mesures finales, aucun petit spectateur n’a décroché. « Le fait d’avoir laissé les bébés se déplacer, bouger, toucher les accessoires, a permis qu’ils restent attentifs, conclut un papa d’un petit garçon de 13 mois. Il a eu certainement l’impression de faire partie du spectacle, comme moi d’ailleurs. » 

"...Tous les éléments archetypaux d'un opéra sont là..."Lliam Paterson, compositeur
"...Tous les éléments archetypaux d'un opéra sont là..."Lliam Paterson, compositeur, © Radio France / Suzana Kubik

Mais, au fait, pourquoi un opéra pour bébés ? Selon le compositeur écossais de 26 ans Lliam Paterson (qui signe ici sa première œuvre destinée au jeune public), l'intention est de toucher à la fois les petits et les grands : « Il n'est jamais trop tôt pour proposer aux enfants des spectacles musicaux de grande qualité, et notamment pendant les phases de développement ou les bébés sont ultra-réceptifs à la stimulation sonore. C'est l'idée de BambinO : à la fois ouvrir l'esprit et les oreilles des bébés, mais aussi inciter les parents à commencer l'éducation culturelle et artistique de leurs enfants le plus tôt possible, y compris à l'opéra. C'est pour cette raison que BambinO contient tous les éléments archétypaux du genre : le drame et la passion, la structure, l'intrigue, les voix chantées et la partie instrumentale. » 

Avant d'écrire les premières notes de sa partition, Lliam Paterson a fait des recherches très poussées en neurosciences pour adapter au mieux son écriture aux capacités de concentration et à la sensibilité auditive des bébés. « J'ai lu énormément d'études scientifiques afin d'adapter l'intensité et le diapason des lignes vocales. J'ai veillé aussi à garder le plus longtemps possible l'attention des bébés, en jouant sur les changements de la texture sonore et l'ambiance. Je me suis inspiré des jouets pour choisir des sonorités cristallines, comme pour des clochettes ou le glockenspiel, et des babillements qui peuvent interagir avec les lignes mélodiques. Mais quand j'ai commencé à composer, c'est vite devenu très amusant : il suffisait de s'imaginer dans la peau d'un bébé de 16 mois » raconte-t-il.

Lorsqu'en 2016 l'idée d'un opéra pour bébé voit le jour, l'Opéra d'Ecosse n'en est pas à sa première expérience pour les tout petits. Avec BabyO, un spectacle d'initiation musicale programmé en 2009, les équipes d'éducation artistique se lancent dans un travail de fond pour adapter leurs programmes d'éducation artistique au premier âge. Mais BambinO va un pas plus loin : « Nous avons réfléchi absolument tous les éléments avec le metteur en scène, Phelim McDermott : la narration et l'intrigue devaient être attractifs et abordables aux plus petits, la scénographie et les costumes proches de leur univers, raconte le compositeur. Et une fois la partition achevée, nous avons passé de longs mois à peaufiner et adapter les moindres détails. » 

Maintenir les bébés attentifs demande une concentration tout particulière
Maintenir les bébés attentifs demande une concentration tout particulière, © Radio France / Suzana Kubik

Pas de petits rôles

« C'est un rôle extrêmement amusant mais très difficile, raconte la soprano Charlotte Hoather qui interprète l'oiseau Uccellina et qui partage la scène avec Pulcino (interprété par le baryton Timothy Connor). On ne fait pas semblant de chanter, la ligne vocale est aussi exigeante que pour n'importe quel rôle du répertoire. Le compositeur a intégré des influences stylistiques de différents époques, des références à la musique baroque, classique ou minimaliste pour rendre l’œuvre intéressante musicalement pour les parents aussi, et cette diversité, il faut la transmettre. Et puis, c'est assez physique, on se roule par terre, on saute... Mais la principale difficulté est l'interactivité de tous les instants. Il faut être extrêmement conscient de l'espace, parfaitement concentré sur chaque moment parce que dès que la concentration baisse, le contact avec les bébés se perd. Je cherche leur regard sans cesse et je suis vigilante au moindre son ou bruit que les bébés peuvent produire pour pouvoir rebondir dessus, répondre, improviser et créer ainsi un mini-dialogue, impliquer les bébés dans le spectacle. »

Après cette première étape parisienne, les équipes de BambinO iront à New York. Les représentations programmées au Met seront suivies par les neuroscientifiques de l'Université Columbia, qui observeront les effets produits sur la jeune audience.