Vincent Huguet : « Je n’ai jamais pensé Didon comme une victime »

Ancien académicien du festival d’Aix-en-Provence, Vincent Huguet revient cette année en terres aixoises pour y signer la mise en scène de l’opéra Didon et Enée. Le jeune metteur en scène apporte un regard neuf sur l’oeuvre de Purcell et raconte les femmes, leurs histoires et leurs passés.

Vincent Huguet : « Je n’ai jamais pensé Didon comme une victime »
Vincent Huguet, metteur en scène de Didon et Enée, © Radio France / A.deLaleu

Devant le théâtre de l’Archevêché d’Aix-en-Provence, haut-lieu du festival d’art lyrique, Vincent Huguet pourrait passer pour n’importe quel vacancier. Une fois installé, on comprend mieux pourquoi il se sent comme chez lui. Le jeune metteur en scène a fait ses armes à l’académie du festival, qui fête cette année ses 20 ans, puis est revenu. En 2013, il assistait Patrice Chéreau sur la production d’Elektra de Richard Strauss. Cinq ans plus tard, il met en scène un célèbre opéra de Purcell : Didon et Enée. Dans cette nouvelle production, Vincent Huguet s’inspire et s’entoure de femmes. Rencontre. 

  • France Musique : Comment avez-vous reçu cette proposition de mettre en scèneDidon et Énéede Purcell ? 

Vincent Huguet : C’est une oeuvre que j’aime depuis toujours. Je l’écoutais adolescent, elle m’a toujours habité, j’ai vécu avec elle. Quand on connaît une oeuvre intimement, on gagne du temps car on sait où elle nous touche. Dans Didon et Énée, ce qui m’a toujours touché c’est de penser que cette femme qui meurt n’est pas une victime. 

Avec Didon et Énée j’ai appris que la tristesse était un sentiment très beau, presque agréable.

  • Pourquoi ? 

C’est une reine, elle crée un empire puissant qui devient le cauchemar de Rome. Ce n’est pas rien ! Pourtant, dans certaines versions, l’histoire qu’on raconte est à la fois celle d’une femme puissante (comme on en a rarement vu dans l’Histoire), et à la fois l’histoire d’une femme qui meurt car un prince étranger débarque chez elle, la séduit et la quitte. Cette vision de l’oeuvre la ramène à un statut inférieur, comme si elle était capable de tout vaincre, sauf l’amour d’un homme.

Il y a un mystère dans la mort de Didon qui dépasse Énée. Je réalise que certaines personnes sont furieuses face à mon spectacle car je leur ai enlevé leur belle histoire, celle d’une reine qui attend qu’un homme arrive pour la séduire et l’abandonne pour mourir. Or je ne crois pas à cette histoire-là. Cette mort me touche. 

Cette mélancolie qu’elle a dès le départ est une mélancolie insondable. Avec Didon et Énée j’ai appris que la tristesse était un sentiment très beau, presque agréable.

  • C’est pour mettre en lumière cette vision de l’oeuvre que vous avez souhaité créer un prologue ? 

J’ai voulu faire un prologue car dès le début de l’intrigue, tout va très mal. Didon dit : « Belinda , je souffre de tourments impossibles à confesser ». Elle fait état d’une fatigue, d’une tristesse… Je me suis demandé : mais d’où ça vient ? D’où vient cette tristesse, cette femme brisée ? Je suis donc allé voir d’où venait Didon. 

J’ai réalisé que les femmes les plus mythiques, du moment qu’elles meurent à l’heure, tout va bien. On ne s’intéresse pas trop à leur passé. J’ai découvert une histoire extraordinaire autour de Didon, qui résonne avec l’histoire d’autres femmes, celles d’aujourd’hui, et qui explique pourquoi elle est si triste dès le début de l’opéra. Dans le prologue, c’est ce que je raconte au public. Et si l’on sait ce qui lui est arrivé avant, ça change un peu le point de vue. 

  • Au vu de l’actualité de cette dernière année et de la libération de la parole des femmes, n’avez-vous pas ressenti une appréhension à mettre la lumière sur des histoires liées aux femmes ? 

Je réalise que tous mes spectacles parlent de ce sujet. J’ai mis en scène Lakmé de Delibes au moment où l’Inde vivait ce cauchemar des viols collectifs. Dans une scène, tous les hommes du chœur entourent Lakmé et s’approchent d’elle jusqu’à ce que son père la délivre au dernier moment.  

  • D’où vous vient cette volonté de s’emparer de ce sujet ? 

J’ai entendu dire qu’on avait changé la fin de Carmen et qu’elle ne mourrait pas. On ne peut pas faire ça ! C’est écrit qu’elle meurt. Didon, c’est aussi écrit qu’elle meurt, mais en tant que metteur en scène on peut se demander : pourquoi elle meurt et de quoi elle meurt ? Carmen ne meurt pas que de la violence de Don José, il y a tout un processus qui l’amène jusque-là. Didon, c’est pareil, c'est ça que j’ai voulu explorer. 

Ce qui est à la fois fascinant et désespérant,  c’est que l’actualité sur les femmes ne cesse de se renouveler. Quand je pense au background dans lequel j’ai créé mes spectacles depuis 2012, un scandale en a chassé un autre : les viols collectifs en Inde, l’injustice dans le monde du travail où les femmes se sacrifient pour les carrières de leurs maris, la PMA…

Quand je préparais Didon, j’avais une toile de fond obsédante et difficile à vivre : les lycéennes de Boko Haram enlevées, dont on sait qu’on ne les reverra jamais. Ajoutez à cela une autre actualité qui m’a influencé et bouleversé : le devenir des femmes yézidies, enlevées, violées, vendues comme femmes aux soldats de l’Etat Islamique. J’ai lu dans un article que certaines arrivaient à s’échapper, sauf qu’une fois que la catastrophe arrive, leur vie est terminée. Elles vont subir des choses indicibles et inconcevables, et même les plus fortes, courageuses, braves, malignes, qui arrivent à s’en sortir, n’ont aucune chance : elles vont se retrouver, pour survivre, dans des circuits où on va de nouveau les prostituer. Et si par miracle elles reviennent chez elles, on les rejette en les prenant pour des putes. C’est une chose que j’avais mise en scène dans l’histoire de Judith. Quand elle revient et qu’elle a sauvé toute la ville on lui dit « Oui mais tu as couché avec Holopherne », et on veut lui remettre un voile sur le visage.

  • Vous êtes très engagé sur ce sujet… 

Pendant des siècles, on mit en scène des petites femmes qui s’éteignent, comme des papillons qui ne vivent qu'un jour.

Je n’ai pas l’impression de faire ça comme un militant. L’opéra, comme d’autres formes d’art, résonne de ce qui se passe dans le monde. On est dans une période où on vit des choses importantes pour l’histoire des femmes. Des choses qui nous remplissent d’espoir et parfois nous désespèrent. L’opéra met souvent les femmes au premier plan. Pendant des siècles, on mit en scène des petites femmes qui s’éteignent, comme des papillons qui ne vivent qu'un jour. J’espère aujourd’hui saisir cette chance d’avoir autour de nous une énergie, une envie de montrer les choses autrement. 

C’est aussi pour ça que je me suis entouré de femmes. Il était évident que j’allais demander à une écrivaine d’écrire le texte, et j’ai trouvé Maylis de Kerangal, une rencontre décisive pour moi. Ensuite, il fallait chercher une femme qui soit capable de dire ces mots, une femme venue d’ailleurs. J’ai donc cherché autour de la Méditerranée et je l’ai trouvée à Bamako : Rokia Traoré. Il fallait ces points de vue là, un point de vue de femmes.