Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… le Ring de Wagner

La Tétralogie de Wagner est loin de se limiter à la célèbre chevauchée des Walkyries, souvent reprise au cinéma ou à la télévision. Fréquemment appelée L’Anneau du Nibelung ou le Ring, cette œuvre vertigineuse est imprégnée de légendes germaniques et s’inspire de traditions antiques.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… le Ring de Wagner
Maria Jeritza dans le rôle de Brunnhilde dans La Walkyrie (Vienne, 1930), © Getty

Environ 15h de spectacle, 34 personnages, 125 instrumentistes… Œuvre monumentale, la Tétralogie de Richard Wagner (1813-1883) a mis près de trente ans à voir le jour. Si son écriture est entreprise en 1848, ce n’est qu’en 1876 qu’elle est créée à Bayreuth (Bavière). Elle se compose de quatre opéras : un prologue, L’Or du Rhin, et trois « journées », La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des dieux.

Avec des intrigues qui se mêlent, des strates temporelles qui se chevauchent, des dieux, des créatures légendaires, des hommes… il n’est pas toujours facile de s’y retrouver !

Dans les grandes lignes, l’histoire est celle du vol de l’or du Rhin, vecteur de toute-puissance et de richesse. Deux lignées rivales, l’une issue de Wotan (le dieu des dieux), l’autre du nain Alberich (le roi d’un peuple souterrain appelé les Nibelungen), vont tout mettre en œuvre pour le récupérer. C’est finalement Siegfried, le descendant de Wotan, qui y parviendra. Mais l’or, forgé sous la forme d’un anneau, est maudit et conduit tous ceux qui tentent de s’en emparer à leur perte… Cela ne vous rappelle rien ? On se croirait dans le Seigneur des anneaux !

Portrait de Richard Wagner (vers 1868)
Portrait de Richard Wagner (vers 1868), © Getty

Au cœur des légendes nordiques et germaniques

L’attrait de Wagner pour le monde légendaire est indéniable. Déjà en 1833, un de ses premiers opéras, Les Fées, donne la parole à des personnages merveilleux. Quelques années plus tard, il puise dans la mythologie nordique pour bâtir son Vaisseau fantôme.

Pour ce qui est de la Tétralogie, le compositeur s’inspire principalement de deux récits consacrés à la légende de Siegfried, publiés au tournant des XIIe et XIIIe siècles.

Le premier, La Chanson des Nibelungen est une épopée germanique nourrie de contes scandinaves. Le texte a notamment pour sujet les exploits et la mort de Siegfried, qu’on retrouve dans le Crépuscule des dieux, qui lui emprunte d’ailleurs la plupart de ses personnages.

Anton van Rooy dans le rôle de Wotan
Anton van Rooy dans le rôle de Wotan, © Getty

Le Maître recherche également sa matière dans deux livres islandais, regroupés sous le nom de Chants de l’Edda. Les aventures de Siegfried sont une fois de plus mises en scène et le compositeur y découvre de nouveaux personnages pour peupler son œuvre. Parmi eux, Odin (Wotan), sa femme Frigg (Fricka) et les Valkyrjar (les Walkyries), ces vierges qui recueillent l’âme des valeureux soldats tombés au combat.

Contrairement à d’autres compositeurs, Wagner s’intéresse davantage aux légendes du Moyen-Âge qu’aux mythes de l’Antiquité. Mais la tragédie grecque continue de le fasciner.

A l’origine : un concours de poètes grecs

L’Antiquité grecque, encore et toujours... Le terme « tétralogie » fait écho à des fêtes consacrées au dieu Dionysos, les Dionysies, au cours desquelles des concours dramatiques étaient organisés. Chaque poète devait présenter un ensemble de quatre pièces : une trilogie dramatique et un drame satirique. Une structure assez proche de celle du Ring. D’autant plus que le titre complet de l’œuvre est L’Anneau du Nibelung, Festival scénique en un prologue et trois journées. Mais chez Wagner il serait donc plus exact de parler de trilogie avec prologue.

Wagner ne se contente pas d’emprunter à la tragédie grecque, il la modernise. Par exemple chez lui, c’est l’orchestre qui endosse le rôle de chœur antique. « J’ai composé un chœur grec, mais un chœur qui serait pour ainsi dire chanté par l’orchestre », dit-il à propos de la Marche funèbre de Siegfried dans Le Crépuscule des dieux. Grâce au leitmotiv (motif musical récurrent associé à un personnage, une idée ou un sentiment), l’orchestre reprend « le rôle de réflexion et de commentaire qui incombait au chœur antique » toujours tenu à distance de l’action, selon Christian Merlin dans un Avant-Scène Opéra consacré aux opéras de Wagner.

A chaque personnage son thème !

Le Ring compte pas moins de 91 thèmes différents qui, au total, retentissent 2381 fois !

Le leitmotiv est « l’équivalent musical des mots » (Jean-Claude Berton, Richard Wagner et la Tétralogie). Pour évoquer un personnage, il suffit donc à l’orchestre ou aux chanteurs présents sur scène de faire entendre son thème. Par exemple dans Siegfried, quand Wotan demande à Mime (le frère du nain Alberich) qui sera celui qui reforgera l’épée Notung, l’orchestre répond à sa place en entonnant le thème de Siegfried.

Mais les leitmotive ne sont pas reliés qu’aux personnages. Certains reflètent aussi des sentiments (l’Amour, la Passion, la Colère), d’autres des objets (l’Epée, l’Anneau), ou encore des entités (le Renoncement, la Rédemption). La musique devient alors imagée, miroir de l’action. Ainsi le prélude de l’Or du Rhin nous donne à voir l’eau mouvante du fleuve à partir des entrées instrumentales qui émergent du mi bémol initial.

Précisons que ce n’est pas Wagner qui a « inventé » ce procédé. Avant lui, Carl Maria von Weber utilisait déjà des motifs musicaux destinés à rappeler au spectateur un événement ou un personnage intervenu plus tôt dans l’histoire. En revanche, c’est bien l’auteur du Ring qui en généralise l’emploi et la Tétralogie est l’une de ses œuvres qui en offre le système le plus abouti.

Un opéra au départ, quatre à l’arrivée

On connaît Wagner compositeur, un peu moins Wagner « écrivain ». C’est pourtant lui qui a rédigé les livrets de ses principaux opéras.

Le point de départ du Ring est La Mort de Siegfried (renommée plus tard Le Crépuscule des dieux). Le drame raconte la fin d’un monde, celui des dieux, maudit par la faute originelle de Wotan. Wagner rédige le livret à partir de 1848 et enchaîne avec l’écriture du Jeune Siegfried (qui prend ensuite le nom de Siegfried), pour revenir sur la jeunesse de son héros. Au départ, il pense se contenter de deux œuvres. Mais trop d’éléments de l’intrigue sont passés sous silence. Le Maître imagine alors deux autres drames, La Walkyrie et L’Or du Rhin. Ces opéras lui permettent d’éclaircir les événements antérieurs à la naissance de Siegfried.

Après l’écriture du livret vient celle de la musique à partir de 1853. Ce double travail littéraire et musical fait de Wagner un artiste accompli, père d’une « œuvre totale » (Gesamtkuntswerk), à savoir une œuvre qui allie poésie, musique et geste.

Bayreuth, berceau de la Tétralogie

Bayreuth (1876)
Bayreuth (1876), © Getty

Wagner ne s’est pas contenté de donner un texte et une partition à son Ring. Il lui a aussi offert une salle à sa mesure, édifiée par Otto Brückwald. La construction du Palais des festivals de Bayreuth sur la « Colline sacrée » commence le 22 mai 1872, jour du cinquante-neuvième anniversaire du compositeur. Quatre ans plus tard, le festival et son théâtre sont inaugurés. La Tétralogie devient une œuvre totale dans tous les sens du terme : pour la première fois, le cycle est représenté dans son intégralité.

Sensible aux idéaux de la Grèce antique, Wagner souhaite fonder un lieu destiné à favoriser la communion entre le public et la scène. C’est pour cette raison qu’il opte pour une salle en forme d’amphithéâtre. Rien ne vient troubler la vue du spectateur. Pas même l’orchestre, dissimulé dans une fosse surnommée « l’abîme mystique », construite en inclinaison dans la continuité de la salle.

La première représentation du Ring est un triomphe. Mais malgré le succès, le Festival fait immédiatement faillite. Sans les subventions d’État et de mécènes comme Louis II de Bavière, il n’aurait probablement pas été renouvelé.

Portrait de Cosima Wagner (vers 1870)
Portrait de Cosima Wagner (vers 1870), © Getty

A la mort de Wagner, le Festival est repris en main par sa femme, Cosima. Elle agrandit le répertoire, initialement restreint au Ring et à Parsifal. Tristan et Isolde, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, Tannhäuser, Lohengrin et Le Vaisseau fantôme, les autres grands opéras de Wagner, y font progressivement leur entrée de 1886 à 1901.

Une critique du capitalisme ?

L’une des lectures dominantes de l’œuvre est politique. Lors de son élaboration, Wagner est marqué par le socialisme révolutionnaire. Les anarchistes Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine font partie de ses références. Lutte avide pour le pouvoir, argent, rivalités entre clans, tout est là : le Ring ferait écho aux maux engendrés par le capitalisme, comme le suggère l’Avant-Scène Opéra. Un capitalisme qui serait symbolisé par la figure d’Alberich…

Portrait du philosophe Arthur Schopenhauer
Portrait du philosophe Arthur Schopenhauer, © Getty

La philosophie du XIXe siècle semble également inscrite en filigrane de la Tétralogie. Quand Wagner découvre Arthur Schopenhauer, il délaisse la figure de Siegfried et s’intéresse davantage à celle de Wotan. « Le Ring serait alors une genèse, une histoire du monde, à partir de l’unité originelle brisée par la volonté de puissance », peut-on lire dans l’Avant-Scène Opéra.

Le Ring du centenaire : un scandale signé Patrice Chéreau

Pompeuses, dépouillées ou futuristes, les mises en scène de la Tétralogie ne manquent pas. L’une des plus retentissantes est probablement celle donnée une première fois en 1976, pour le centenaire du Festival de Bayreuth. Pierre Boulez est à la baguette, et côté scène, les manettes sont confiées à Patrice Chéreau.

Cette fois-ci l’action ne se déroule ni au Moyen-Âge ou dans un espace neutre et intemporel. Elle est au contraire bien ancrée dans l’histoire, à l’époque même où elle a vu le jour : de XIXe siècle de Wagner, celui du capitalisme et de l’industrialisation.

Face à cette mise en scène, les plus conservateurs crient au scandale. On conteste la représentation du Rhin en barrage hydro-électrique et de ses filles, les ondines, en prostituées du Second Empire. De même, certains peinent à s’habituer à voir Wotan vêtu d’un frac et muni d’une lance. Les styles se mélangent et toute la dimension mythologique de l’œuvre disparaît.

Si l’interprétation de Chéreau heurte dans un premier temps, lors de sa dernière représentation à Bayreuth en août 1980, c’est un triomphe : près de 90 minutes d’applaudissements et plus de 100 rappels !