Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… Don Giovanni de Mozart

Créé en 1787 à Prague, est un chef d’oeuvre depuis sa création. Composé dans les dernières années de sa vie, Mozart - le plus italien des Allemands - signe là un de ses plus grands succès. Et Don Giovanni n’a pas fini de nous charmer...

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… Don Giovanni de Mozart
Première page du manuscrit de Don Giovanni, de Wolfgang Amadeus Mozart, © Getty

Signé par le duo Mozart / Da Ponte (également librettiste des Noces de Figaro et de Cosi fan tutte), Don Giovanni est un dramma giocoso (“drame joyeux”) qui mélange les genres : comique, pathétique, tragique, surnaturel… Difficile de classer cette oeuvre pleine d’ambiguïté, de bouffonnerie et de tragique, et qui mélange l’anecdote avec le drame métaphysique. Car derrière sa quête effrénée des femmes, c’est l’Église et l’ordre du monde que Don Giovanni raille et défie - au risque de finir damné.

Un chef d’oeuvre terminé à la hâte

C’est à Prague que Mozart compose son opéra. Il y mène alors une vie mondaine et pressée, qui ne lui laisse que peu de temps pour finir son oeuvre. Si bien que la veille de la première représentation, l’ouverture de l’opéra manque encore ! La nuit tombe et Mozart boit du punch avec Constance, sa femme, qui lui raconte des histoires. Comme un enfant, le compositeur s’endort. Elle n’ose le réveiller qu’à cinq heures du matin : interrompu dans son sommeil, Mozart s’attelle à l’écriture de l’ouverture. Deux heures plus tard, Mozart remet l’ouverture de son opéra aux copistes chargés de reproduire les partitions pour les musiciens de l’orchestre.

Bien qu’elle vienne au tout début de l’oeuvre, l’ouverture de l’opéra annonce la fin tragique de Don Giovanni. Jouée le soir même, elle surprend le public qui s’attend à un divertissement , or l’opéra commence comme une messe des morts !

Le Philharmonique de Vienne sous la direction de Herbert von Karajan dont les expressions du visage suffiront à vous glacer le sang

Don Juan, Don Giovanni, Dom Juan…

L’inventeur du personnage de Don Juan et de sa légende était un moine dramaturge de la très catholique Espagne des années 1630, Tirso de Molina, et ce n’est pas un hasard. Sous sa plume, le personnage incarne la révolte que suscite la morale chrétienne - qui met l’accent sur le péché de chair et la sacralité du mariage.

Le sujet est brûlant d’actualité. Les dramaturges, fascinés par l’ambiguïté du personnage, s’emparent tous de Don Juan. Molière s’y essaye en 1665 et en fait un cynique athée et rebelle dans Dom Juan ou le Festin de pierre. Côté musique, avant Mozart, deux autres musiciens reprennent le thème littéraire de Don Juan : Glück pour un ballet-pantomime en 1761 sur un livret tiré de Molière, et Gazzaniga dans un opéra créé - comme celui de Mozart - en 1787. Avec toutes ses sources qu’ils combinent habilement, Da Ponte et Mozart créent le chef d’oeuvre que l’on connaît, celui que Wagner nommera plus tard « l’opéra des opéras » : Don Giovanni.

Casanova dans l’ombre

C’est Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, qui aurait proposé au compositeur ce sujet. L’histoire raconte que Casanova, alors de passage à Prague, participe aux travaux du librettiste, voire lui sert de modèle. Tous deux Vénitiens, Casanova et Da Ponte se connaissent bien. L’histoire est très plausible, d’autant qu’on a retrouvé dans ses manuscrits des propositions de variantes pour l’acte II de l’opéra.

Da Ponte tient la comparaison avec Casanova : bien qu’il soit prêtre, Da Ponte entretient quelques maîtresses, leur fait plusieurs enfants, et visite les bordels de Venise, ce qui lui vaut d’être condamné à l’exil. Il va chercher fortune à Vienne puis à Prague, et collabore avec Mozart sur ses opéras. Après la mort de Mozart, ce Don Juan en soutane devient épicier à Londres puis libraire à New York. Il finit sa vie à 89 ans, professeur d’italien à la prestigieuse université de Columbia : une fin bien plus heureuse que son héros d’opéra.

Portrait de Lorenzo Da Ponte dans les années 1830
Portrait de Lorenzo Da Ponte dans les années 1830, © Attribué au peintre Samuel Finley Morse

La mort d’un père

Don Giovanni s’ouvre sur le meurtre d’un père. L’histoire commence lorsque Donna Anna, la fille du Commandeur, est violentée par Don Giovanni. Le père de la jeune femme, réveillé par ses cris, sort et provoque en duel Don Giovanni, venu masqué. Mais le Commandeur meurt sous les coups de l’agresseur de sa fille. Ce duel est l’occasion d’un trio de voix d’hommes, chose rare dans l’opéra. Encore plus rare, Don Giovanni a une voix de basse et pas de ténor, comme c’est habituellement la règle pour tous les premiers rôles masculins - et encore plus pour les séducteurs. Vocalement, rien ne le distingue des deux autres basses : ni de Leporello son valet (alors que Don Giovanni ne cesse de lui rappeler leur différence de condition) ni du Commandeur, figure de l’autorité morale (alors que Don Giovanni est le débauché absolu).

Don Giovanni, loin de se repentir de son crime, invite deux fois le Commandeur à revenir d’entre les morts pour souper en sa compagnie. Alors que Don Giovanni festoie chez lui et se montre plus odieux que jamais avec son valet, le Commandeur répond à l’invitation et surgit d’entre les morts. Soudainement, l’opéra bascule dans le tragique et le surnaturel. Celui qui était un père venu défendre sa fille se transforme en un spectre terrifiant, en cette grande voix de basse venue des tréfonds de l’au-delà et accompagnée par un orchestre plus religieux que jamais pour entraîner Don Giovanni, hurlant de douleur, dans les flammes de l’Enfer.

La scène finale de Don Giovanni avec Kurt Moll dans le rôle du Commandeur

Les biographes et critiques n’ont pas manqué de noter que l’année de Don Giovanni (créé le 29 octobre 1787) était aussi l’année de la mort du père de Mozart, Léopold Mozart, le 28 mai. Ce père a été pour Mozart son premier professeur (il était lui aussi compositeur), son plus grand confident et son agent. Pourtant, le départ du fils de Salzbourg, sa ville natale en 1781 et son mariage avec Constance Weber ont signé la rupture entre les deux hommes. Pour Milos Forman, réalisateur d’Amadeus, cela ne fait aucun doute : le Commandeur et Don Giovanni sont des doubles de Léopold et de son fils - un fils qui rêve de liberté mais qui, par-delà la mort, reste sous l’influence d’un père tout puissant.

Humain, trop humain

Les personnages de Don Giovanni ne se réduisent pas à un seul archétype. Prenons Leporello, homme de main de Don Giovanni : bouffon ironique de la Commedia dell’Arte, conscience morale de Don Giovanni mais qui exhibe fièrement le nombre de conquêtes de son maître dans l’Air du catalogue (ci-dessous), valet jaloux de la grande vie des aristocrates… Leporello est tout cela à la fois.

« Mil e tre » : l'Air du catalogue où Leporello (Ferrucio Furlanetto) dresse à Donna Elvira la liste des conquêtes de son maître, classées par pays et par chevelure

L’autre personnage si réaliste et si multiple, c’est Donna Elvira. Don Giovanni l’a séduite et lui a promis le mariage, avant de la planter là, déshonorée. Déterminée à se venger, elle suit Don Giovanni à Séville, où Leporello lui fait la liste de toutes les conquêtes de son maître. Mais Donna Elvira fait la sourde oreille aux révélations du valet et refuse de voir la vraie nature de Don Giovanni, qu’elle continue malgré tout d’aimer aveuglément.

Don Giovanni, loin d’être pris de pitié, la piège une fois de plus. Il échange ses vêtements avec son valet Leporello, qui prend la place de son maître pour jouer la sérénade à Elvira. Don Giovanni et son valet ne font plus qu’un seul homme : Leporello agit, costumé en son maître, tandis que caché derrière, Don Giovanni chante, avant d’aller séduire la femme de chambre… Tout en dissonances et faux-semblants, les trois personnages chantent en trio, et leurs voix finissent superposées : Elvira tombe dans le piège et renonce à sa vengeance, Don Giovanni sort gagnant et Leporello n’en revient pas.

Vous les femmes

Prima la musica, poi le parole : d’abord la musique, ensuite les paroles. En d’autres mots, Mozart ordonne et Da Ponte obéit. La musique vient souvent contredire les paroles du livret et l’emporte toujours, au service du drame et de l’action. Par-delà le texte, elle exprime ainsi les tensions entre le coeur et la raison de Zerlina. Petite paysanne et nouvelle proie de Don Giovanni, elle tente de lui résister alors qu’il lui promet le mariage. Bien que leurs paroles disent deux attitudes très différente (la demande en mariage de Don Giovanni contre les doutes et réserves de Zerlina), la musique reste la même : “La ci darem la mano” (“Là, tu me donneras ta main”) lui dit Don Giovanni. Zerlina répond “Vorrei e non vorrei” (“Je voudrais et puis non - mais si tu le veux”), mais en reprenant le même air que Don Giovanni… déjà elle lui a cédé.

Mariusz Kwiecień en Don Giovanni et Mojca Erdmann en Zerlina au Metropolitan Opera, 2011

Les femmes : voilà tout ce qui compte pour Don Giovanni. Blonde, brune, mariée, aristocrate, paysanne... Leur multitude ne l’effraie pas, pas plus que les convenances et la morale. Séducteur carnassier, il est un pygmalion quand il s’agit de conquérir une nouvelle femme : prêt à chanter à chacune le petit air adapté. La musique de Mozart ne cesse de le dire. Si pour séduire Zerlina, la paysanne, il entonne un pastiche de romance napolitaine ; pour Donna Elvira, la grande aristocrate, il se lance dans un registre grave et noble dans Ah taci, ingiusto core. Alors que les personnages d’opéra de Mozart ont souvent un air ou un motif musical qui les caractérise, Don Giovanni n’a pas d’identité musicale, à part celle d’être le maître de l’artificiel et de la mise en scène.

Le Don philosophe

La musique de Mozart, loin d’avoir parasité le mythe de Don Juan, a décuplé son aura. Nombre de philosophes se sont penchés avec grand intérêt sur Don Giovanni, notamment des psychanalystes comme Otto Rank, un disciple de Freud fasciné par ce héros qui se délecte de la mort d’un père et rit quand on lui annonce sa damnation éternelle. Mais c’est peut-être Søren Kierkegaard qui a le plus rendu hommage à l’oeuvre du ‘divin’ Mozart. Pour ce philosophe romantique danois, grand séducteur et théologien, l’opéra de Mozart a joué un rôle immense. Dans L’éros et la musique, il encense le compositeur de Don Giovanni, cet opéra qui l’aurait ramené à la vie, en faisant de lui un homme passionné : « Mozart immortel ! À toi je dois tout [...], Mozart qui, jusqu’ici, a empêché que tout s’effondrât à mes yeux dans un chaos sans bornes, dans un cruel néant »

Pour Kierkegaard, le héros de l’opéra de Mozart est plus qu’un personnage - c’est un résumé de l’homme tout entier, de son courage et de sa lâcheté, de sa grandeur et de ses vices.

« Écoutez Don Juan, je veux dire : si, en l'écoutant, vous ne pouvez avoir de lui une idée, vous n'en serez jamais capable. Écoutez le début de sa vie ; comme l'éclair jaillissant des sombres nuées d'orage, il surgit des profondeurs du sérieux, plus rapide que l'éclair, plus capricieux que lui, mais pourtant aussi sûr ; écoutez-le se précipiter dans la diversité de la vie et se heurter à ses solides remparts ; écoutez ces légers accents du violon au bal, l'appel de la joie, l'allégresse du plaisir, la solennelle félicité de la jouissance ; […] écoutez la convoitise effrénée de la passion, le murmure de l'amour, le chuchotement de la tentation, le tourbillon de la séduction, le silence de l'instant – écoutez, écoutez, écoutez le Don Juan de Mozart »

Portrait de Søren Kierkegaard, aux environs de 1840
Portrait de Søren Kierkegaard, aux environs de 1840, © D'après un dessin de Niels Christian Kierkegaard

Don Giovanni continue aujourd’hui de nous interpeller, et nombreuses sont les mises en scène qui placent l’action dans un contexte actuel. Car aujourd’hui comme hier, le personnage de Don Giovanni et ses aventures mettent fondamentalement en question nos idées modernes et occidentales de l’amour. À une époque où certains prônent l’amour libre, Don Giovanni le libertin n’a pas fini de faire parler de lui !