Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… Aïda de Verdi

Aïda passe souvent pour l’un des opéras les plus spectaculaires de Verdi. A la fois monumental et intimiste, ce drame en quatre actes aux accents égyptiens est toujours autant joué, et fait le bonheur des festivals d’été. Retour sur une œuvre loin de briller uniquement par son côté pharaonique…

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… Aïda de Verdi
Affiche d'Aïda, représentation donnée à l'Hippodrome Opera Company, Cleveland (Ohio), 1908, © Getty

Quand Giuseppe Verdi (1813-1901) écrit Aïda en 1870, il est l’un des compositeurs les plus recherchés du moment. La commande vient du vice-roi d’Egypte, Ismaïl Pacha, à l’occasion de l’ouverture du nouveau Théâtre italien du Caire. L’idée est de célébrer le Canal de Suez, inauguré le 17 novembre 1869. C’est Camille Du Locle, directeur de l’Opéra-Comique à Paris, qui convainc le compositeur d’accepter le projet. Il deviendra par la suite le librettiste d’Aïda.

Giuseppe Verdi, dirigeant Aïda
Giuseppe Verdi, dirigeant Aïda, © Getty

Si nous sommes en pleine Antiquité égyptienne, l’intrigue elle, est intemporelle. Amour, jalousie, trahison, mort des amants… Des thèmes bien connus. Radamès (ténor), capitaine de la garde égyptienne, est épris d’Aïda (soprano), l’esclave de la princesse Amnéris (mezzo-soprano). Amnéris qui est, bien entendu, elle aussi amoureuse du jeune homme. Sa jalousie ne tarde pas à éclater et finit par causer la perte des amants, emmurés vivants dans une crypte.

Voilà en ce qui concerne le livret. Allons maintenant découvrir toute l’histoire qui entoure la naissance de l’œuvre…

« Maudits Goths, source de tous mes ennuis ! »

La création d’Aïda, initialement prévue pour janvier 1871, ne se fait pas sans contrariétés. Premier obstacle, la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La partition est prête, mais la représentation au Caire doit être repoussée pour une question d’intendance. La ville de Paris est assiégée, et Auguste Mariette, l’égyptologue français auteur du scénario, est bloqué dans la capitale avec les décors et les costumes. Il veille à leur confection dans les ateliers de l’Opéra.

Costume dessiné par Auguste Mariette pour Aïda
Costume dessiné par Auguste Mariette pour Aïda, © Getty

Le compositeur est non seulement contraint de repousser la première au Caire, mais également celle qui doit suivre à la Scala de Milan. Agacé, Verdi se serait exclamé « Maudits Goths, source de tous mes ennuis ! ».

Aïda est finalement créée au Caire le 24 décembre 1871. Le succès rencontré par l’œuvre est immédiat. Mais il est incomparable à celui que connaît son auteur lors de la première représentation à Milan, le 8 février 1872. Le maestro, qui dirige lui-même l’orchestre, est rappelé 32 fois sur scène et reçoit une baguette en ivoire ornée d’une étoile en diamant. Sur cette étoile, on peut lire les noms d’Aïda et de Verdi, incrustés en rubis et autres pierres.

Un parfum d’Orient… le souci de l’authenticité

«Faire vrai », telle est l’obsession d’Auguste Mariette. Egyptologue et archéologue, il contribue fortement à la mise en scène d’Aïda et vérifie chaque élément avec une rigueur scientifique. Car le risque de faire basculer l’œuvre dans le ridicule n’est jamais loin… En juillet 1870, il fait part de ses inquiétudes à Paul Drahnet, le directeur de l’Opéra du Caire : « un roi peut être très beau en granit avec une énorme couronne sur la tête ; mais dès qu’il s’agit de l’habiller en chair et en os, et de le faire marcher, et de le faire chanter, cela devient embarrassant et il faut craindre… de faire rire. »

Portrait de l'égyptologue Auguste Mariette vers 1881
Portrait de l'égyptologue Auguste Mariette vers 1881, © Getty

Pour le décor de la première représentation, l’archéologue n’hésite pas à s’inspirer de ses dernières découvertes. Les costumes des soldats défilant à l’acte II proviennent directement de la tombe de Ramsès III. De même, les bijoux portés par les acteurs ne sont pas sans rappeler ceux du musée de Boulaq, dont Mariette est le fondateur.

Verdi tient lui aussi à reconstituer l’Égypte antique avec précision. Il questionne Mariette, notamment sur le déroulement des danses sacrées, sur l’existence de prêtresses d’Isis… Mais malgré sa bonne volonté, il se heurte à nombre de difficultés. Par exemple, pour recréer la trompette égyptienne antique de la célèbre « Marche triomphale » de l’acte II. Hormis des représentations sur les murs de tombes et un exemplaire conservé au Louvre, on la connaît très peu. Verdi charge le facteur milanais Giuseppe Pelitti de la reproduire. Ses indications sont vagues : « six trompettes droites de forme égyptienne. » Résultat, le fabricant lui fournit de longs instruments au son plutôt déplaisant…

Aïda, entre grande pompe…

Aïda, un péplum ? Ce qu’on retient souvent de l’opéra, c’est sa mise en scène flamboyante, avec ses décors monumentaux, ses danses et ses chœurs. Du grandiose qui éclipse parfois la subtilité de la musique et la complexité intérieure des personnages.

L’opéra est l’un des premiers à être donné en plein air. Comme l’explique Jean-Marcel Humbert dans L’Avant-Scène Opéra consacré à Aïda, le véritable tournant a lieu en 1913, première année du festival lyrique de Vérone. L’œuvre est présentée « dans le cadre démesuré des arènes (…) à l’occasion du centenaire de la naissance de Verdi. » Depuis, elle y a été donnée près de 500 fois (et est de nouveau au programme cette année !).

Représentation d'Aïda au festival de Vérone (acte II, scène2), 2010
Représentation d'Aïda au festival de Vérone (acte II, scène2), 2010, © Getty

D’autres espaces antiques ont également accueilli Aïda. Parmi eux les Pyramides de Gizeh (dès 1912), les Thermes de Caracalla à Rome (depuis la fin des années 1930), et bien sûr, le Théâtre antique d’Orange, de 1936 à aujourd’hui. Le stade a aussi été un espace scénique privilégié, notamment à Paris et à Shanghai.

Mais au fil des représentations, le côté grand spectacle, et même l’aspect égyptien de l’œuvre s’évaporent parfois au profit des thèmes universels qui la caractérisent. Et en-dehors de scènes comme le triomphe, une scène typique du « grand-opéra » français, le nombre de personnages reste limité.

… et drame intimiste

Malgré le faste de certains passages, Verdi fait souvent intervenir ses personnages sur une musique diaphane. Et une fois la couche d’or enlevée, la puissance et la douceur de leurs sentiments transparaît.

Radamès, par exemple, capitaine des armées, accueilli en fanfare et auréolé de gloire, se révèle être un tendre guerrier. Chantal Cazaux le souligne en introduction de _L’Avant-Scène Opéra : « Quel autre ténor d’opéra supposément héroïque entre sur une romance élégiaque (le célèbre « Celeste Aida ») et meurt sur une extase évaporée ? »_

Une subtilité restituée par le Prélude de l’œuvre. On pourrait s’attendre à une ouverture tonitruante. Au contraire, elle se caractérise par une grande douceur. Les violons chantent le thème d’Aïda dans les aigus, nous l’offrant comme un murmure. Une douceur qui contraste avec le thème des prêtres, ferme et solennel. Le Prélude rompt ainsi avec les tableaux symphoniques qui ouvrent souvent les opéras.

Précisons que pour la création milanaise de 1872, Verdi compose une ouverture d’ampleur (11 minutes) regroupant tous les thèmes de l’oeuvre. Mais peu satisfait, il la condamne et renonce à la faire jouer.

Teresa Stolz et personne d’autre !

« On dit qu’elle est la plus grande cantatrice du monde, je pense que cela doit être vrai puisqu’il m’est difficile d’imaginer qu’il existe une autre plus grande qu’elle. » La chanteuse et écrivain Blanche Roosevelt au Chicago Times, après une exécution du Requiem de Verdi à Paris, 1875.

Pour la création du Caire en 1871, Verdi rêve de faire jouer la soprano Teresa Stolz. Âgée de 37 ans, la cantatrice est alors l’une des meilleures de son temps. Elle a déjà chanté pour Verdi, dans Le Trouvère et Un bal masqué entre 1864 et 1865. Deux ans plus tard, elle interprète Élisabeth de Valois dans Don Carlos et triomphe en Leonora dans La Force du destin à la Scala en 1869.

Portrait de la cantatrice Teresa Stolz
Portrait de la cantatrice Teresa Stolz, © Getty

En 1871, Teresa Stolz est pressentie pour créer le rôle d’Amnéris. Finalement trop coûteuse pour le Caire, elle ne se produit dans Aïda que l’année suivante à Milan, mais dans le rôle-titre.

A l’image de ses personnages, Verdi se retrouve bientôt plongé au cœur d’une rivalité sentimentale. Ses rapports avec le grand chef d’orchestre Angelo Mariani, amant de Teresa Stolz, se détériorent, au point que le maestro refuse de diriger Aïda pour la première. Il soupçonne Verdi et sa maîtresse d’avoir une liaison.

Même Giuseppina, l’épouse du compositeur, révèle son inquiétude à travers une série de lettres. Mais cette supposée histoire d’amour entre Verdi et Teresa Stolz n’est jamais prouvée.