Stéphane Degout au festival d’Aix : « C’est la dernière fois que je chante Pelléas »

Au Festival international d'art lyrique d’Aix-en-Provence, Stéphane Degout aborde pour la dernière fois le rôle de Pelléas dans l’opéra de Debussy. Et pour lui, jamais son personnage n’aura été aussi complet.

Stéphane Degout au festival d’Aix : « C’est la dernière fois que je chante Pelléas »
Stéphane Degout chante Pelléas aux côtés de Barbara Hannigan dans le rôle de Mélisande au festival d'Aix ©A.deLaleu/RadioFrance

Mardi 5 juillet 2016, devant le théâtre de l'Archevêché d’Aix-en-Provence,Stéphane Degout enchaîne les interviews de bonne heure. La veille, le baryton chantait le rôle de Pelléas dans l’opéra de Claude Debussy (Pelléas et Mélisande ) sur la scène du Grand théâtre de Provence. Comme un retour au source, car c’est dans cette ville, en 1999, que Stéphane Degout lance sa carrière de chanteur en participant à l’académie européenne de musique du festival d’Aix-en-Provence.

France Musique : Vous chantez Pelléas depuis 2008. Parvenez-vous encore à faire évoluer le personnage ?

Stéphane Degout : Oui, il évolue toujours... Et je trouve que cette mise en scène de Katie Mitchelle est la plus belle, la plus globale, une synthèse de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent. C’est la première fois que je vais aussi loin dans le personnage et l’interprétation. Et je ne dis pas ça parce que nous avons le nez dedans, en plein festival…

Dans chaque mise en scène (cinq en tout), nous avons ébauché des facettes des personnages et nous nous concentrions sur une seule des ces facettes. Or ici, tout y est. Pendant six semaines, nous avons creusé dans tous les sens, tant les personnages que les relations entre eux, ou l’histoire. Nous avons fait un travail d’équipe qui a permis d’aller très loin.

Comment avez-vous travaillé avec la metteuse en scène Katie Mitchell ?

Katie Mitchell a une vraie méthode de travail et elle l’applique. La première semaine, nous avons balayé tout l’opéra en gros traits. Et quand nous avons commencé à retravailler des scènes en détail, elle nous demandait systématiquement de lui faire des retours : lui dire ce dont on avait besoin, ce qui allait ou n’allait pas, si on se sentait bien, ou non. Elle notait tout puis nous donnait ses notes. Le lendemain, Katie avait réfléchi aux retours que nous lui avions fait, elle avait travaillé sur ce qui lui permettait de nous aider. C’est assez rare de voir ce travail.

Les décors dans cette mise en scène sont impressionnants et très mouvants. Était-ce plus difficile pour les chanteurs de répéter et de jouer ?

Il y a plus de contraintes de sécurité. Le plus petit décor pèse trois tonnes, le plus gros, neuf et tous sont sur des roulettes. Quand ils sont en mouvement, les chanteurs ont tous une place attitrée, il faut attendre et ne pas bouger jusqu’à ce que le décor se mette en place. C’est impressionnant.

Pendant les répétitions nous attendions beaucoup que la technique se mette en place... les lumières, les décors. Mais Katie Mitchell voulait que nous travaillions ensemble : les décors bougent sans cesse, il faut donc que les techniciens et la régie savent quand le mouvement s'opère, et ce travail ne peut se faire sans les chanteurs. Donc nous avons participé à l’assemblage technique plus que dans d’autres productions. L’équipe était très investie et beaucoup sont venus nous poser des questions sur l’histoire de l’opéra qu’ils ne connaissaient pas…

Un jour, vous devrez laisser Pelléas… A regret ?

C’est en effet la dernière fois que je le chante. Peut-être que ça va être dur, mais c’est une vraie décision que j’ai prise, pas un caprice. J’arrive à une certaine maturité, ma voix évolue et m’éloigne de Pelléas. Et il ne faut pas perdre de vue que ce personnage est un jeune homme ! J’ai 41 ans, au niveau des caractères, je sens les différences très fortement.

Vous le vivez bien ?

Oui, très bien. C’est une évolution naturelle que je ressens. Il y a quelques années, quand j’ai abordé Pelléas, j’avais des difficultés dans le rôle que je n’ai plus maintenant. Mais aujourd’hui, je suis confronté à de nouvelles difficultés. Je ne peux pas savoir ce que ce personnage serait dans deux ou trois ans, or ce sera un moment où j’aborderai d’autres rôles plus matures et je sais que je ne pourrai pas aborder ces rôles de manière sereine si Pelléas est là.

Il y a des rôles que j’envisage de garder toute ma carrière, comme le Conte dans les Noces de Figaro car il n’a pas d’âge. Or Pelléas est marqué par une psychologie de jeune homme.

Cette arrivée à “l’âge de la maturité” ne vous donne-t-il pas envie d'enseigner ?

C’est une idée à laquelle je réfléchis beaucoup. Je ne crois pas vouloir donner des cours dans un conservatoire. On me sollicite pour des Master class … Pourquoi pas. Mais je refuse souvent en donnant l’argument que je le ferai quand je fêterai mes 20 ans de carrière, or cette date arrive dans 2 ans…

Quelque chose vous freine ?

Être enseignant demande beaucoup de responsabilités et de préparation. Le contact avec les élèves peut être délicat. Je me souviens quand j’étais élève et que je participais à des Master class, je me demandais ce que je faisais là et ce que le prof faisait là. Il y a un équilibre à trouver. Et le chant n’est pas une discipline avec un socle de connaissances universel. Il faut s’adapter à chacun, chaque chanteur, chaque rôle.

Pourtant vous avez reçu des enseignements marquants...

J’ai eu un mentor pendant une vingtaine d’années qui est décédé il n’y a pas très longtemps. Avec lui, je ne travaillais que le répertoire des récitals. Nous avions un rapport de confiance et de travail approfondi et personnel qui s’est installé très vite, dès le début. Et l’on ne se voyait pas uniquement au conservatoire. Nous nous voyions aussi en dehors, ou chez lui pour travailler d’autres choses, des traductions etc. J’aimais bien ce rapport. C’est presque comme une relation, comme un couple, même si c’est exagéré de dire ça… Il faut que l’élève trouve le bon prof et que le prof trouve le bon élève.

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