Shell Shock, un opéra de Nicholas Lens en hommage aux victimes de la Grande Guerre

Avec l'opéra Shell Shock, le compositeur belge Nicholas Lens a souhaité donner la parole à toutes les victimes anonymes de la Première Guerre mondiale. Donné pour la première fois en France à la Philharmonie de Paris, le spectacle a été écrit par le poète et rockeur australien Nick Cave.

Shell Shock, un opéra de Nicholas Lens en hommage aux victimes de la Grande Guerre
Shell Shock, A Requiem of War. Un opéra de Nicholas Lens et de Nick Cave, présenté pour la première fois en France à la Philharmonie de Paris, samedi 10 et dimanche 11 novembre, © Filip Van Roe

Comme un aboutissement de cette semaine de cérémonies de commémorations du centenaire de l'Armistice de 1918, Shell Shock, A Requiem of War est donné à la Philharmonie de Paris ce samedi 10 et dimanche 11 novembre. Composé par le belge Nicholas Lens avec un livret du poète et rockeur australien Nick Cave, cet opéra fait référence à l'obusite, l'un des premiers noms donnés aux troubles de stress post-traumatiques, dont souffraient de nombreux soldats pendant et parfois longtemps après la guerre. 

En douze « cantos », Shell Shock donne la parole à des victimes parmi tant d'autres des atrocités de la guerre. Créé en 2014 à la Monnaie de Bruxelles, Shell Shock est présenté pour la première fois en France. Un spectacle mis en scène par le chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui. Côté musique, on retrouve l'Orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Bassem Akiki

Rencontré à la Philharmonie entre deux répétitions, le compositeur Nicholas Lens revient sur la genèse de Shell Shock, ses souvenirs d'enfance et sa volonté de faire appel à Nick Cave. 

8 novembre 2018. Le compositeur belge Nicholas Lens à la Philharmonie de Paris, lors des répétitions de Shell Shock, A Requiem of War.
8 novembre 2018. Le compositeur belge Nicholas Lens à la Philharmonie de Paris, lors des répétitions de Shell Shock, A Requiem of War. , © Radio France / Victor Tribot Laspière

France Musique : Alors que l'Europe et la France célèbrent toute cette semaine le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, votre opéraShell Shockest donné pour la première fois en France à la Philharmonie de Paris. Que raconte cet opéra ? 

Nicholas Lens : Il s'agit de parler des victimes de la Grande guerre, mais aussi de tous les grands conflits entre nations. Il n'y est pas question des décisionnaires, de ceux qui étaient aux commandes. Shell Shock parle de ceux qui n'avaient pas le droit de s'exprimer, juste d'obéir ou de subir. Que ce soit une mère qui regarde son fils partir au front et qui ne le reverra plus, des enfants qui ont perdu leurs parents, un soldat colonial dans un pays qu'il ne connaît pas et qui ne sait pas très bien pourquoi il se bat, etc. 

Ce sont des gens faibles, qui n'ont pas le droit de s'exprimer, de se révolter. Cela concerne beaucoup de gens, victimes de tous les dommages collatéraux de ce que peut être une guerre. Je n'ai pas connu la guerre mais j'avais deux grand-pères qui ont participé à la Première Guerre mondiale. Il y en a un qui ne voulait jamais en parler, c'était tabou. L'autre en parlait, mais très peu. 

Je me souviens leur poser beaucoup de questions et on ne me répondait jamais. Mes parents me disaient de les laisser tranquilles. Je suis né à Ypres en Belgique, à 10 km de la frontière française. Une ville importante de la Grande Guerre où chaque jour quand j'allais à l'école, j'étais confronté à cette mémoire. Je me souviens que le mercredi après-midi, j'allais très souvent me promener dans les cimetières américains ou anglais. J'étais très attiré par le silence qui y régnait, par la perfection du gazon mais aussi par la mort. Une mort qui n'était pas liée à la vieillesse mais à la jeunesse. Je voyais toutes ces tombes de soldats tués à l'âge de 17 ans. Je ressentais un sentiment de paix lorsque je me rendais dans ces cimetières. Avec Shell Shock, nous avons littéralement donné une voix à toutes ces personnes. 

Tous ces souvenirs d'enfance vous ont guidé dans la composition deShell Shock

Oui. Quand La Monnaie de Bruxelles m'a commandé un opéra sur ce sujet, j'ai tout de suite pensé à ça. Ce qui m'a fasciné également, c'est que cette guerre était l'un des derniers grands conflits où les soldats étaient habillés en uniforme, presque comme des costumes. 

Il y a avait des rituels et la chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui montre tout à fait cela. On voit une sorte de décadence, on s'habillait pour aller à la guerre et pour y mourir. Cela n'a plus rien à voir avec les conflits modernes, avec ce qui se passe en Syrie par exemple. La création de Shell Shock est liée aux commémorations de la Première Guerre mondiale, mais on peut également la mettre en miroir avec la guerre en général, comme une symphonie de paix. 

Comment s'y prend-on pour écrire de la musique qui fait directement référence à la guerre ? 

Quand je compose, c'est toujours quelque chose de très organique. Je ne réfléchis pas. Cela vient comme ça, j'entends des mélodies, je les note et ensuite il y a un travail plus rationnel de mise en forme et d'orchestration. Mais sur le moment, c'est très primitif. Je note comme un notaire ce que j'entends mais parfois ça va trop vite. J'entends l'intégralité de l'oeuvre, même avec l'interprétation qui n'existe pas encore. Et souvent, je stresse, j'ai peur de ne pas avoir le temps de tout écrire avant que ça ne disparaisse. 

Si j'ai choisi la forme opératique pour raconter cette histoire c'est parce que je trouve que c'est la forme de théâtre ultime. On peut agrandir énormément des choses très petites, ou l'inverse. Surtout je crois qu'une voix ne peut pas mentir, et cela correspond tout à fait au sujet de Shell Shock. Si on essaie de masquer quelque chose, le spectateur s'en rend tout de suite compte. 

Comment s'est passé votre collaboration avec Nick Cave, poète et rockeur, qu'on attendait pas forcément à retrouver à l'écriture d'un livret d'opéra ? 

Quand je lui ai proposé d'écrire cet opéra, il a tout de suite accepté. Au bout de deux jours, il m'envoyait déjà des textes. On s'est très rapidement mis d'accord sur le contenu, sur ce que nous voulions raconter. Nick Cave n'est pas familier de l'opéra, et encore moins de l'opéra contemporain. Et c'est parfois tant mieux. Quelqu'un comme lui, qui est un très grand artiste, et qui s'est totalement ouvert à la nouveauté. Presque comme un enfant avec une grande innocence. Quand on aborde un sujet aussi grave que celui de la guerre, tout doit être vrai. Chaque mot doit être crédible. Et c'est ce qui caractérise le travail de Nick Cave en général, tout ce qu'il fait est sincère. Quand il pleure, quand il se moque, on le croit. Il écrit comme s'il avait du sang entre les doigts. Je voulais absolument cette sincérité pour le sujet de Shell Shock