Philippe Jordan dirige Tristan et Isolde de Wagner pour la première fois

Philippe Jordan, le directeur musical de l'Opéra de Paris, dirige pour la première fois Tristan et Isolde de Wagner. Il évoque la complexité de diriger cet opéra et l'interaction créée entre la musique et les vidéos de Bill Viola.

France Musique: Comment vous êtes-vous attaqué à Tristan et Isolde, oeuvre monumentale de Wagner à tous points de vue?

Philippe Jordan: Cette oeuvre, c'est l'essence de Wagner, il y a tout ce qui représente sa façon de composer, de gérer l'orchestre, toute sa philosopohie. On retrouve tout ce qu'il y a dans ses autres oeuvres condensé dans une. C'est la première fois que je dirige cette oeuvre, et je continue de découvrir beaucoup de choses à chaque répétition. C'est une émotion extraordinaire à vivre. Et je ne sais pas encore expliquer ce qui se passe contrairement au Ring de Wagner que j'ai dirigé trois fois, dans trois productions différentes. J'ai parfois l'impression que Tristan, c'est tout le Ring comprimé en seul un opéra. Je ne sais pas comment Wagner a réussi ça. Je n'ai pas encore trouvé.

Cela veut-il dire que vous avez eu peur de vous attaquer à Tristan ?

La peur, c'est un grand mot. Je parlerai plutôt d'un grand respect. Je suis très content d'avoir pu diriger le Ring avant Tristan. Cela m'a permis de développer un savoir et une connaissance, pas seulement de l'oeuvre mais aussi de la façon d'aborder Wagner. C'est ce qui m'a aidé pour aborder Tristan pour la première fois. L'inverse aurait été beaucoup plus compliqué. Wagner a écrit Tristan et Isolde au milieu de la conception du Ring, c'est ce qui explique qu'on y trouve de nombreuses connexions mais c'est d'un tout autre niveau. On est dans un autre monde, beaucoup plus symbolique. Le Ring est très concret, c'est comme une pièce de théâtre. On peut d'ailleurs le remarquer grâce à l'utilisation des leitmotifs: dans le Ring, les Dieux, l'Epée, le Walhalla, etc. ont tous leur leitmotifs, ils sont utilisés pour des choses extrêmement concrètes. Dans Tristan, Wagner les utilise pour des symboles. Il n'y en a presque pas pour les personnages. Le fait qu'il n'y ait pas beaucoup d'histoire non plus, cela fait une grande différence dans la façon de travailler.

Lorsqu'on vous voit diriger Wagner, on vous sent dans votre élément, votre gestuelle semble plus ample, plus expressive. Est-ce la musique qui vous convient le mieux?

Je me sens bien dans ce répertoire mais je ne crois pas avoir encore tout à fait trouvé ma gestique pour diriger Tristan. Elle doit être très différente de celle du Ring. Le côté abstrait de l'oeuvre rend les choses plus compliquées. Il faut que ce soit très fluide, cela ressemble à de l'eau ou de l'air qui bouge en permanence. C'est plutôt proche de Pelléas et Mélisande de Debussy, il y a beaucoup de lignes, de changements harmoniques. Il y a aussi cette question du legato et du phrasé que je cherche toujours. Mais je compte bien y arriver d'ici à la fin des représentations à Bastille. C'est un travail tout à fait fascinant.

Depuis la fosse, votre vision doit forcément être attirée par les vidéos de Bill Viola. Est-ce déstabilisant pour vous ou est-ce que cela vous inspire?

Ces vidéos sont magnifiques, elles dégagent une atmosphère, une intelligence tout à fait géniale. Le première fois que je les ai vues, elles m'ont un peu déstabilisé. Je me disais que l'essence de l'histoire devait passer à travers l'action des chanteurs. Je n'étais pas persuadé que les vidéos allaient fonctionner avec la mise en scène et la musique mais ça fonctionne à merveille. Il ne faut pas oublier qu'à Bastille, beaucoup de gens viennent voir Tristan pour la première fois, qui ne connaissent pas du tout l'opéra et ce n'est pas une oeuvre facile. Il faut une certaine connaissance pour la savourer. Ces vidéos aident beaucoup à mieux se plonger dans l'histoire, qu'on soit néophyte ou connaisseur. Elles sont hypnotisantes, au même titre que la musique d'ailleurs. On ne comprend pas toujours pourquoi mais on est séduit par elles. Et ça marche également pour moi. Je ne peux malheureusement pas tout le temps les regarder, mais de temps en temps je jette un coup d'oeil. C'est quelque chose d'êxtremement inspirant et qui créé une atmosphère qui m'aide à diriger la musique.

Tristan et Isolde de Wagner, dirigé par Philippe Jordan, mis en scène par Peter Sellars et mis en vidéo par Bill Viola, du 8 avril au 4 mai à l'Opéra Bastille. Diffusion dans la Soirée Lyrique de Judith Chaîne le samedi 17 mai à 19h.

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