Patrice Chéreau et l'opéra

Mis à jour le jeudi 17 octobre 2013 à 16h01

Le metteur en scène Patrice Chéreau est décédé lundi 7 octobre 2013, à l’âge de 68 ans. Le monde de l'opéra garde un souvenir ému de sa mise en scène du Ring du centenaire, il fut l’un des principaux acteurs de la modernité scénique, notamment grâce à sa direction d’acteur.

Patrice Chéreau et l'opéra
Ring Patrice Chéreau

De la mise en scène de l’Italienne à Alger, en 1969, à celle d’Elektra, en juillet 2013, pour le Festival d’Aix-en-Provence, en passant bien sûr par le Ring du centenaire, Patrice Chéreau a offert au public onze mises en scène d’opéra, dont certaines sont devenues historiques.

*A ne pas manquer * : Stéphane Grant rend hommage à Patrice Chéreau, "un classique pour l'opéra" dans Lirico Spinto, dimanche 20 octobre, à 14h.

Les premières mises en scène d’opéras

Alors que le parcours théâtral du metteur en scène commence en 1966, lorsqu’il prend en main le théâtre de Sartrouville, sa première approche de l’opéra vient trois ans plus tard, en 1969. Alors âgé de 25 ans, Patrice Chéreau met en scène, pour le Festival des Deux Mondes, à Spolète, l’Italienne à Alger, de Rossini.

Il découvre l’œuvre par le disque, dans la version de Giulini (avec Giuletta Simiaonato ), et demande à ce qu’elle soit dirigée par Thomas Schippers. Pour cette première approche de l’art lyrique, il fait le choix scénique de représenter face à face l’espace du Teatro Nuovo, où se joue l’œuvre, et celui du Caio Melisso, l’autre salle de Spolète : deux salles à l’italienne en « miroir parfait », dira-t-il.

Plus qu’un chef-d'oeuvre, Patrice Chéreau découvre alors « un divertissement sombre comme un enterrement » (archives de l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine). C’est ce divertissement sombre qu’il retrouve aisément dans Les Contes d’Hoffmann, en 1974, pour l’Opéra de Paris (direction musicale de Georges Prêtre ). Il est alors en charge de mettre en scène l’opéra d’Offenbach pour la première fois au Palais Garnier (l’œuvre n’était montée auparavant qu’à l’Opéra-Comique), et dirige notamment Régine Crespin (Giulietta ), Nicolai Gedda (Hoffmann ), et Eliane Manchet (Olympia ). Cette mise en scène sera reprise jusqu’en 1980.

La révolution du Ring du centenaire.

Riche de ces deux expériences, la carrière de Patrice Chéreau connaît un bouleversement en 1976, lorsque Wolfgang Wagner, petit-fils du compositeur et directeur du Festival de Bayreuth de 1966 à 2008, lui confie la mise en scène de la Tétralogie, pour le centenaire de sa création, après les refus d’Ingmar Bergman et de Peter Stein.

C’est Pierre Boulez, chargé de diriger l’œuvre, qui suggère le metteur en scène, encore relativement méconnu. Avec l’aide du costumier Jacques Schmidt et du scénographe Richard Peduzzi (avec qui Patrice Chéreau a travaillé pour les Contes d’Hoffmann ), il cherche à offrir une vision nouvelle de l’œuvre, détachée de toutes les mises en scènes existantes. La direction d’acteur est au cœur de son travail, et souligne le drame dans un décor épuré, sans être minimaliste. Une façon aussi pour le metteur en scène de remettre en cause le "culte" Bayreuth, comme il l'expliquait alors :

Pour Pierre Boulez, la direction du Ring devait rendre compte d'une nouvelle harmonie, d'un équilibre entre le drame purement musical, particulièrement présent, et l'accompagnement du drame qui se joue sur scène. Dans l'entretien qu'il a accordé à France Musique, il exprimait sa volonté de ne pas vouloir « faire de l’emphase » sur les récitatifs :

Les premières réactions sont mitigées. Le soir de la première, un bon nombre de musiciens quittent la fosse lors des applaudissements, accusant Pierre Boulez de ne pas connaître suffisamment l’œuvre. Patrice Chéreausubit pour sa part la critique des tenants de la mise en scène « classique » de l’œuvre, dont certains accusent le metteur en scène d’avoir monté un ring « marxiste ».

Au micro de France Musique, une spectatrice se faisait l'écho de cette réception mitigée, et notamment des commentaires agressifs :

D’autres observent d’emblée la révolution opérée sur scène, notamment dans l’acte III du Crépuscule des Dieux, lorsque le chœur s’assemble en une procession silencieuse lors de la mort de Siegfried.

En 1976, Patrice Chéreau a fait entrer le chef-d’œuvre de Richard Wagnerdans la modernité. Une modernité industrielle et épurée, qui prend en compte à la fois le temps du mythe, le temps de la composition, et le temps de la mise en scène.

La consécration de Patrice Chéreau.

Reprise au Festival de Bayreuth jusqu’en 1980, la mise en scène du Ring par Patrice Chéreau fait figure aujourd’hui de référence. Elle marque aussi un tournant dans la carrière du metteur en scène, qui multiplie ensuite les productions les plus prestigieuses.

En 1979, il retrouve Pierre Boulez pour Lulu, d’Alban Berg, à l’Opéra de Paris. La production est historique : la partition de Berg était inachevée en 1937, et c’est une version complétée par le compositeur et chef d’orchestre Friedrich Cerha, et révélée en 1976, qui fut interprétée pour la première fois au Palais Garnier le 24 février 1979.

fresques.ina.fr Viennent ensuite les productions de Lucio Silla de Mozart en 1984 (direction de Sylvain Cambreling), de Wozzeck de Berg en 1992 (Daniel Barenboïm), du Don Giovanni de Mozart en 1994 (une nouvelle fois avec Daniel Barenboïm))…

Avec Daniel Harding à la baguette de l'Orchestre de l'Opéra de Paris, il met en scène Cosi fan Tutte, en 2005. Il offrait alors à Stéphane Grant ses impressions sur l'oeuvre :

En 2007, Patrice Chéreau renouait avec son passé en deux occasions : pour la mise en scène de De la maison des morts, de Janacek, où il retrouvait Pierre Boulez, et pour celle de Tristan et Isolde, où il retrouvait Richard Wagner, en compagnie de Daniel Barenboïm.

Sa dernière mise en scène, en juillet 2013, Elektra de Richard Strauss , pour le Festival d’Aix-en-Provence, dirigé par Esa-Pekka Salonen, a été acclamée par la critique. A cette occasion, il offrait un de ses derniers entretiens.

A lire : Si tant est que l'opéra soit du théâtre - notes sur une mise en scène de Lulu, de Patrice Chéreau (Petite Bibliothèque Ombres, 1992)

* Ailleurs sur le web *

* Sur le même thème *