Opéra : les chanteurs asiatiques peuvent-ils faire carrière en France ?

Pourquoi voit-on si peu de chanteurs asiatiques sur le devant de la scène en France alors qu’ils sont souvent distingués dans les concours ? Problème de langue, d'interprétation, de marché concurrentiel ou de discrimination… les professionnels de l’opéra nous donnent des éléments de réponse.

Opéra : les chanteurs asiatiques peuvent-ils faire carrière en France ?
Madame Butterfly, de Puccini, à l'opéra de Saint-Etienne (2012)., © Maxppp / Philippe VACHER

Tout est parti d’une polémique déclenchée à la mi-octobre en Angleterre. La première de The Golden Dragon, oeuvre composée par le Hongrois Peter Eötvös, et programmée au Hackney Empire à Londres, a dû être annulée après avoir attiré les foudres de la communauté asiatique. En cause, le casting composé uniquement d’artistes blancs, alors que l’histoire se déroule dans un restaurant chinois. Si le théâtre assure avoir ouvert le débat pour plus de diversité sur scène, qu’en est-il en France ?

Réticences des directeurs d’opéra ?

Cette année, c’est encore un sud-Coréen (Byeong-Min Gil) qui a remporté le 51e concours international de chant de la ville de Toulouse. Mais si les chanteurs lyriques asiatiques sont souvent surreprésentés dans ces concours (et récompensés), à la sortie, peu arrivent à décrocher des rôles-titres du répertoire classique. « C’est vrai qu’il y a une certaine appréhension des directeurs d’opéra, artistiques, de casting, à prendre des asiatiques », admet Claude Cortese, directeur artistique de l’opéra national de Lorraine, quand son collègue Pal Christian Moe évoque « une certaine résistance ».

« Il y a une grosse réticence », abonde Laurence Patermo qui dirige l’agence Artistik. « Je reçois des sollicitations de chanteurs asiatiques tout le temps, poursuit-elle, mais je suis obligée de dire non. J’en ai déjà deux ou trois, et c’est déjà difficile pour eux. »

Le français, c'est trop dur

Sans jamais parler de racisme ouvertement, il y a bel et bien des barrières culturelles qui expliquent certaines de ces « réticences ». D’abord, la langue. « Pour les Coréens, c’est plus facile de chanter l’italien que le français », estime Laurence Patermo, « ce sont des gens qui peuvent avoir un rôle en français à l’étranger, mais pas en France ». «J’ai eu le sentiment qu’ils avaient appris la prononciation, mais ils n’ont pas la rythmique, la prosodie, la prononciation », surenchérit Philippe Maillard, qui dirige l’agence Les Concerts Parisiens. Une exception française ? Oui, selon Pal Christian Moe, directeur artistique pour les opéras de Munich, Paris, et Lille qui assure que « les Français sont plus exigeants pour la langue que les Allemands ».

Et cette langue française, si difficile pour tous, devient un obstacle majeur quand il s’agit de la parler. « Aux concours, vous chantez les airs, mais vous ne faites pas le récitatif », explique Yutha Tep, de l’agence Les Concerts Parisiens. « Quand on passe à l’opéra entier, par exemple Wagner, Strauss, ça devient compliqué ». Reste qu’il y a « très peu d’opéra parlé maintenant », nuance Claude Cortese.

Chanter, dire les textes, en lyrique, il faut aussi savoir « bien communiquer avec les autres : artistes, metteur en scène, directeur », renchérit la soprano japonaise Aïko Shimouchi, qui s’est installée en France après y avoir suivi une formation.

Pas très expressifs

Au-delà de la barrière de la langue, un autre enjeu culturel se pose. Celui de l’interprétation. Directeur du festival Piu Di Voce, dans le Périgord, Patrick Magnée a accueilli une master-class de 24 chanteurs chinois l’été dernier. Il a été assez surpris de constater que ces « bons techniciens » peuvent manquer « de sensibilité, de couleur, de chaleur » dans l’interprétation. Laurence Patermo estime que cette retenue vient « de leur culture, ils ne sont pas très expressifs ». Ce qui freine les directeurs d’opéra à les prendre, selon elle, alors que « bien souvent le niveau vocal est vraiment très bon ».

Formée au théâtre et à la danse en plus du chant, Aïko Shimouchi l’assure : « Ça me sauve beaucoup ». Toutefois, la difficulté de se mouvoir, de jouer, d’interpréter n’est pas systématique parce qu’on est asiatique, tempèrent les directeurs artistiques Claude Cortese et Pal Christian Moe.

La dictature du physique

« C’est vrai qu’on demande beaucoup plus à un chanteur aujourd’hui qu’il y a vingt ans », constate Claude Cortese. « Bien chanter », « bien jouer », et si possible être agréable à regarder… « C’est clair que le physique est une barrière », ajoute-t-il. Ce que son confrère Pal Christian Moe appelle « le lookisme » s’impose désormais dans le recrutement, il faut « être physiquement convaincant », consent-il.

La discrimination est évidemment cruelle pour tout le monde. Mais elle l’est encore plus pour ces chanteurs asiatiques. « Le physique a d’autant plus d’importance pour eux », avance Claude Cortese, « parce qu’ils sont trop nombreux, c’est en étant beau, à niveau vocal égal, qu’ils feront la différence ». Et d’ajouter, que « le problème se pose beaucoup plus pour les hommes que pour les femmes ».

Trop de concurrence

Reste un dernier point qui met tout le monde d’accord. Le marché est saturé ! Depuis dix ans, on assiste à une déferlante de chanteurs lyriques étrangers (coréens, chinois, européens de l’est) qui plus est de « bons chanteurs », analyse Claude Cortese, alors qu’il y a de moins en moins de productions. Quant aux salles, il faut les remplir, fait valoir Aïko Shimouchi. Pragmatique, elle dit comprendre qu’un directeur d’opéra puisse refuser des asiatiques pour un premier rôle, « parce qu’il pense qu’il ne vendra pas assez de places ». Bref, pour faire la différence dans ce trop-plein, un chanteur asiatique doit être meilleur que les meilleurs, résume la soprano.

Retour au pays

Alors que deviennent ces chanteurs lyriques asiatiques une fois leurs formations et récompenses en poche ? Bien sûr, certains arrivent à faire des carrières internationales, mais des destins à la Sumi Jo sont rares dans le paysage.

« Beaucoup retournent dans leur pays, pour enseigner, chanter, former », répond Philippe Maillard. Souvent les trois à la fois, ce qui leur permet de vivre de leur voix. En Corée du sud, par exemple, « ils sont professeurs, et chantent dans des chorales en soliste, parce qu’il y a une tradition chorale très importante là-bas », explique Claude Cortese. Ils bénéficient également de l’essor de l’opéra en Corée et en Chine, avec la possibilité de jouer des premiers rôles du répertoire occidental. Aïko Shimouchi a choisi de partager son temps de travail entre la France et le Japon, où elle donne des récitals. Et le constat est sans appel : « Au Japon, c’est mieux payé et les rôles sont plus intéressants, car il y a moins d’artistes, donc quand on cherche du travail, on trouve. »

Chœurs, troupes, et compagnies

Pour ceux qui ne choisissent pas l’option retour, on peut les retrouver dans les chœurs d’opéra en France où ils sont de plus en plus présents, dans des troupes en Allemagne ou dans des petites compagnies en Italie. « Il y a beaucoup de Coréens qui chantent dans un marché de seconde zone, en Italie », assure Laurence Patermo. En Allemagne, le baryton Seung-Gi Jung, qui fait partie de son agence, évolue avec la troupe de Karlsruhe, « et il a le premier rôle », fait remarquer Laurence Patermo, alors qu’il peine à passer des auditions en France. Plusieurs raisons à cela : le marché allemand est plus ouvert, avec de nombreuses maisons d’opéra, qui ont leurs troupes, c’est-à-dire des chanteurs permanents, parmi lesquels « pleins de coréens », assure le directeur artistique du Bayerische Staatsoper à Munich. Un pays plus tolérant, peut-être aussi, en raison de son passé, avance Pal Christian Moe : « On a décidé d’être plus color-blind (daltonien) ».

Il reste cependant un répertoire où les chanteurs asiatiques sont très prisés partout en Europe : les pièces « exotiques » comme Madame Butterfly ou Turandot, et là « pas de problème » confirme Laurence Patermo. Pas de difficultés sauf, semble-t-il, en Angleterre, le week-end dernier, à l’occasion de la première de The Golden Dragon. A la problématique d’un casting « ethniquement correct », vient se heurter celle des quotas, plus ou moins assumés, pour protéger les chanteurs locaux.

Faut-il en conclure que la musique classique a un problème avec la diversité ? Le débat est lancé. De son côté, The Guardian a tranché, la réponse est oui. Dans un éditorial cinglant, le quotidien rappelle que les postes à responsabilité dans l’opéra sont en grande majorité détenus par des hommes blancs. Et de conclure : "In an ideal world, white, black and asian singers would be cast any which way. But we are not there yet. Casting is not colour-blind if only white people get the parts.” (Dans un monde idéal, les rôles seraient distribués sans distinction qu’on soit un chanteur blanc, noir, ou asiatique. Mais nous n’y sommes pas encore. Le recrutement n’est pas daltonien si ce ne sont que des blancs qui obtiennent les rôles.)