Opéra et identité nationale : le cas Dvořák

Mis à jour le vendredi 07 octobre 2016 à 08h51

Musicien “tout simple”, Dvořák hisse la musique tchèque moderne au rang international. Son catalogue d’oeuvres enrichit profondément le répertoire national. Dans la lignée de Smetana, la culture slave est désormais exaltée, libérée de l’emprise autrichienne.

Opéra et identité nationale : le cas Dvořák
Renée Fleming dans Rusalka (2014) © Ken Howard

Alors qu’Antonín Dvořák affûte encore ses armes de musicien d’orchestre, son aîné est considéré comme le père de la musique tchèque moderne. Bedřich Smetana voit son premier opéra *Les Brandebourgeois en Bohême * exécuté et - au même moment - l’orchestre de l’Opéra de Prague, lieu de rencontre pour les deux pionniers de la musique moderne en Bohême. L’opéra devient un lieu de revendications culturelles, tout particulièrement grâce aux opéras de Smetana qui entrent en confrontation directe avec le pouvoir en place, l’Empire d’Autriche.

Sous le joug de la maison Habsbourg depuis plusieurs siècles déjà, l’emprise culturelle, administrative et religieuse s’était accentuée après la bataille de la Montagne-Blanche (1620), perdue par le royaume de Bohême et le Palatinat du Rhin, face à la Ligue catholique du Saint-Empire alliée à la monarchie espagnole. Acculées par l’Empire, les provinces de Bohême et de Moravie voient leur évolution linguistique et littéraire suspendue pendant près de deux siècles. Le début du XIXe annonce la renaissance nationale de ce pays, encouragée principalement par le courant romantique, qui - comme ailleurs en Europe - éveille le désir d’une identité nationale indépendante.

1848 est une date décisive en Europe : à l’aube du Printemps des peuples, la France s’agite depuis déjà dix-huit ans, suivie par la Pologne, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et la Bohême. A cette date, la maison séculaire des Habsbourg est ébranlée et, par extension, le régime féodal est lui aussi remis en question. C’est alors l’occasion pour les musiciens d’exalter un sentiment nationaliste de circonstance dans leurs oeuvres. František Škroup est, au sens strict, le premier compositeur d’un opéra tchèque moderne. Néanmoins, très influencé par le romantisme allemand, il pense son oeuvre sur le mode de l’imitation des chants populaires, pensant ainsi accompagner la création d’une identité nationale. Il n’en est malheureusement rien.

La naissance de l’opéra tchèque moderne s’opère surtout grâce à l’influence des autres pays européens, en matière de science et de littérature notamment. Concernant la musique tchèque moderne à proprement parler, ses influences sont multiples : Wagner , Liszt , Weber , Auber, Beethoven ont permis à Smetana et Dvořák de bâtir un style musical national empreint du folklore populaire slave.

Dvořák est néanmoins le seul à parvenir à intérioriser la tradition populaire musicale tchèque. Contrairement à Škroup qui avait tenté de transposer des motifs rythmiques et mélodiques originaux issus des morceaux traditionnels slaves sans se les approprier, Dvorak trouve dans la musique populaire l’expression la plus pure du génie du peuple slave. Il en capte l’essence pour écrire le thème dominant de la scène entre le Garde forestier et le Marmiton dans son opéra Rusalka.

*Rusalka * est l’opéra où le génie poétique de Dvorak parvient à son apogée. Le compositeur exalte, à travers la figure de cette jeune fille touchante et amoureuse, l’ensemble des traits poétiques de son peuple, mêlant mythologie et légendes slaves, germaniques, et russes. Cette ondine anonyme en Bohême est propulsée sur le devant de la scène et devient une héroïne tchèque, symbole de la culture slave.

©Culture Club / Contributeur
©Culture Club / Contributeur

Dvořák et Jaroslav Kvapil (l’auteur du livret) exhument les différentes légendes des créatures des eaux qui imprègnent l’Europe de l’Est, et empruntent tour à tour des éléments aux productions littéraires antérieures. Kvapil s’approprie le clair de lune du conte des frères Grimm, l’intrigue amoureuse et le poignard de La Petite Sirène d’Andersen et enfin à La Motte-Fouqué, la figure de l’Ondin qui n’était pas totalement étrangère à Dvorak. Pourtant il n’est pas vain de rappeler qu’ondines et rusalkas prennent vie grâce à l’imaginaire romantique se confondant avec les fondements du paganisme germano-nordique et slave.

L’opéra de Dvořák et Kvapil s’articule au-delà du manichéisme de leurs inspirations littéraires. Il ne s’agit pas d’opposer radicalement le monde des ondins à celui des hommes (même si le livret souligne la grandeur d’âme de l’héroïne face à l’homme qui l’a trompé) mais de se consacrer à la nature qui entoure les deux mondes. Cette consécration ne s’opère finalement qu’à travers la musique et non dans le livret. Le compositeur parvient à exalter l’environnement, la nature des sens, la culture slave, mais également la nature de l’être qu’est Rusalka, jeune fille innocente broyée par l’amour, dont les airs expriment la quintessence de l’art populaire tchèque.