Lisette Oropesa : « Le physique a toujours été important à l’opéra, ce n’est pas nouveau”

La soprano américaine Lisette Oropesa revient sur la scène de l’Opéra de Paris dans le rôle d’Adina de l’Elixir d’amour de Donizetti après avoir brillé, selon les critiques, dans Les Huguenots. Une carrière qu’elle n’aurait peut-être jamais eue si elle n’avait pas un jour décidé de perdre 40 kilos.

Lisette Oropesa : « Le physique a toujours été important à l’opéra, ce n’est pas nouveau”
Lisette Oropesa à Paris., © Radio France / A.deLaleu

Lisette Oroposa vit comme une histoire d’amour avec Paris. Après des premiers débuts en 2015 dans L’Enlèvement au sérail la de Mozart donné à l’Opéra national de Paris, elle revient à rentrée 2018 dans deux productions : Les Huguenots de Meyerbeer, en remplacement de Diana Damrau, et jusqu’au 25 novembre, elle chante le rôle d’Adina dans l’Elixir d’amour de Donizetti. 

Un rythme effréné qui ne fait pas peur à la soprano, car depuis plusieurs années, elle s’impose un nouveau mode vie : plus de sport et une nourriture plus saine. Un choix décisif pour sa carrière puisqu’elle perd près de 40 kilos. Une transformation physique poussée par ses professeurs qui ne misait pas sur elle pour se produire un jour sur scène avec son poids de l’époque. Rencontre avec une chanteuse qui n'a pas sa langue dans sa poche. 

France Musique : La première fois que vous avez eu dans la main la partition de l’Elixir d’amourde Donizetti, vous n’avez pas du tout aimé...

Lisette Oropesa : C’est vrai ! C’était il y a 12 ans, j’étais peut-être trop jeune… Ce rôle est centré un peu plus dans le grave pour moi, or je suis une soprano colorature, donc ça ne collait pas encore. Et puis je ne trouvais pas le personnage très sympathique. Maintenant j'adore ce rôle et cet opéra ! 

Vous enchaînez deux productions à l’Opéra de Paris… Quelle relation avez-vous avec cette ville ?

Je suis amoureuse de Paris. J'adore la culture française, la langue… pour moi c'est un rêve d'être ici et je suis très contente de mon accueil. Quand j'ai commencé à étudier le français, j'avais ce fantasme de venir un jour en France, y habiter, parler français avec les parisiens, suivre la mode... Pour nous, les Américains, Paris est une ville de rêve, d'amour, de romance. Peut-être que ce n'est pas complètement vrai, c'est surtout une ville comme toutes les autres, mais c'est vraiment différent et je le sens : quand je suis ici, je me sens comme à la maison.

Vous êtes une des rares chanteuses à vous exprimer sur un sujet tabou : le physique à l’opéra. Pourquoi ? 

Je trouve qu’il existe un cliché qui consiste à imaginer sur scène des chanteurs et chanteuses en surpoids. Or aujourd’hui ce n’est plus vrai, il suffit de voir Jonas Kaufmann ou Anna Netrebko ! On dit qu'il faut toujours avoir le physique du rôle sur scène. Mais aujourd’hui les metteurs en scène exigent toujours plus : ils veulent que les artistes chantent bien, mais qu'ils soient aussi bon acteurs, libres de leurs mouvements sur scène, qu’ils puissent faire des choses très physiques... Après, le risque c’est qu’on tombe vite dans le body shaming [blâme qu’une personne subit sur son apparence corporelle, ndlr] et c'est de plus en plus difficile pour les jeunes qui commencent, qui ont de très belles voix, mais qui sont soumis à cette pression d'être plus minces, plus “fit”. C'est un problème.

C’est en tout cas ce que vous avez subi, jeune chanteuse…

Oui, il y a 15 ans, quand j'étais plus grosse [elle pesait 95 kilos], j'ai eu besoin de changer. Sans ça, je n'aurais jamais eu l'opportunité de chanter sur scène, en tout cas je ne crois pas, car ma voix (soprano léger), est trop commune, il y en a tellement ! Pour en choisir une, on va prendre celle qui a tout : le physique, la jeunesse, la beauté, la voix, le jeu... 

A quel moment avez-vous senti qu’il fallait changer, maigrir ?

Dès l'université, j'étais très jeune et commençais à étudier le chant. Des professeurs me parlaient de ce problème de poids et me disaient que si je ne changeais pas, je n'y arriverai jamais, que je n'aurai jamais d'opportunités. Mais il faut savoir que ce n'était pas seulement un choix esthétique : c’était aussi une question de santé. Mes docteurs m'avaient alerté sur mes problèmes et me recommandaient de perdre du poids, de mieux manger, faire des exercices... A l’époque je ne faisais rien, aucun sport, je mangeais tout, des sucreries etc. Pour être un chanteur sur scène, il faut être en bonne santé !

On connaît des pertes de poids qui ont altéré la voix avec l’exemple le plus connu, celui de Maria Callas. Qu’en est-il de votre côté ? 

Je n'ai pas perdu ma voix car j’ai perdu très progressivement mes kilos et j'ai commencé très jeune, à 21 ans. J’ai débuté par le sport puis j'ai commencé à mieux manger. Maintenant je suis vegan, je fais presque tous les jours de l’exercice, sans que cela devienne obsessionnel. Ça fait juste partie de la vie d'un artiste et ça m'aide beaucoup sur scène. Je me sens vive, pleine d'énergie, heureuse, plus à l'aise avec mon corps, mon visage, avec tout ! Cette transformation m'a aidé et m'a donné confiance en moi. 

Peu de chanteuses parlent du physique à l’opéra. N’avez-vous pas peur d’être cataloguée comme celle qui s’exprime et qu’on ne parle que de ça (comme je le fais avec vous aujourd’hui d’ailleurs…) ? 

Non, parce que ça ne doit pas être caché. J'en parle souvent avec les jeunes artistes quand je fais des masterclass. Je ne leur dis jamais vous devez faire ci ou ça, mais je les préviens de ce qu’il faut savoir sur ces questions-là avant d’entrer dans le monde de l'opéra. Il faut l'apprendre avant de commencer, quand on est jeune. Après, quand cela devient un métier, c'est trop tard. 

Quelles sont les réactions de ces élèves ?

Parfois ils m'envoient des messages sur les réseaux sociaux : "Tu sais Lisette mon prof de chant m'a dit qu'il faut maigrir, que je suis trop grosse.. Comment as-tu fait ? J'ai essayé cette méthode et ça ne marche pas. Qu'est-ce que je dois faire ?" Comme peu de chanteurs en parlent je leur dis d'aller faire de la gym, de se motiver avec d’autres personnes, d’aller trouver sur YouTube des vidéos de classes de yoga, de faire du sport...

Mais vous ne pensez pas que la solution à cette injonction à la minceur est un problème qui doit être réglé par les institutions et pas par les élèves qui se plient au règles et aux diktats ? 

Non, car je crois que la voix passera toujours avant tout, en tout cas j'espère. Et puis il ne faut pas oublier que le physique a toujours été important, ce n'est pas nouveau. Regardez Corelli, Domingo... Bien sûr on peut aussi citer Pavarotti et Caballé. Mais on ne peut pas dire que la voix n'est plus importante aujourd’hui. Pour les chanteurs qui ont les voix les plus communes, comme les barytons lyriques, s'il veulent chanter Don Giovanni, ils doivent se démarquer d'une centaine de barytons. Si on a quelques kilos en trop, ce sera difficile d'être choisi parmi tous les autres, c'est un milieu extrêmement compétitif où le metteur en scène a le pouvoir. Et on ne fait pas les auditions derrière un paravent comme le font les orchestres. 

Il y a donc une question de correspondre physiquement au rôle or il existe beaucoup de rôle où le personnage féminin doit être jeune et belle.

Oui, dans tous les rôles romantiques. Charlotte, Carmen, Dalila, il faut avoir un physique sexy car le personnage l’est. Pour un ténor, ça ne marche comme ça. Et comme ils sont peu nombreux, ils peuvent être n'importe comment. 

En parlant de rôle, vous rêvez de chanter Manon et Juliette…. 

Oui, ce sont des rôles français que j'aime bien. On m'a demandé une fois de chanter les héroïnes des Contes d'Hoffmann mais j'ai refusé, c'est trop lourd pour moi de chanter les quatre, je ne peux pas.

Des rôles français !

Oui je préfère chanter des rôles dans la langue que je connais pour être plus à l'aise.

Vous favorisez la langue par rapport à la musique ou au livret ? 

Pas seulement, il y a des rôles que j’ai refusés car je n'aimais pas le personnage, comme Despina dans Cosi Fan Tutte. Au début, c'est difficile de dire non. Maintenant, je sais que je ne dois pas toujours dire oui car il faut penser à mon avenir, à ma voix, comment elle sera dans 5 ans... On me propose des rôles dans l'avenir, mais on n'est jamais sûr de comment on va évoluer. J'ai 35 ans, je crois qu'à 40 ans, ma voix ne pourra jamais être plus légère, donc si on me propose des rôles plus légers, je refuserai. 

L’artiste se projette sur des années, mais arrivez-vous à vivre dans le moment présent ? 

C'est difficile. J'essaye vraiment, et je sais que je dois vivre dans le moment présent mais je pense toujours à ce que je vais chanter demain, la semaine prochaine. Je suis toujours en voyage, dans l'avion, je prépare mes rôles. Là je prépare le rôle de Rodelinda de Haendel que je chanterai en février. Il faut toujours être dans l'avenir.