Le mythe dans le cycle wagnérien : Der Ring des Nibelungen

Mis à jour le mercredi 05 octobre 2016 à 14h28

Dieux, nains, hommes et ondines : le récit des origines du monde selon Richard Wagner dans L’Anneau des Nibelungen emprunte au mythe sa dimension universelle. Mais quel est le dessein de cette genèse marquée par la violence et la cruauté ?

Le mythe dans le cycle wagnérien : Der Ring des Nibelungen
Josef Hoffmann, La Walkyrie: fin du premier acte

À présent j’ai terminé l’ébauche complète de la Walkyrie. Dès demain ce sera l’attaque des vers. Me voici plus ému que jamais par la magnificence et la beauté si vastes de mon sujet; toute ma vision du monde y a trouvé son expression artistique la plus parfaite [...]. Une fois les vers prêts, je redeviendrai à partir de ce moment-là entièrement musicien. Richard Wagner à Theodor Uhlig, le 31 Mai 1852.

Le Richard Wagner philosophe, poète, metteur en scène de génie ou encore peintre est souvent oublié au profit du musicien. Certes, sa première passion fut le théâtre et il ne s’intéressa à la musique qu’afin de composer des musiques de scènes pour ses pièces de théâtre. Mais ce sont ses goûts pour la philosophie, l’histoire, la musique et le théâtre qui vont l’amener à bâtir cette œuvre titanesque qu’est Das Ring des Nibelungen (L’Anneau des Nibelungen ). Débouté par l’Opéra de Paris durant son exil, insatisfait par l’opéra romantique, lassé du Grand Opéra historique, l’acheminement du compositeur vers le drame mythique n’est pas sans détours.

Le “maître” de Bayreuth n’est pas le premier compositeur à s’approprier un mythe afin d’en faire un opéra. Il s’agissait même d’une tradition qui remonte aux origines de l’art lyrique, au XVIe siècle. En effet, Monteverdi acte la naissance de ce genre avec l'utilisation du mythe d'Orphée. Pourtant, Wagner considère très vite la mythologie grecque et romaine inappropriée pour l’élaboration de ses drames car dans l’imaginaire collectif du XIXe siècle, elle renvoie à l’Ancien Régime. C’est pourquoi il prend principalement appui sur les quatre sources suivantes : la Chanson des Nibelungen, poème autrichien écrit aux alentours de 1200, la Niflunga Saga composée vers 1260, l’Edda poétique, (élaborée au VIIe siècle et composée de quinze poèmes mythiques) et enfin la Völsung saga, roman en prose du XIIIe siècle.

France, Paris, Set design for act I of The Ring of the Nibelung - The Rhinegold by Richard Wagner ©DEA PICTURE LIBRARY
France, Paris, Set design for act I of The Ring of the Nibelung - The Rhinegold by Richard Wagner ©DEA PICTURE LIBRARY

Si les mythes norrois et germaniques se prêtent à l’écriture de son “festival scénique en un prologue et trois journées”, Wagner ne pense en réalité qu’à la tragédie grecque. Dans ses essais, notamment Das Kunstwerk der Zukunft, Oper und Drama, Eine Mitteilung an meine Freunde, (L'Oeuvre d'art de l'avenir, Opéra et Drame, Une lettre à mes amis ) le compositeur distille son admiration pour le théâtre antique. Plus qu’un simple émerveillement, la tragédie grecque va façonner sa conception de l'opéra qu'il au fil des années.

Il achève son premier opéra, Die Feen (Les Fées) en 1834, période où l’opéra romantique connaît son essor dans les pays germanophones. Vont se succéder dans les années qui suivent Das Liebesverbot (La défense d'aimer, ou la Novice de Palerme, 1834-1836) qui sera la première pièce du compositeur à être représentée puis Rienzi, qui s’inscrit dans la tradition du Grand Opéra historique.

Déjà dans ses œuvres de jeunesse, Wagner distinguait deux tendances : les opéras dont les sujets étaient empruntés aux contes et légendes, et ceux dont le sujet était plus historique, drapé d'une dimension politique (Eine Mitteilung an meine Freunde, 1851). Néanmoins jamais une fracture ne s’opère véritablement entre les différentes œuvres de Wagner : divers éléments de la légende et du conte seront repris dans la Tétralogie que ce soit dans le livret ou dans la partition, ou permettront tout simplement l’éclosion du cycle dans l’esprit du compositeur. Wagner pense le mythe en opposition à l’Histoire, c’est pourquoi, dès Rienzi, on observe une “mythisation ” du pouvoir, qui bascule lentement vers le drame mythique.

Le compositeur est connu pour avoir entrepris, dans le Ring, de concevoir une œuvre dite totale, projet notamment permis grâce à la construction du théâtre de Bayreuth. Ce projet de Gesamtkunstwerk, est avant tout le fruit d’une longue maturation et prend racine dans une utopie politique et culturelle avant d’être artistique. Elle se fonde sur deux piliers : la tragédie grecque et les événements survenus en 1848. En plus d’être engagé politiquement (il se dresse sur les barricades lors du soulèvement survenu à Dresde en 1849), Wagner s’est ouvert aux oeuvres de Proudhon, Feuerbach, Schopenhauer, Eschyle, Sophocle, etc.. Ce sont ses lectures et le contexte politique européen qui l’amènent à réfléchir sur la place de l’opéra dans la société.

Pour Wagner, l’art au XIXe siècle est le plaisir d’une bourgeoisie qui consomme du divertissement comme un loisir, sans réellement s’attacher à comprendre et apprécier les œuvres qui sont représentées. Cet engouement pour l’opéra rend le genre élitiste et ne touche qu’une partie infime de la société, principalement dans les capitales. Wagner rêve d’un peuple qui communierait autour d’une œuvre d’art, utopie qui ne l’est pas vraiment puisqu’elle a trouvé sa consécration autrefois dans la tragédie grecque, lorsque toute la population d’une citée se rassemblait afin d’assister aux œuvres d’Eschyle, Sophocle, Euripide, etc..

La tragédie grecque détenait véritablement un pouvoir politique, culturel et religieux que Wagner veut ressusciter dans sa Tétralogie. Apogée de l’art public, le compositeur considère que la tragédie représente “ce qu’il y a de plus profond et de plus noble dans la conscience du peuple ” car elle exalte un sentiment d’union citoyenne. Mais par quelles voies ? Notamment grâce à la représentation sur scène des mythes fondateurs, qui justifient l’organisation sociale, perçue alors comme la répétition d’un événement numineux originel.

Theatre of Dionysus, Athens © DEA / A. VERGANI
Theatre of Dionysus, Athens © DEA / A. VERGANI

La tragédie grecque s’oppose dans l’esprit de Wagner à l’opéra devenu élitiste. Parce qu’elle a recours au mythe, qui selon Wagner est “la force commune de création poétique du peuple ”, Oper und Drama (1851), la tragédie grecque est l’expression la plus haute et la plus pure de la création artistique populaire. C’est cette conception du mythe qui conduit Wagner à envisager la création d’une œuvre d’art totale, mêlant arts plastique, musique, littérature, poésie.

Cependant pour qu’une œuvre soit totale, celle-ci doit reposer sur un principe d’unité formelle et organique, qui doit dépasser la simple accumulation des arts. Seul le mythe permet cette synthèse, car ce condensé possède une valeur artistique visible, qui parle immédiatement au public. Instantanément, l’infini et le divin sont perceptibles dans la représentation d’un drame mythique, incarnant alors l’histoire de l’humanité.

Petit à petit se fortifiait en moi la conviction que les grandes images de ce monde mythologique étaient inscrites en nous depuis l’origine des temps. Richard Wagner, été 1847.

Sur le même thème