Jessye Norman, portrait d’une chanteuse « épatante »

Décédée lundi 30 septembre 2019, Jessye Norman s’était imposée parmi les plus importantes artistes lyriques du XXe siècle, prêtant sa voix au grand répertoire romantique comme au jazz ou à la mélodie française.

Jessye Norman, portrait d’une chanteuse « épatante »
Jessye Norman sur la scène de L'Olympia, à Paris, en juin 2012., © Getty / David Wolff - Patrick

« La voix de Jessye Norman est un instrument épatant » peut-on lire dans le New York Times, un matin de février 1992. « Sa voix fait l’effet d’un grand manoir empli de sons. Elle remplit l’espace de manière extraordinaire. [...] Mrs Norman est maître en son domaine, et sa présence physique sur scène est égale à son étendue vocale. »

L’auteur de l’article, Edward Rothstein, venait d’assister à un récital donné par la soprano au Lincoln Center, un récital lyrique dont il est sorti conquis, au moins autant que les plus grands chefs d’orchestres internationaux (Riccardo Muti, Herbert von Karajan, Daniel Barenboïm…), ou que les critiques et spectateurs ayant célébré Jessye Norman comme l’une des plus grandes artistes lyriques du XXe siècle. 

Le Metropolitan Opera de New York, le Royal Opera de Londres, la Scala de Milan… A son palmarès, on compte autant de salles prestigieuses que de rôles titres, sans oublier la centaine d’enregistrements auxquels elle a participé et les cinq Grammy Award qu’elle a remporté. 

Rien ne prédisposait Jessye Norman à inscrire son nom à l’affiche des plus prestigieuses scènes d’Europe et des Etats-Unis. Née le 15 septembre 1945, à Augusta (Géorgie, États-Unis), elle grandit au sein d’une famille de mélomanes, mais c’est surtout par le biais de la radio et de la télévision qu’elle découvre l’art lyrique, tandis que sa voix se façonne, elle, au rythme des chants gospels de son église. 

Agée de tout juste 23 ans, plusieurs diplômes universitaires en poche, Jessye Norman traverse l’Atlantique pour participer au Munich International Music Competition, et le Premier prix qu’elle y remporte donne un formidable élan à sa carrière : désormais, on ira l’écouter au Deutsch Oper de Berlin, au Royal Opera de Londres, ou encore entre les murs de la très prestigieuse Scala de Milan. 

Lorsqu’elle fait ses débuts sur scène au Deutsche Oper de Berlin, en 1969, Jessye Norman incarne le personnage d’Elisabeth dans le Tannhaüser de Richard Wagner. Suivront bientôt les rôles d’Isolde et de Sieglinde (du même compositeur), Aïda (Verdi), Salomé et Ariane (Strauss), Carmen (Bizet)... Des rôles d’envergure, romantiques, dramatiques, qui mettent à chaque fois en valeur l’étendue et la puissance de sa voix. 

Pourtant, dès les premières années de sa carrière, Norman se défend de n’avoir aucun répertoire de prédilection : « Pigeon holes are only comfortable for pigeons » (« il n’y a que les pigeons qui se plaisent dans les pigeonniers ») répond-elle, en 1968, à un journaliste qui l’interrogeait sur son identité vocale. Tout au long de sa carrière, Jessye Norman s'autorise  tous les genres, toutes les collaborations, passant avec aisance d’un grand rôle wagnérien aux oeuvres contemporaines de John Cage, tout en goûtant régulièrement aux saveurs baroques de Purcell et Rameau, ou au classicisme de Mozart et Haydn. 

Depuis la fin des années 1960 jusqu’au tournant du XXIe siècle, on peut ainsi entendre Jessye Norman remplir de sa voix large quelques-unes des plus grandes salles internationales, mais on la retrouve aussi seule en scène, en récital, avec le répertoire plus intimiste des mélodies de Mahler, Ravel ou Debussy, quand elle ne prête pas non plus sa voix au compositions de Duke Ellington ou Michel Legrand. 

Retirée de la scène pour des raisons médicales, Jessye Norman annonçait en 2019 la préparation d’un spectacle consacré à Sissieretta Jones, première chanteuse lyrique afro-américaine à s’être produite au Carnegie Hall de New York, en 1892, soit 27 ans tout juste après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis.

Concernée par les difficultés que pouvaient rencontrer les interprètes noirs de sa génération, Jessye Norman n’a jamais fermé les yeux face au racisme, aux discriminations. En 1983, dans une interview accordée au Times, elle exprimait ainsi toute son admiration et sa reconnaissance vis-à-vis des chanteuses Marian Anderson, Dorothy Maynor ou Leontyne Price qui ont permis, avant elle, d’élargir le répertoire des artistes lyriques afro-américains :

« C’est grâce à elles que j’ai pu dire : “je veux chanter de l’opéra français, de l’opéra allemand” ; et c’est grâce à elles qu’on ne m’a pas limitée à  “Porgy and Bess” ». 

Si les plus mélomanes garderont en mémoire ses fameuses interprétations d’Aïda de Verdi ou d’Ariane à Naxos de Strauss, Jessye Norman s’est également faite connaître d’un large public en chantant à l’occasion de nombreuses autres manifestations. 

Elle s’est ainsi produite durant les cérémonies d’investiture des présidents Reagan et Clinton, aux Etats-Unis. En 1986, elle chante pour célébrer le 60e anniversaire de la reine Elizabeth II d'Angleterre.  En 1989, c’est encore elle qui fut choisie pour entonner La Marseillaise pendant les commémorations du bicentenaire de la révolution, place de la Concorde, à Paris.